Je dormis peut-être une heure ou une heure et demie. Si mes rêves eussent
été des réalités, ils auraient rempli l'espace d'un siècle. L'air frais du
matin me réveilla tout frissonnant. La lune était couchée; je me rappelais
l'avoir vue tout près de l'horizon quand le sommeil m'avait pris.
Néanmoins, il ne faisait pas très-nuit, et je voyais très-loin à travers
la brume.
--Peut-être est-ce l'aube, pensai-je, et je me tournai du côté de l'est.
En effet, une ligne de lumière bordait l'horizon de ce côté. Nous étions
au matin. Je savais que l'intention de Séguin était de partir de
très-bonne heure, et j'allais me lever, lorsque des voix frappèrent mon
oreille. J'entendais des phrases courtes, comme des exclamations, et le
bruit d'une troupe de chevaux sur le sol ferme de la prairie.
--Ils sont levés, pensai-je, et se préparent à partir.
Dans cette persuasion, je me dressai sur mes pieds, et hâtai ma course
vers le camp. Au bout de dix pas, je m'aperçus que le bruit des voix
venait de derrière moi. Je m'arrêtai pour écouter. Plus de doute, je m'en
éloignais.
-Je me suis trompé de direction! dis-je en moi-même, et je m'avançai au
bord de la barranca pour m'en assurer.
Quel fut mon étonnement lorsque je reconnus que j'étais bien dans la bonne
voie, et que cependant le bruit provenait de l'autre côté! Ma première
idée fut que la troupe m'avait laissé là et s'était mise en route.
--Mais non; Séguin ne m'aurait pas ainsi abandonné. Ah! Il a sans doute
envoyé quelques hommes à ma recherche, ce sont eux.
Je criai: Holà! pour leur faire savoir où j'étais. Pas de réponse. Je
criai de nouveau plus fort que la première fois. Le bruit cessa
immédiatement. J'imaginais que les cavaliers prêtaient l'oreille, et je
criai une troisième fois de toutes mes forces. Il y eut un moment de
silence; puis, j'entendis le murmure de plusieurs voix et le bruit du
galop des chevaux qui venaient vers moi. Je m'étonnais de ce que personne
n'eût encore répondu à mon appel; mais mon étonnement fit place à la
consternation quand je m'aperçus que la troupe qui s'approchait était de
l'autre côté de la barranca. Avant que je fusse revenu de ma surprise, les
cavaliers étaient en face de moi et s'arrêtaient sur le bord de l'abîme.
J'en étais séparé par la largeur de la crevasse, environ trois cents
yards, mais je les voyais très-distinctement à travers la brume légère.
Ils paraissaient être une centaine; à leurs longues lances, à leurs têtes
emplumées, à leurs corps demi-nus, je reconnus, au premier coup d'oeil,
des Indiens.
Je ne cherchai pas à en savoir davantage: je m'élançai vers le camp de
toute la vitesse de mes jambes. Je vis, de l'autre côté, les cavaliers qui
galopaient parallèlement. En arrivant à la source, je trouvai les
chasseurs, pris au dépourvu, et s'élançant sur leurs selles. Séguin et
quelques autres étaient allés au bord de la crevasse, et regardaient d'un
autre côté. Il n'y avait plus à penser à une retraite immédiate pour
éviter d'être vus, car l'ennemi, à la faveur du crépuscule, avait déjà pu
reconnaître la force de notre troupe.
Quoique les deux bandes ne fussent séparées que par une distance de trois
cents yards, elles avaient à parcourir au moins vingt milles avant de
pouvoir se rencontrer. En conséquence, Séguin et les chasseurs avaient le
temps de se reconnaître. Il fut donc résolu qu'on resterait où l'on était,
jusqu'à ce qu'on pût savoir à qui nous avions affaire. Les Indiens avaient
fait halte de l'autre côté, en face de nous, et restaient en selle,
cherchant à percer la distance. Ils semblaient surpris de cette rencontre.
L'aube n'était pas encore assez claire pour qu'ils pussent distinguer qui
nous étions. Bientôt le jour se fit: nos vêtements, nos équipages nous
firent reconnaître, et un cri sauvage, le cri de guerre des Navajoes,
traversa l'abîme.
--C'est la bande de Dacoma! cria une voix. Ils ont pris le mauvais côté de
la crevasse.
