LA BARRANCA.

Après avoir conduit nos chevaux vers l'ouverture qui donnait sur la

plaine, nous revînmes au fourré pour couper du bois et allumer du feu.

Nous nous sentions en sûreté. Nos ennemis, en supposant qu'ils eussent

échappé dans leur vallée ne pouvaient nous atteindre qu'en faisant le tour

des montagnes, ou en attendant que la rivière eût repris son niveau. Il

est vrai que l'eau devait baisser aussi vite qu'elle s'était élevée si la

pluie cessait; mais, heureusement, l'orage était encore dans toute sa

force. Nous savions qu'il nous serait facile de rejoindre promptement

l'_atajo_, et nous nous déterminâmes à rester quelque temps près du

_cañon_, jusqu'à ce que les hommes et les chevaux eussent pu rafraîchir

leurs forces par un repas. Les uns et les autres avaient besoin de

nourriture et les événements des jours précédents n'avaient pas permis

d'établir un bivouac régulier. Bientôt les feux flambèrent sous le couvert

des rochers surplombant. Nous fîmes griller de la viande séchée pour notre

souper, et nous mangeâmes avec appétit. Nous avions grand besoin aussi de

sécher nos vêtements. Plusieurs hommes avaient été blessés. Ils furent,

tant bien que mal, pansés par leurs camarades, le docteur étant allé en

avant avec l'_atajo_.

Nous demeurâmes quelques heures près du _cañon_. La tempête continuait à

mugir autour de nous, et l'eau s'élevait de plus en plus. C'était

justement ce que nous désirions. Nous regardions avec une vive

satisfaction le flot monter à une telle hauteur que, Rubé l'assurait, la

rivière ne pourrait pas reprendre son niveau avant un intervalle de

plusieurs heures. Le moment vint enfin de reprendre notre course. Il était

près de minuit quand nous montâmes à cheval. La pluie avait presque effacé

les traces laissées par le détachement d'El-Sol; mais la plupart des

hommes de la troupe étaient d'excellents guides, et Rubé, prenant la tête,

nous conduisit au grand trot. De temps en temps la lueur d'un éclair nous

montrait les pas des mules marqués dans la boue, et le pic blanc qui nous

servait de point de mire. Nous marchâmes toute la nuit. Une heure après le

lever du soleil, nous rejoignions l'_atajo_, près de la base de la

montagne neigeuse. Nous fîmes halte dans un des défilés, et, après

quelques instants employés à déjeuner, nous continuâmes notre voyage à

travers la sierra. La route conduisait, par une ravine desséchée, vers une

plaine ouverte qui s'étendait à perte de vue à l'est et à l'ouest. C'était

un désert.

* * * * *

Je n'entrerai pas dans le détail de tous les événements qui marquèrent la

traversée de cette terrible _jornada_. Ces événements étaient du même

genre que ceux que nous avions essuyés dans les déserts de l'ouest. Nous

eûmes à souffrir de la soif, car il nous fallut faire une traite de 60

milles sans eau. Nous traversâmes des plaines couvertes de sauge où pas un

être vivant ne troublait la monotonie mortelle de l'immensité qui nous

environnait. Nous fûmes obligés de faire cuire nos aliments sans autre

combustible que l'artemisia. Puis nos provisions s'épuisèrent, et les

mules de bagages tombèrent l'une après l'autre sous le couteau des

chasseurs affamés. Plusieurs nuits, nous dûmes nous passer de feu. Nous

n'osions plus en allumer, car, bien que l'ennemi ne se fût pas encore

montré, nous savions qu'il devait être sur nos traces. Nous avions voyagé

avec une telle rapidité qu'il n'avait pu encore parvenir à nous rejoindre.

Pendant trois jours, nous nous étions dirigés vers le sud-est. Le soir du

troisième jour, nous découvrîmes les sommets des Mimbres, à la bordure

orientale du désert. Les pics de ces montagnes étaient bien connus des

chasseurs et servirent désormais à diriger notre marche. Nous nous

approchions des Mimbres en suivant une diagonale.

