Ils auraient pu s'épargner cette peine; notre agonie était assez grande
déjà. Mais, néanmoins, la scène qui suivit renouvela toutes nos douleurs.
Jusqu'à ce moment nous n'avions pas été reconnus par les êtres chéris qui
étaient si près de nous. La distance était trop grande pour l'oeil nu, et
nos figures hâlées, nos habits souillés par la route, constituaient un
véritable déguisement. Mais l'amour a l'intelligence prompte et la vue
perçante; les yeux de ma bien-aimée se portèrent sur moi; je la vis
tressaillir et se jeter en avant, j'entendis son cri de désespoir; elle
tendit ses deux bras blancs comme la neige et s'affaissa sur le rocher,
privée de connaissance. Au même instant, madame Séguin reconnaissait son
mari et l'appelait par son nom. Séguin lui répondait d'une voix forte, lui
adressait des encouragements, et l'engageait à rester calme et
silencieuse. Plusieurs autres femmes, toutes jeunes et jolies, avaient
reconnu leurs frères, leurs fiancés, et il s'ensuivit une scène
déchirante.
Mes yeux restaient fixés sur Zoé. Elle reprenait ses sens; le sauvage,
vêtu en hussard, était descendu de cheval; il la prenait dans ses bras et
l'emmenait dans la prairie. Je les suivais d'un regard impuissant. Cet
Indien lui rendait les soins les plus tendres; et j'en étais presque
reconnaissant, bien que je reconnusse que ces attentions étaient dictées
par l'amour. Peu d'instants après, elle se redressa sur ses pieds et
revint en courant vers la barranca. J'entendis mon nom prononcé; je lui
renvoyai le sien; mais, à ce moment, la mère et la fille furent entourées
par leurs gardiens, et entraînées en arrière. Pendant ce temps, le drapeau
blanc avait été préparé. Séguin s'était placé devant nous, et le tenait
élevé. Nous gardions le silence, attendant la réponse avec anxiété. Il y
eut un mouvement parmi les Indiens rassemblés. Nous entendions leurs voix:
ils parlaient avec animation, et nous vîmes qu'il se préparait quelque
chose au milieu d'eux. Immédiatement, un homme grand et de belle apparence
perça la foule, tenant dans la main gauche un objet blanc: c'était une
peau de faon tannée. Dans sa main droite il avait une lance. Il plaça la
peau de faon sur le fer de la lance et s'avança en l'élevant. C'était la
réponse à notre signal de paix.
--Silence, camarades! s'écria Séguin s'adressant aux chasseurs. Puis,
élevant la voix, il s'exprima ainsi en langue indienne:
--Navajoes! vous savez qui nous sommes. Nous avons traversé votre pays et
visité votre principale ville. Notre but était de retrouver nos parents,
qui étaient captifs chez vous. Nous en avons retrouvé quelques-uns; mais
il y en a beaucoup que nous n'avons pu découvrir. Pour que ceux-là nous
fussent rendus plus tard, nous avons pris des otages, vous le voyez. Nous
aurions pu en prendre davantage, mais nous nous sommes contentés de
ceux-ci. Nous n'avons pas brûlé votre ville: nous avons respecté la vie de
vos femmes, de vos filles, de vos enfants. A l'exception de ces
prisonniers, vous trouverez tous les autres comme vous les avez laissés.
Un murmure circula dans les rangs des Indiens. C'était un murmure de
satisfaction. Ils étaient dans la persuasion que leur ville était
détruite, leurs femmes massacrées, et les paroles de Séguin produisirent
sur eux une profonde sensation. Nous entendîmes de joyeuses exclamations
et les phrases de félicitations que les guerriers échangeaient. Le silence
se rétablit; Séguin continua:
--Nous voyons que vous avez été dans notre pays. Vous avez, comme nous,
fait des prisonniers. Vous êtes des hommes rouges. Les hommes rouges
aiment leurs proches comme le font les hommes blancs. Nous savons cela, et
c'est pour cette raison que j'ai élevé la bannière de la paix, afin que
nous puissions nous rendre mutuellement nos prisonniers. Cela sera
agréable au Grand-Esprit, et nous sera agréable à tous en même temps. Ceux
que vous avez pris sont ce qu'il y a de plus cher au monde pour nous, et
ceux que nous avons en notre possession vous sont également chers.
