Dans la barranca même se trouvait la mine. Les puits d'extraction
laborieusement creusés dans le roc, de chaque coté, semblaient autant de
caves. Un petit ruisseau partageait la ravine en deux et se frayait
difficilement un chemin à travers les roches qui avaient roulé au fond.
Sur le bord du ruisseau, on voyait quelques vieilles constructions
enfumées, et des cabanes de mineurs en ruine; la plupart étaient
effondrées et croulantes de vétusté. Le terrain, tout autour, était
obstrué, rendu presque impraticable par les ronces, les mezcals et les
cactus; toutes plantes vigoureuses, touffues et épineuses. En approchant
de ce point, les routes, de chaque côté de la barranca, s'abaissaient par
une pente rapide et convergeaient jusqu'à leur rencontre au milieu des
décombres. Les deux détachements s'arrêtèrent en vue des masures et
échangèrent des signaux.
Après quelques pourparlers, les Navajoes proposèrent que les captifs
resteraient sur le sommet des deux rives, sous la garde de deux hommes;
les autres, dix-huit de chaque côté, devant descendre au fond de la
barranca, se réunir au milieu des maisons, et après avoir fumé le calumet,
déterminer les conditions de l'échange. Cette proposition ne plaisait ni à
Séguin ni à moi. Nous comprenions qu'en cas de rupture de négociations (et
cette rupture nous paraissait plus que probable) notre victoire même, en
supposant que nous la remportions, ne nous servirait de rien. Avant que
nous pussions rejoindre les prisonnières des Navajoes, en haut de la
ravine, les deux gardiens les auraient emmenées, et, nous frémissions rien
que d'y penser, les auraient peut-être égorgées sur place! C'était une
horrible supposition, mais elle n'avait rien d'exagéré. Nous comprenions,
en outre, que la cérémonie du calumet nous ferait perdre encore du temps;
et nous étions dans des transes continuelles au sujet de la bande de
Dacoma qui, évidemment, ne devait pas être loin. Mais l'ennemi s'obstinait
dans sa proposition. Impossible de formuler nos objections sans dévoiler
notre arrière-pensée; force nous fut donc d'accepter.
Nous mîmes pied à terre, laissant nos chevaux à la garde des hommes qui
surveillaient les prisonniers et, descendant au fond de la ravine, nous
nous trouvâmes face à face avec les guerriers navajoès. C'étaient dix-huit
hommes choisis: grands, musculeux, larges des épaules, avec des
physionomies rusées et farouches. On ne voyait pas un sourire sur toutes
ces figures, et menteuse eût été la bouche qui aurait essayé d'en grimacer
un. Leurs coeurs débordaient de haine et leurs regards étaient chargés de
vengeance. Pendant un moment, les deux partis s'observèrent en silence. Ce
n'étaient point des ennemis ordinaires; ce n'était point une hostilité
ordinaire qui animait ces hommes, depuis des années, les uns contre les
autres; ce n'était point un motif ordinaire qui les amenait pour la
première fois à s'aborder autrement que les armes à la main. Cette
attitude pacifique leur était imposée, aux uns comme aux autres, et
c'était entre eux quelque chose comme la trêve qui s'établit entre le lion
et le tigre, lorsqu'ils se rencontrent dans la même avenue d'une forêt
touffue, et s'arrêtent en se mesurant du regard. La convention relative
aux armes avait été observée des deux côtés de la même manière, et chacun
le savait. Les manches des tomahawks, les poignées des couteaux et les
crosses brillantes des pistolets étaient à peine dissimulés sous les
vêtements. D'un côté comme de l'autre, on avait fait peu d'efforts pour
les cacher. Enfin la _reconnaissance_ mutuelle fut terminée, et l'on
entama la question. On chercha inutilement une place libre de buissons et
de ruines, assez large pour nous réunir assis et fumer le calumet. Séguin
indiqua une des maisons, une construction en adobé, qui était dans un état
de conservation supportable, et on y entra pour l'examiner. C'était un
bâtiment qui avait servi de fonderie; des trucks brisés et divers
ustensiles gisaient sur le sol. Il n'y avait qu'une seule pièce, pas
très-grande, avec un brasero rempli de scories et de cendres froides au
milieu. Deux hommes furent chargés d'allumer du feu sur le brasero; les
autres prirent place sur les trucks et sur les masses de roche quartzeuse
disséminées dans la pièce.
