ENFUMÉS.

Nous avions parlé à voix basse, car les Indiens se tenaient toujours

devant la cave. Un grand nombre étaient venus se joindre aux premiers, et

examinaient le crâne du Canadien avec la même curiosité et la même

surprise qu'avaient manifestées leurs camarades. Rubé et moi nous les

observions en gardant le silence; le trappeur était venu se placer auprès

de moi, de façon qu'il pouvait voir dehors et me parler tous bas. Je

craignais toujours que les sauvages ne dirigeassent leurs recherches du

côté de notre puits.

--Ça n'est pas probable, dit mon compagnon; il y a trop de puits comme ça,

voyez-vous; il y en a une masse, plus de cent, de l'autre côté. De plus,

presque tous les hommes qui se sont sauvés ont pris par là, et je crois

que les Indiens suivront la même direction; ça les empêchera de... Jésus,

mon Dieu, ne voilà-t-il pas ce damné chien, maintenant!

Je ne compris que trop la signification du ton de profonde alarme avec

lequel ces derniers mots avaient été prononcés. En même temps que Rubé

j'avais aperçu Alp. Il courait çà et là devant la cave. Le pauvre animal

était à ma recherche. Un moment après il était sur la piste du chemin que

j'avais suivi à travers les cactus, et venait en courant dans la direction

de l'ouverture. En arrivant près du corps du Canadien, il s'arrêta, parut

l'examiner, poussa un hurlement, et passa à celui du docteur, autour

duquel il répéta la même démonstration. Il alla plusieurs fois de l'un à

l'autre, et enfin les quitta; puis interrogeant la terre avec son nez, il

disparut de nos yeux.

Ses étranges allures avaient attiré l'attention des sauvages, qui, tous,

l'observaient. Mon compagnon et moi, nous commencions à espérer qu'il

avait perdu mes traces, lorsque, à notre grande consternation, il reparut

une seconde fois, suivant ma piste comme auparavant. Cette fois il sauta

par-dessus les cadavres, et un moment après il s'élançait dans la cave.

Les cris des sauvages nous annoncèrent que nous étions découverts. Nous

essayâmes de chasser le chien, et nous y réussîmes, Rubé lui ayant donné

un coup de couteau; mais la blessure elle-même et les allures de l'animal

démontrèrent aux ennemis qu'il y avait quelqu'un dans l'excavation.

L'entrée fut bientôt obscurcie par une masse de sauvages criant et

hurlant.

--Maintenant, jeune homme, dit mon compagnon, voilà le moment de vous

servir de votre pistolet. C'est un pistolet du nouveau genre que vous avez

là! Chargez-en tous les canons.

--Est-ce que j'aurai le temps de les charger?

--Vous aurez tout le temps. Il faut qu'ils aillent à la masure pour avoir

une torche, dépêchez-vous! Mettez-vous en état d'en descendre

quelques-uns.

Sans prendre le temps de répondre, je saisis ma poudrière et chargeai les

cinq autres canons du revolver.

A peine avais-je fini, qu'un des Indiens se montra devant l'ouverture,

tenant à la main un brandon qu'il se disposait à jeter dans la cave.

--A vous maintenant, cria Rubé. F... ichez-moi ce b...-là par terre!

Allons!

Je tirai, et le sauvage, lâchant la torche, tomba mort dessus!

Un cri de fureur suivit la détonation, et les Indiens disparurent de

l'ouverture. Un instant après, nous vîmes un bras s'allonger, et le

cadavre fut retiré de l'entrée.

--Que croyez-vous qu'ils vont faire maintenant? demandai-je à mon

compagnon.

--Je ne peux pas vous dire exactement; mais la position n'est pas bonne,

j'en conviens. Rechargez votre coup. Je crois que nous en abattrons plus

d'un avant qu'ils ne prennent notre peau. Gredin de sort! mon bon fusil

Targuts! Ah! si je l'avais seulement avec moi! Vous avez six coups,

n'est-ce pas? bon! Vous pouvez remplir la cave de leurs carcasses avant

qu'ils arrivent jusqu'à nous. C'est une bonne arme que celle-là: on ne

peut pas dire le contraire. J'ai vu le cap'n s'en servir. Bon Dieu! quelle

musique il lui a fait jouer sur ces moricauds dans la masure! Il y en a

plus d'un qu'il a mis à bas avec. Chargez bien, jeune homme. Vous avez

tout le temps. Ils savent qu'il ne fait pas bon de s'y frotter.