Notre intention était de traverser la sierra par la route de la

Vieille-Mine, l'ancien établissement, si prospère autrefois, de notre

chef. Pour lui, chaque détail du paysage était un souvenir. Je remarquai

que son ardeur lui revenait à mesure que nous avancions. Au coucher du

soleil, nous atteignîmes la tête de la _Barranca del oro_, une crevasse

immense qui traversait la plaine où était assise la mine déserte. Cet

abîme, qui semblait avoir été ouvert par quelque tremblement de terre,

présentait une longueur de vingt milles. De chaque côté il y avait un

chemin, le sol était plat et s'étendait jusqu'au bord même de la fissure

béante. A peu près à moitié chemin de la mine, sur la rive gauche, le

guide connaissait une source, et nous nous dirigeâmes de ce côté avec

l'intention de camper près de l'eau.

Nous marchions péniblement. Il était près de minuit quand nous atteignîmes

la source. Nos chevaux furent dételés et attachés au milieu de la plaine.

Séguin avait résolu que nous nous reposerions là plus longtemps qu'à

l'ordinaire. Il se sentait rassuré en approchant de ce pays qu'il

connaissait si bien. Il y avait un bouquet de cotonniers et de saules qui

bordaient la source, nous allumâmes notre feu au milieu de ce bois. Une

mule fut encore sacrifiée à la divinité de la faim, et les chasseurs,

Après s'être repus de cette viande coriace, s'étendirent sur le sol et

s'endormirent. L'homme préposé à la garde des chevaux resta seul debout,

s'appuyant sur son rifle, près de la caballada. J'étais couché près du

feu, la tête appuyée sur ma selle; Séguin était près de moi avec sa fille.

Les jeunes filles mexicaines et les Indiennes captives étaient pelotonnées

à terre, enveloppées dans leurs tilmas et leurs couvertures rayées. Toutes

dormaient ou semblaient dormir.

Comme les autres, j'étais épuisé de fatigue; mais l'agitation de mes

pensées me tenait éveillé. Mon esprit contemplait l'avenir brillant.

Bientôt,--pensai-je,--bientôt je serai délivré de ces horribles scènes;

bientôt il me sera permis de respirer une atmosphère plus pure, près de ma

bien-aimée Zoé. Charmante Zoé! Dans deux jours je vous retrouverai, je

vous serrerai dans mes bras, je sentirai la douce pression de vos lèvres

chéries, je vous appellerai: mon amour! mon bien! ma vie! Nous reprendrons

nos promenades dans le jardin silencieux, sous les allées qui bordent la

rivière; nous nous assiérons encore sur les bancs couverts de mousse,

pendant les heures tranquilles du soir; nous nous répéterons ces mots

brûlants qui font battre nos coeurs d'un bonheur si profond! Zoé,

innocente enfant! pure comme les anges! Cette question d'une ignorance

enfantine: «Henri, qu'est-ce que le mariage?» Ah! douce Zoé! vous

l'apprendrez bientôt! Quand donc pourrai-je vous l'enseigner? Quand donc

serez-vous mienne? mienne pour toujours! Zoé! Zoé! êtes-vous éveillée?

êtes-vous étendue sur votre lit en proie à l'insomnie, ou suis-je présent

dans vos rêves? Aspirez-vous après mon retour comme j'y aspire moi-même?

Oh! quand donc la nuit sera-t-elle passée! Je ne puis prendre aucun repos;

j'ai besoin de marcher, de courir sans cesse et sans relâche, en avant,

toujours en avant!

Mon oeil était arrêté sur la figure d'Adèle, éclairée par la lueur du feu.