Au moment ou j'allais m'asseoir, j'entendis derrière moi un hurlement
plaintif qui se termina par un aboiement. Je me retournai, c'était Alp,
c'était mon chien. L'animal, dans la frénésie de sa joie, se jeta sur moi
à plusieurs reprises, m'enlaçant de ses pattes, et il se passa quelque
temps avant que je parvinsse à le calmer et à prendre place. Nous nous
trouvâmes enfin tous installés chaque côté du feu, de chaque groupe
formant un arc de cercle et faisant face à l'autre.
Une lourde porte pendait encore sur ses gonds; mais comme il n'y avait
point de fenêtres dans la pièce, on dut la laisser ouverte. Bientôt le feu
brilla; le calumet de pierre, rempli de _kimkinik_ et allumé, circula de
bouche en bouche au milieu du plus profond silence. Nous remarquâmes que
chacun des Indiens, contrairement à l'habitude qui consiste à aspirer une
bouffée ou deux, fumait longtemps et lentement. L'intention de traîner la
cérémonie en longueur était évidente. Ces délais nous mettaient au
supplice, Séguin et moi. Arrivé aux chasseurs, le calumet circula
rapidement. Ces préliminaires, soi-disant pacifiques, terminés, on entama
la négociation. Dès les premiers mots, je vis poindre un danger. Les
Navajoes, et surtout les jeunes guerriers, affectaient un air bravache et
une attitude provocante que les chasseurs n'étaient pas d'humeur à pouvoir
supporter longtemps, et ils ne l'eussent pas supporté un seul instant,
n'eût été la circonstance particulière où leur chef se trouvait placé. Par
égard pour lui, ils faisaient tous leurs efforts pour se contenir, mais il
était clair qu'il ne faudrait qu'une étincelle pour allumer l'incendie.
La première question à débattre portait sur le nombre de prisonniers.
L'ennemi en avait dix-neuf; tandis que nous, sans compter la reine et les
jeunes filles mexicaines, nous en avions vingt et un. L'avantage était de
notre côté; mais à notre grande surprise, les Indiens, s'appuyant sur ce
que la plupart de leurs captifs étaient des femmes, tandis que le plus
grand nombre des nôtres n'étaient que des enfants, élevèrent la prétention
de faire l'échange sur le pied de deux des nôtres pour un des leurs.
Séguin répondit que nous ne pouvions accepter une pareille absurdité; mais
que, comme il ne voulait conserver aucun prisonnier, il donnerait nos
vingt et un pour les dix-neuf.
--Vingt et un! s'écria un des guerriers; qu'est-ce que c'est? Vous en avez
vingt-sept. Nous les avons comptés sur la rive.
--Six de celles que vous avez comptées nous appartiennent. Ce sont des
blanches et des Mexicaines.
--Six blanches! répliqua le sauvage, il n'y en a que cinq. Quelle est donc
la sixième? C'est peut-être notre reine? Elle est blanche de teint; et le
chef pâle l'aura prise pour un visage pâle.
--Hal ha! ha! firent les sauvages éclatant de rire, notre reine, un visage
pâle! Ha! ha! ha!
--Votre reine, dit Séguin d'un ton solennel, votre reine, comme vous
l'appelez, est ma fille.
--Ha! ha! ha! hurlèrent-ils de nouveau en choeur et d'un air méprisant:
--Sa fille! Ha! ha! ha!
Et la chambre retentit de leurs rires de démons.
--Oui, ajouta-t-il d'une voix forte, mais tremblante d'émotion, car il
voyait la tournure que les choses allaient prendre. Oui, c'est ma fille!
--Et comment cela peut-il être? demanda un des guerriers, un des orateurs
de la tribu. Tu as une fille parmi nos captives; nous savons cela. Elle
est blanche comme la neige qui couvre le sommet de la montagne. Ses
cheveux sont jaunes comme l'or de ses bracelets. La reine a le teint brun.