Pendant tout ce dialogue, aucun des Indiens ne se montra; mais nous les

entendions parler de chaque côté de l'ouverture, en dehors. Ils étaient en

train de discuter un plan d'attaque contre nous. Comme Rubé l'avait

supposé, ils semblaient se douter que la balle était partie d'un revolver.

Probablement quelqu'un des survivants du dernier combat leur avait donné

connaissance du terrible rôle qu'y avaient joué ces nouveaux pistolets, et

ils ne se souciaient pas de s'y exposer. Qu'allaient-ils essayer? De nous

prendre par la famine?

--Ça se peut, dit Rubé, répondant à cette question, et ça ne leur sera pas

difficile. Il n'y a pas un brin de victuaille ici, à moins que nous ne

mangions des cailloux. Mais il y a un autre moyen qui nous ferait sortir

bien plus vite, s'ils ont l'esprit de l'employer. Ha! s'écria le trappeur

avec énergie; je m'y attendais bien. Les gueux vont nous enfumer. Regardez

là-bas!

Je regardai dehors à une certaine distance, je vis des Indiens venant dans

la direction de la cave, et apportant des brassées de broussailles. Leur

intention était claire.

--Mais pourront-ils réussir? demandai-je, mettant en doute la possibilité

de nous enfumer par ce moyen;--ne pourrons-nous pas supporter la fumée?

--Supporter la fumée! Vous êtes jeune, l'ami. Savez-vous quelle sorte de

plantes ils vont chercher là-bas!

--Non; qu'est-ce que c'est donc?

--C'est une plante qui ne sent pas bon: c'est la plante la plus puante que

vous ayez jamais sentie, je le parie. Sa fumée ferait sortir un chinche de

son trou. Je vous le dis, jeune homme, nous serons forcés de quitter la

place, ou nous étoufferons ici. L'Enfant aimerait mieux se battre contre

trente Indiens et plus que de rester à cette fumée. Quand elle commencera

à gagner, je prendrai mon êlan dehors; voilà, ce que je ferai, jeune

homme.

--Mais comment? demandai-je haletant, comment nous y prendrons-nous?

--Comment? Nous sommes sûrs d'être pincés ici, n'est-ce pas?

--Je suis décidé à me défendre jusqu'à la dernière extrémité.

--Très-bien; alors voici ce qu'il faut faire, et il ne faut pas faire

autrement: quand la fumée s'élèvera de manière qu'ils ne puissent pas nous

voir sortir, vous vous jetterez au milieu d'eux. Vous avez le pistolet et

vous pouvez aller de l'avant. Tirez sur tous ceux qui vous barreront le

chemin, et courez comme un daim! Je me tiendrai sur vos talons. Si

seulement nous pouvons passer au travers, nous gagnerons les broussailles,

et nous nous fourrons dans les puits de l'autre côté. Les caves

communiquent de l'une à l'autre, et nous pourrons les dépister. J'ai vu le

temps où le vieux Rubé savait un peu courir; mais les jointures sont un

peu raides maintenant. Nous pouvons essayer pourtant; et puis, jeune

homme, nous n'avons pas d'autre chance, comprenez-vous?

Je promis de suivre à la lettre les instructions que venait de me donner

mon compagnon.

--Ils n'auront pas encore le scalp du vieux Rubé de cette fois, ils ne

l'auront pas encore, hi! hi! hi! murmura mon camarade, incapable de jamais

désespérer.

Je me retournai vers lui. Il riait de sa propre plaisanterie, et, dans une

telle situation, cette gaieté me causa comme une sorte d'épouvante.

Plusieurs charges de broussailles avaient été empilées à l'embouchure de

la cave. Je reconnus des plantes de créosote: l'_ideondo_. On les avait

placées sur la torche encore allumée; elles prirent feu et dégagèrent une

fumée noire et épaisse. D'autres broussailles furent ajoutées par-dessus,

et la vapeur fétide, poussée par l'air du dehors, commença à nous entrer

dans les narines et dans la gorge, provoquant chez nous un sentiment subit

de faiblesse et de suffocation. Je n'aurais pu supporter longtemps cette

atteinte; Rubé me cria:

--Allons, voilà le moment, jeune homme! dehors, et tapez dessus!

Sous l'empire d'une résolution désespérée, je m'élançai, le pistolet au

poing, à travers les broussailles fumantes. J'entendis un cri sauvage et

terrible. Je me trouvai au milieu d'une foule d'hommes,--d'ennemis. Je vis

les lances, les tomahawks, les couteaux sanglant levés sur moi, et....

Les chasseurs de chevelures · 第 95 / 114 题