Navajoes! j'ai dit. J'attends votre réponse.
Quand Séguin eut fini, les guerriers se rassemblèrent autour du grand
chef, nous les vîmes engagés dans un débat très-animé. Il y avait
évidemment deux opinions contraires; mais le débat fut bientôt terminé, et
le grand chef, s'avançant, donna quelques ordres à celui qui tenait le
drapeau. Celui-ci, d'une voix forte, répondit à Séguin en ces termes:
--Chef blanc, tu as bien parlé, et tes paroles ont été pesées par nos
guerriers. Ce que tu demandes est juste et bon. L'échange de nos
prisonniers sera agréable au Grand-Esprit et nous satisfera tous. Mais
comment pouvons-nous savoir si tes paroles sont vraies? Tu dis que vous
n'avez pas brûlé notre ville et que vous avez épargné nos femmes et nos
enfants. Comment saurons-nous si cela est la vérité? Notre ville est loin;
nos femmes aussi, si elles sont encore vivantes. Nous ne pouvons pas les
interroger. Nous n'avons que ta parole; cela n'est pas assez.
Séguin avait prévu les difficultés, et il ordonna qu'un de ses
prisonniers, un jeune garçon très-éveillé, fut amené en avant. Le jeune
sauvage se montra un instant après auprès de lui.
--Interrogez-le! s'écria-t-il en le montrant à son interlocuteur.
--Et pourquoi n'adresserions-nous pas nos questions à notre frère, le chef
Dacoma? Ce garçon est jeune, il peut ne pas nous comprendre. Nous en
croirons mieux la parole du chef.
--Dacoma n'était pas avec nous dans la ville. Il ignore ce qui s'y est
passé.
--Que Dacoma le dise, alors.
--Mon frère a tort de se méfier ainsi, répondit Séguin mais il aura la
réponse de Dacoma. Et il adressa quelques mots au chef Navajo qui était
assis sur la terre auprès de lui.
La question fut faite directement à Dacoma par l'Indien qui était de
l'autre côté. Le fier guerrier, qui semblait exaspéré par la situation
humiliante dans laquelle il se trouvait, répondit négativement par un
geste brusque de la main et une courte exclamation.
--Maintenant, frère, continua Séguin,--vous voyez que j'ai dit la vérité.
Questionnez maintenant ce garçon sur ce que je vous ai avancé.
On demanda au jeune Indien si nous avions brûlé la ville et si nous avions
fait du mal aux femmes et aux enfants. Aux deux questions, il répondit
négativement.
--Eh bien, dit Séguin, mon frère est-il satisfait?
Un temps assez long se passa sans qu'il fut fait de réponse. Les guerriers
se rassemblèrent de nouveau en conseil et se mirent à gesticuler avec
violence et rapidité. Nous comprimes qu'il y avait un parti opposé à la
paix, et qui poussait à tenter la fortune de la guerre. Ce parti était
composé des jeunes guerriers; et je remarquai que l'Indien costumé en
hussard qui, comme Rubé me l'apprit, était le fils du grand chef,
paraissait être le principal meneur de ceux-là. Si le grand chef n'eût pas
été aussi vivement intéressé au résultat des négociations, les conseils
belliqueux l'auraient emporté, car les guerriers savaient que ce serait
pour eux une honte parmi les tribus environnantes de revenir sans
prisonniers. De plus, il y en avait plusieurs parmi eux qui avaient un
autre motif pour les retenir; ils avaient jeté les yeux sur les filles du
Del-Norte et lei avaient trouvées belles. Mais l'avis des anciens prévalut
enfin, et l'orateur reprit:
--Les guerriers Navajoes ont réfléchi sur ce qu'ils ont entendu. Ils
pensent que le chef blanc a dit la vérité; et ils consentent à l'échange
des prisonniers. Pour que les choses se passent d'une manière convenable,
ils proposent que vingt guerriers soient choisis de chaque côté; que ces
guerriers laissent, en présence de tous, leurs armes sur la prairie;
qu'ils conduisent les captifs à l'extrémité de la barranca, du côté de la
mine, et que là, ils débattent les conditions de l'échange. Que tous les
autres, des deux côtés, restent où ils sont jusqu'à ce que les guerriers
sans armes soient revenus avec les prisonniers échangés; alors les
drapeaux blancs seront abattus, et les deux camps seront libres de tout
engagement. Telles sont les paroles des guerriers Navajoes.