Parmi les femmes de nos tribus il y en a beaucoup qui sont aussi blanches
qu'elle; ses cheveux sont noirs comme l'aile du vautour. Comment cela se
ferait-il? Chez nous, les enfants d'une même famille sont semblables les
uns aux autres. N'en est-il pas de même des vôtres? Si la reine est ta
fille, celle qui a les cheveux d'or ne l'est donc pas. Tu ne peux pas être
le père des deux. Mais non! continua le rusé sauvage élevant la voix, la
reine n'est pas ta fille. Elle est de notre race. C'est un enfant de
Moctezuma; c'est la reine des Navajoes.
--Il faut que notre reine nous soit rendue! s'écrièrent les guerriers.
Elle est nôtre! nous la voulons!
En vain Séguin réitéra ses réclamations paternelles; en vain il donna tous
les détails d'époques et de circonstances relatives à l'enlèvement de sa
fille par les Navajoès eux-mêmes, les guerriers s'obstinèrent à répéter:
--C'est notre reine, nous voulons qu'elle nous soit rendue!
Séguin, dans un éloquent discours, en appela aux sentiments du vieux chef
dont la fille se trouvait dans une situation analogue; mais il était
évident que celui-ci, en eût-il la volonté, n'avait pas le pouvoir de
calmer la tempête. Les plus jeunes guerriers répondaient par des cris
dérisoires, et l'un d'eux s'écria que «le chef blanc extravaguait.» Ils
continuèrent quelque temps à gesticuler, déclarant, d'un ton formel, qu'à
aucune condition, ils ne consentiraient à un échange si la reine n'en
faisait pas partie. Il était facile de voir qu'ils attachaient une
importance mystique à la possession de leur reine. Entre elle et Dacoma
lui-même, leur choix n'eût pas été douteux.
Les exigences se produisaient d'une manière si insultante que nous en
vînmes à nous réjouir intérieurement de leur intention manifeste d'en
finir par une bataille. Les rifles, principal objet de leurs craintes,
n'étant pas là, ils se croyaient sûrs de la victoire.
Les chasseurs ne demandaient pas mieux que d'en venir aux mains, et se
sentaient également certains de l'emporter. Seulement, ils attendaient le
signal de leur chef. Séguin se tourna vers eux, et baissant la tête, car
il parlait debout, il leur recommanda à voix basse le calme et la
patience. Puis, couvrant ses yeux de sa main, il demeura quelques instants
plongé dans une méditation profonde.
Les chasseurs avaient pleine confiance dans l'intelligence aussi bien que
dans le courage de leur chef. Ils comprirent qu'il combinait un plan
d'action quelconque, et attendirent patiemment le résultat. De leur côté,
les Indiens ne se montraient nullement pressés. Ils ne s'inquiétaient pas
du temps perdu, espérant toujours l'arrivée de la bande de Dacoma. Ils
demeuraient tranquilles sur leurs sièges, échangeant leurs pensées par des
monosyllabes gutturaux ou de courtes phrases; quelques-uns coupaient de
temps en temps la conversation par des éclats de rire. Ils paraissaient
tout à fait à leur aise, et ne semblaient aucunement redouter la chance
d'un combat avec nous. Et, en vérité, à considérer les deux partis, chacun
aurait dit que, homme contre homme, nous n'étions pas capables de leur
résister. Tous, à une ou deux exceptions près, avaient six pieds de
taille, quelques-uns plus; tandis que la plupart de nos chasseurs étaient
petits et maigres. Mais c'étaient des hommes éprouvés. Les Navajoès se
sentaient avantageusement armés pour un combat corps à corps. Ils savaient
bien aussi que nous n'étions pas sans défense; toutefois, ils ne
connaissaient pas la nature de nos armes. Ils avaient vu les couteaux
et les pistolets; mais ils pensaient qu'après une première décharge
incertaine et mal dirigée, les couteaux ne seraient pas d'un grand secours
contre leurs terribles tomahawks. Ils ignoraient que plusieurs d'entre
nous,--El-Sol, Séguin, Garey et moi,--avions dans nos ceintures la plus
terrible de toutes les armes dans un combat à bout portant: le _revolver_
de Colt. C'était une invention toute récente, et aucun Navajo n'avait
encore entendu les détonations successives et mortelles de cette arme.
