Après quatre jours de voyage, quatre jours de tortures, nous rentrâmes
dans la vallée de Navajo. Les captives, emmenées par le premier
détachement avec tout le butin, étaient arrivées avant nous, et nous vîmes
tout le bétail provenant de l'expédition épars dans la plaine. En
approchant de la ville nous rencontrâmes une foule de femmes et d'enfants,
beaucoup plus que nous n'en avions vu lors de notre première visite. Il en
était venu des autres villages des Navajoès, situés plus au nord. Tous
accouraient pour assister à la rentrée triomphale des guerriers, et
prendre part aux réjouissances qui suivent toujours le retour d'une
expédition heureuse.
Je remarquai parmi ces femmes beaucoup de figures du type espagnol.
C'étaient des prisonnières qui avaient fini par épouser des guerriers
indiens. Elles étaient vêtues comme les autres, et semblaient participer à
la joie générale. Ainsi que la fille de Séguin, elles s'étaient
indianisées. Il y avait beaucoup de métis, sang mêlé, descendant des
Indiens et des captives mexicaines, enfants de ces Sabines américaines.
On nous fit traverser les rues et sortir du village par l'extrémité ouest.
La foule nous suivait en poussant des exclamations de triomphe, de haine
et de curiosité. On nous conduisit près des bords de la rivière, à environ
cent yards des maisons. En vain j'avais promené mes regards do côté et
d'autre, autant que ma position incommode me le permettait, je n'avais
aperçu ni _elle_, ni les autres captives. Où pouvaient-elles être?
Probablement dans le temple. Ce temple, situé de l'autre côté de la ville,
était masqué par des maisons. De la place où nous étions, je n'en pouvais
apercevoir que le sommet. On nous détacha, et on nous mit à terre. Ce
changement de position nous procura un grand soulagement. C'était un grand
bonheur pour nous de pouvoir nous tenir assis; mais ce bonheur ne dura pas
longtemps. Nous nous aperçûmes bientôt qu'on ne nous avait tiré de la
glace que pour nous mettre dans le feu. Il s'agissait simplement de nous
retourner. Jusque-là, nous avions été couchés sur le ventre; nous allions
être couchés sur le dos. En peu d'instants le changement fut accompli.
Les sauvages nous traitaient avec aussi peu de cérémonie que s'il se fût
agi de choses inanimées. Et, en vérité, nous ne valions guère mieux. On
nous étendit sur le gazon. Autour de chacun de nous, quatre longs piquets
formant un parallélogramme étaient enfoncés dans le sol. On nous attacha
les quatre membres avec des courroies qui furent passées autour des
piquets, et tendues de telle sorte que nos jointures en craquaient. Nous
étions ainsi, gisant la face en l'air, comme des peaux mises au soleil
pour sécher. On nous avait disposés sur deux rangs, bout à bout, de telle
sorte que la tête de ceux qui étaient en avant se trouvait entre les
jambes de ceux qui étaient sur la même file en arrière. Nous étions six en
tout, formant trois couples un peu espacés. Dans cette position, et
attachés ainsi, nous ne pouvions faire aucun mouvement. La tête seule
jouissait d'un peu de liberté; grâce à la flexibilité du cou, nous
pouvions voir ce qui se passait à droite, à gauche et devant nous.
Aussitôt que notre installation fut terminée, la curiosité me porta à
regarder tout autour de moi. Je reconnus que j'occupais l'arrière de la
file de droite, et que mon chef de file était le ci-devant soldat O'Cork.
Les Indiens chargés de nous garder commencèrent par nous dépouiller de
presque tous nos vêtements, puis ils s'éloignèrent. Les squaws et les
jeunes filles nous entourèrent alors. Je remarquai qu'elles se
rassemblaient en foule devant moi et formaient un cercle épais autour de
l'Irlandais. Leurs gestes grotesques, leurs exclamations étranges et
l'expression d'étonnement de leur physionomie me frappèrent.
-_Ta-yah! Ta-yah!_--criaient-elles, accompagnant ces exclamations
debruyants éclats de rire.
Qu'est-ce que cela pouvait signifier! Barney était évidemment le sujet de
leur gaieté. Mais qu'y avait-il de si extraordinaire en lui de plus qu'en
nous autres? Je levai la tête pour savoir de qui il s'agissait; je compris
tout immédiatement. Un des Indiens, avant de partir, avait pris le bonnet
de l'Irlandais, dont la petite tête rouge restait exposée à tous les yeux.
C'était cette tête, placée entre mes deux pieds, qui, semblable à une
boule lumineuse, avait attiré l'attention de toutes les femmes. Peu à peu
les squaws s'approchèrent jusqu'à ce qu'elles fussent entassées en cercle
épais autour du corps de mon camarade. Enfin, l'une d'elles se baissa et
toucha la tête, puis retira brusquement sa main, comme si elle se fût
brûlée. Ce geste provoqua de nouveaux éclats de rire, et bientôt toutes
les femmes du village furent réunies autour de l'Irlandais, se poussant,
se bousculant, pour voir de plus près.