Séguin dut prendre le temps de réfléchir avant de répondre à cette
proposition. Elle paraissait assez avantageuse, mais il y avait dans ses
termes quelque chose qui nous faisait soupçonner un dessein caché. La
dernière phrase indiquait chez l'ennemi l'intention formelle d'essayer de
reprendre les captifs qui allaient nous être rendus; mais nous nous
inquiétions peu de cela, pourvu que nous pussions les avoir une fois avec
nous, du même côté de la barranca. La proposition de faire conduire les
prisonniers au lieu de l'échange, par des hommes désarmés, était
très-raisonnable, et le chiffre indiqué, vingt de chaque côté, constituait
un nombre suffisant. Mais Séguin comprit très-bien comment les Navajoes
interprétaient le mot _désarmé_. En conséquence, plusieurs des chasseurs
reçurent à voix basse l'avis de se retirer derrière les buissons et de
cacher couteaux et pistolets sous leurs blouses de chasse. Nous crûmes
apercevoir une manoeuvre semblable de l'autre côté, et voir les Indiens
cacher de même leur tomahawks. Nous ne pouvions faire aucune objection aux
conditions proposées, et comme Séguin sentait qu'il n'y avait pas de temps
à perdre, il se hâta de les accepter.
Aussitôt que cela eut été annoncé aux Navajoes, vingt hommes, déjà
désignés sans doute, s'avancèrent au milieu de la prairie, plantèrent
leurs arcs, leurs carquois et leurs boucliers. Nous ne vîmes point de
tomahawks, et nous comprîmes que chaque Navajo avait gardé cette arme. Il
ne leur avait pas été difficile de les cacher sur eux, car la plupart
portaient des vêtements civilisés, enlevés dans le pillage des
établissements et des fermes. Nous nous en inquiétions peu, étant armés
nous-mêmes. Nous remarquâmes que tous les hommes ainsi choisis étaient
d'une force peu commune. C'étaient les principaux guerriers de la tribu.
Nous fîmes nos choix en conséquence. El-Sol, Garey, Rubé, le toréador
Sanchez en étaient; Séguin et moi également. La plupart des trappeurs et
quelques Indiens Delawares complétèrent le nombre.
Les vingt hommes désignés se dirigèrent vers la prairie, comme les
Navajoès avaient fait, et déposèrent leurs rifles en présence de l'ennemi.
Nous plaçâmes nos captifs sur des chevaux et sur des mules, et nous les
disposâmes pour le départ. La reine et les jeunes filles mexicaines furent
réunies aux prisonniers. C'était un coup de tactique de la part de Séguin.
Il savait que nous avions assez de captifs pour faire l'échange tête
contre tête, sans ces dernières; mais il comprenait et nous comprenions
comme lui, que laisser la reine en arrière, ce serait rompre la
Négociation et, peut-être, en rendre la reprise impossible. Il avait
résolu en conséquence de l'emmener et de négocier le plus habilement
possible, en ce qui la concernait, sur le terrain de la conférence. S'il
ne réussissait pas, il en appellerait aux armes et il nous savait bien
préparés à cet événement. Les deux détachements furent prêts enfin et
s'avancèrent parallèlement de chaque côté de la barranca. Les corps
principaux restèrent en observation, échangeant d'un bord â l'autre de
l'abîme des regards de haine et de défiance. Pas un mouvement ne pouvait
être tenté sans être immédiatement aperçu, car les deux plaines, séparées
par la barranca, faisaient partie du même plateau horizontal. Un seul
cavalier, s'éloignant d'une des deux troupes, aurait été vu par les hommes
de l'autre pendant une distance de plusieurs milles. Les bannières
pacifiques flottaient toujours en l'air, les lances qui les portaient
fichées en terre; mais chacune des deux bandes ennemies tenait ses chevaux
sellés et bridés, prêts à être montés au premier mouvement suspect.