--Non, cria un autre; ils ne sont pas assez nombreux pour que ce soit la
bande de Dacoma. Ils ne sont pas plus d'une centaine.
--L'eau a peut-être emporté le reste,--suggéra celui qui avait parlé le
premier.
--Wagh! comment auraient-ils pu manquer notre piste qui est aussi claire
qu'une voie de wagons? Ça ne peut pas être eux.
--Qui donc, alors? Ce sont des Navagh: je les reconnaîtrais les yeux
fermés.
--C'est la bande du premier chef, dit Rubé, qui arrivait en ce moment.
Regardez, là-bas, le vieux gredin lui-même sur son cheval moucheté.
--Vous croyez que ce sont eux, Rubé? demanda Séguin.
--Sûr et certain, cap'n.
--Mais où est le reste de la bande? Ils ne sont pas tous là.
--Ils ne sont pas loin, pour sûr. St! st! je les entends qui viennent.
--Là-bas, une masse! Regardez camarades, regardez!
A travers le brouillard qui commençait à s'élever, nous voyions s'avancer
un corps nombreux et épais de cavaliers. Ils accouraient en criant, en
hurlant, comme s'ils eussent conduit un troupeau de bétail. En effet,
quand le brouillard se fut dissipé, nous vîmes une grande quantité de
chevaux, de bêtes à cornes et des moutons, couvrant la plaine à une grande
distance. Derrière venaient les Indiens à cheval, qui galopaient çà et là,
pressant les animaux avec leurs lances et les poussant en avant.
--Seigneur Dieu! en voilà un butin! s'écria un des chasseurs.
--Oui, les gaillards ont fait quelque chose, eux, dans leur expédition.
Nous, nous revenons les mains vides comme nous sommes partis. Wagh!
Jusqu'à ce moment, j'avais été occupé à harnacher mon cheval, et
j'arrivais alors. Mes yeux ne se portèrent ni sur les Indiens ni sur les
bestiaux capturés. Autre chose attirait mes regards, et le sang me
refluait au coeur. Loin, en arrière de la troupe qui s'avançait, un petit
groupe séparé se montrait. Les vêtements légers flottant au vent
indiquaient que ce n'étaient pas des indiens. C'étaient des femmes
captives! Il paraissait y en avoir environ une vingtaine, mais je
m'inquiétai peu de leur nombre. Je vis qu'elles étaient à cheval et que
chacune d'elles était gardée par un Indien également à cheval. Le coeur
palpitant, je les regardai attentivement l'une après l'autre; mais la
distance était trop grande pour distinguer les traits. Je me tournai vers
notre chef. Il avait l'oeil appliqué à sa lunette. Je le vis tressaillir;
ses joues devinrent pâles, ses lèvres s'agitèrent convulsivement, et la
lunette tomba de ses mains sur le sol. Il s'affaissa sur lui-même d'un
air égaré en s'écriant:
--Mon Dieu! mon Dieu! vous m'avez encore frappé!
Je ramassai la lunette pour m'assurer de la vérité. Mais je n'eus pas
besoin de m'en servir. Au moment où je me relevais, un animal qui courait
le long du bord opposé frappa mes yeux.
C'était mon chien Alp! je portai la lunette à mes yeux, et un instant
après, je reconnaissais la figure de ma bien-aimée. Elle me paraissait si
rapprochée que je pus à peine m'empêcher de l'appeler. Je distinguais ses
beaux traits couverts de pâleur, ses joues baignées de larmes, sa riche
chevelure dorée qui pendait, dénouée, sur ses épaules, tombant jusque sur
le cou de son cheval. Elle était couverte d'un _sérapé_. Un jeune Indien
marchait à côté d'elle, monté sur un magnifique étalon, et vêtu d'un
uniforme de hussard mexicain. Je ne regardais qu'elle et cependant du même
coup d'oeil j'aperçus sa mère au milieu des captives placées derrière.
Le troupeau des chevaux et des bestiaux passa, et les femmes, accompagnées
de leurs gardes, arrivèrent en face de nous. Les captives furent laissées
en arrière dans la prairie, pendant que les guerriers s'avançaient pour
rejoindre ceux de leurs camarades qui s'étaient arrêtés sur le bord de la
barranca. Il était alors grand jour. Le brouillard s'était dissipé, et les
deux troupes ennemies s'observaient d'un bord à l'autre de l'abîme.