--Frères! dit Séguin reprenant de nouveau la parole, vous refusez de
croire que je suis père de votre reine. Deux de vos prisonnières, que vous
savez bien être ma femme et ma fille, sont sa mère et sa soeur. Si vous
êtes de bonne foi, donc, vous ne pouvez refuser la proposition que je vais
vous faire. Que ces deux captives soient amenées ici; que la jeune reine
soit amenée de son côté. Si elle ne reconnaît pas les siens, j'abandonne
mes prétentions, et ma fille sera libre de retourner avec les guerriers
Navajoès.
Les chasseurs entendirent cette proposition avec surprise. Ils savaient
que tous les efforts de Séguin pour éveiller un souvenir dans la mémoire
de sa fille avaient été infructueux. Quel espoir y avait-il qu'elle pût
reconnaître sa mère? Séguin lui-même n'y comptait pas beaucoup, et un
moment de réflexion me fit penser que sa proposition était motivée par
quelque pensée secrète. Il reconnaissait que l'abandon de la reine était
la condition _sine qua non_ de l'acceptation de l'échange par les Indiens;
que, sans cela, les négociations allaient être brusquement rompues, sa
femme et sa fille restant entre les mains de nos ennemis. Il pensait au
sort terrible qui leur était réservé dans cette captivité, tandis que
son autre fille n'y retournerait que pour être entourée d'hommages et de
respects. Il fallait les sauver à tout prix; il fallait sacrifier l'une
pour racheter les autres. Mais Séguin avait encore un autre projet.
C'était une manoeuvre stratégique de sa part une dernière tentative
désespérée. Voici ce qu'il disait:
Si, une fois sa femme et sa fille se trouvaient avec lui dans les ruines,
peut-être pourrait-il, au milieu du désordre d'un combat, les enlever;
peut-être réussirait-il, dans ce cas, à enlever la reine elle-même;
c'était une chance à tenter en désespoir de cause. En quelques mots
murmurés à voix basse, il communiqua cette pensée à ceux de ses compagnons
qui étaient le plus près de lui, afin de leur inspirer patience et
prudence. Aussitôt que cette proposition fut formulée, les Navajoès
quittèrent leurs sièges, et se rassemblèrent dans un coin de la chambre
pour délibérer. Ils parlaient à voix basse. Nous ne pouvions par
conséquent entendre ce qu'ils disaient. Mais, à l'expression de leurs
figures, de leur gestes, nous comprenions qu'ils étaient disposés à
accepter. Ils avaient observé attentivement la reine pendant qu'elle se
promenait sur le bord de la barranca; ils avaient correspondu par signes
avec elle avant que nous eussions pu l'empêcher. Sans aucun doute, elle
les avait informés de ce qui s'était passé dans le _cañon_ avec les
guerriers de Dacoma, et avait fait connaître la probabilité de leur
arrivée prochaine. Sa longue absence, l'âge auquel elle avait été emmenée
captive, son genre de vie, les bons procédés dont on avait usé envers
elle, avaient effacé depuis longtemps tout souvenir de sa première enfance
et de ses parents. Les rusés sauvages savaient tout cela, et, après une
discussion prolongée pendant près d'une heure, ils reprirent leurs sièges
et formulèrent leur assentiment à la proposition.
Deux hommes de chaque troupe furent envoyés pour ramener les trois
captives, et nous restâmes assis attendant leur arrivée. Peu d'instants
après, elles étaient introduites. Il me serait difficile de décrire la
scène qui suivit leur entrée. Séguin, sa femme et sa fille, se retrouvant
dans de telles circonstances; l'émotion que j'éprouvai en serrant un
instant dans mes bras ma bien-aimée, qui sanglotait et se pâmait de
douleur; la mère reconnaissant son enfant si longtemps perdue; ses
angoisses quand elle vit l'insuccès de ses efforts pour réveiller la
mémoire dans ce coeur fermé pour elle; la fureur et la pitié se partageant
le coeur des chasseurs; les gestes et les exclamations de triomphe des
Indiens; tout cela formait un tableau qui reste toujours vivant dans ma
mémoire, mais que ma plume est impuissante à retracer.
Quelques minutes après, les captives étaient reconduites hors de la
maison, confiées à la garde de deux hommes de chaque troupe, et nous
reprenions la négociation entamée.