On ne s'occupa d'aucun de nous; seulement on nous foulait aux pieds sans
aucun égard. Une demi-douzaine de squaws fort lourdes se servaient de mes
jambes comme de marchepied, pour mieux voir par-dessus les épaules des
autres. Comme la vue n'était pas interceptée par un grand nombre de jupes,
j'apercevais encore la tête de l'Irlandais qui brillait comme un météore
au milieu d'une forêt de jambes. Les Squaws devinrent de moins en moins
réservées dans leurs attouchements, et, prenant des cheveux brin à brin,
elles cherchaient à les arracher en riant comme des folles. Je n'étais à
coup sûr ni en position, ni en disposition de m'égayer, mais il y avait
dans le derrière de la tête de Barney une telle expression de résignation
patiente, qu'elle eût déridé un fossoyeur. Sanchez et les autres riaient
aux larmes. Pendant assez longtemps notre camarade endura le traitement en
silence, mais enfin la douleur l'emporta sur la patience, et il commença à
parler tout haut.
--Allons, allons, les filles, dit-il d'un ton de prière peu dégagé, ça
vous amuse, n'est-ce pas? Est-ce que vous n'aviez jamais vu des cheveux
rouges auparavant?
Les squaws, en entendant ces mots, qu'elles ne comprirent naturellement
pas, se mirent à rire de plus belle, découvrant leurs dents blanches.
--Vraiment, si je vous avais avec moi dans mon vieux manoir d'O'Cork, je
pourrais vous en montrer des quantités à vous rendre contentes pour toute
votre vie. Allons donc, ôtez-vous de dessus moi! vous me trépignez les
jambes à me broyer les os! Aie! Ne me tirez pas comme ça! Sainte Mère!
voulez-vous me laisser tranquille? Que le diable vous envoie toutes ses...
Aie!
Le ton duquel furent prononcés ces derniers mots montrait que O'Cork était
sorti de son caractère, mais cela ne fit qu'augmenter l'activité de celles
qui le tourmentaient, et leur gaieté ne connut plus de bornes. Elles se
mirent à l'épiler avec plus d'acharnement que jamais, criant toujours; de
telle sorte que les malédictions incessantes de O'Cork n'arrivaient plus à
mes oreilles que par bouffées:
-Mère de Moïse!... Seigneur mon Dieu!... Sainte Vierge!... et autres
exclamations.
La scène dura ainsi pendant quelques minutes; puis, tout à coup, il y eût
un arrêt; les femmes se consultèrent, préparant sans doute quelque nouveau
tour. Plusieurs jeunes filles furent envoyées vers les maisons, et
revinrent avec une large olla et un autre vase plus petit. Que
prétendaient-elles faire? Nous ne fûmes pas longtemps sans le savoir.
L'olla fut remplie d'eau à la rivière, et l'autre vase placé près de la
tête de Barney. Ce dernier contenait du savon de yucca, en usage parmi les
Mexicains du Nord. Les femmes se proposaient de laver à fond les cheveux
pour en faire partir le rouge.
Les lanières qui attachaient les bras de l'Irlandais furent relâchées,
afin qu'il pût être mis sur son séant; on lui couvrit les cheveux d'un
emplâtre de savon: deux squaws robustes le prirent chacun par une épaule,
puis, imbibant d'eau des bouchons de fibres d'écorce, elles se mirent à
frotter vigoureusement. Cette opération parut être très-peu du goût de
Barney, qui se prit à hurler et à remuer la tête dans tous les sens, pour
y échapper. Vains efforts. Une des squaws lui saisit la tête entre ses
deux mains et la tint ferme, tandis que l'autre, puisant de l'eau fraîche,
le savonna plus énergiquement que jamais. Les Indiennes hurlaient et
dansaient tout autour; au milieu de tout ce bruit, j'entendais Barney
éternuer et crier d'une voix étouffée:
--Sainte mère de Dieu!... htch-tch! vous frotterez bien... tch-itch!...
jusqu'à, enlever la... p-tch! peau, sans que... tch-iteh! Ça s'en aille.
Je vous dis... itch-tch! que c'est leur couleur!... ça n... ich-tch! ça ne
s'en ira p... itch-tch! pas... atch-itch hitch!
Mais les protestations du pauvre diable ne servaient à rien. Le frottage
et le savonnage allèrent leur train pendant dix minutes au moins. Puis on
souleva la grande olla, et on en versa tout le contenu sur la tête et sur
les épaules du patient.
Quel fut l'étonnement des femmes, lorsqu'elles s'aperçurent qu'au lieu de
disparaître, la couleur rouge était devenue, s'il était possible, plus
éclatante et plus vive que jamais. Une autre olla pleine d'eau fut vidée
en manière de douche sur les oreilles du pauvre Irlandais; mais rien n'y
faisait. Barney n'avait pas été si bien débarbouillé depuis longtemps, et
il ne serait pas sorti mieux lavé des mains d'un régiment de barbiers.
Quand les squaws virent que la teinture résistait à tous leurs efforts,
elles abandonnèrent la partie, et notre camarade fut replacé sur le dos.
Son lit n'était plus aussi sec qu'auparavant, ni le mien non plus, car
l'eau avait imbibé la terre tout autour, et nous étions tous couchés dans
la boue. Mais c'était un léger inconvénient au milieu de tout ce que nous
avions à supporter. Longtemps encore les femmes et les enfants des Indiens
restèrent autour de nous, chacun d'eux examinant curieusement la tête de
notre camarade. Nous eûmes notre part de leur curiosité; mais O'Cork était
l'_éléphant_ de la ménagerie. Les Indiennes avaient vu des cheveux
semblables aux nôtres sur la tête de leurs captives mexicaines; mais, sans
aucun doute, Barney était le premier rouge qui eût pénétré jusque-là dans
la vallée des Navajoès. La nuit vint enfin; les squaws retournèrent au
village, nous laissant à la garde de sentinelles qui ne nous quittèrent
pas de l'oeil jusqu'au lendemain matin.
L