J'y retrouvais les traits de sa soeur: le front noble, élevé, les sourcils

arqués et les narines recourbées; mais la fraîcheur du teint n'y était

plus; le sourire de l'innocence angélique avait disparu. Les cheveux

étaient noirs, la peau brunie. Il y avait dans le regard une fermeté et

une expression sauvage, acquises, sans aucun doute, par la contemplation

de plus d'une scène terrible. Elle était toujours belle, mais ce n'était

plus la beauté éthérée de ma bien-aimée. Son sein était soulevé par des

pulsations brèves et irrégulières. Une ou deux fois, pendant que je la

regardais, elle s'éveilla à moitié, et murmura quelques mots dans la

langue des Indiens. Son sommeil était inquiet et agité. Pendant le voyage,

Séguin avait veillé sur elle avec toute la sollicitude d'un père; mais

elle avait reçu ses soins avec indifférence, et tout au plus avait-elle

adressé un froid remercîment. Il était difficile d'analyser les sentiments

qui l'agitaient. La plupart du temps elle restait immobile et gardait le

silence. Le père avait cherché une ou deux fois à réveiller en elle

quelque souvenir de son enfance, mais sans aucun succès; et chaque fois il

avait dû, le coeur rempli de tristesse, renoncer à ses efforts. Je le

croyais endormi, je me trompais. En le regardant plus attentivement, je

vis qu'il avait les yeux fixés sur sa fille avec un intérêt profond, et

prêtait l'oreille aux phrases entrecoupées qui s'échappaient de ses

lèvres. Il y avait dans son regard une expression de chagrin et d'anxiété

qui me toucha jusqu'aux larmes. Parmi les quelques mots, inintelligibles

pour moi, qu'Adèle avait murmurés tout endormie, j'avais saisi le nom de

«Dacoma». Je vis Séguin tressaillir à ce nom.

--Pauvre enfant! dit-il, voyant que j'étais éveillé, elle rêve; elle a des

songes agités. J'ai presque envie de l'éveiller.

--Elle a besoin de repos, répondis-je.

--Oui; mais repose-t-elle ainsi? Ecoutez! encore Dacoma.

--C'est le nom du chef captif.

--Oui. Ils devaient se marier, conformément à la loi indienne.

--Mais comment savez-vous cela?

--Par Rubé. Il l'a entendu dire pendant qu'il était prisonnier dans leur

ville.

--Et l'aimait-elle, pensez-vous?

--Non; il est clair que non. Elle avait été adoptée comme fille par le

chef-médecin et Dacoma la réclamait pour épouse.

Moyennant certaines conditions, elle lui aurait été livrée. Elle le

redoutait et ne l'aimait pas, les paroles entrecoupées de son rêve en font

foi. Pauvre enfant! quelle triste destinée que la sienne!

--Encore deux journées de marche et ses épreuves seront terminées. Elle

sera rendue à la maison paternelle, à sa mère.

--Ah! si elle reste dans cet état, le coeur de ma pauvre Adèle en sera

brisé!

--Ne craignez pas cela, mon ami. Le temps lui rendra la mémoire. Il me

semble avoir entendu parler d'une histoire semblable arrivée dans les

établissements frontières du Mississipi.

--Oh! sans doute; il y en a eu beaucoup de semblables. Espérons que tout

se passera bien.

--Une fois chez elle, les objets qui ont entouré son enfance feront vibrer

quelque corde du souvenir. Elle peut encore se rappeler tout le passé. Ne

le croyez-vous pas?

--Espérons! espérons!

--En tout cas, la société de sa mère et de celle sa soeur effaceront

bientôt les idées de la vie sauvage. Ne craignez rien! Elle redeviendra

votre fille encore.

Je disais tout cela dans le but de le consoler. Séguin ne répondit rien;

mais je vis que sa figure conservait la même expression de douleur et

d'inquiétude. Mon coeur n'était pas non plus exempt d'alarmes. De noirs

pressentiments commençaient à m'agiter sans que j'en pusse définir la

cause. Ses pensées étaient-elles du même genre que les miennes?

--Combien de temps nous faut-il encore, demandai-je, pour atteindre votre

maison du Del-Norte?

Je ne sais pourquoi je fis alors cette question. Craignais-je encore que

nous pussions être atteints par l'ennemi qui nous poursuivait?

--Nous pouvons arriver après-demain soir, répondit-il. Fasse le ciel que

nous les retrouvions en bonne santé!

Je tressaillis à ces mots. Ils me dévoilaient la cause de mes inquiétudes;

c'était là le vrai motif de mes vagues pressentiments.

--Vous avez des craintes? demandai-je avidement.

--J'ai des craintes.

--Des craintes. De quoi? de qui?

--Des Navajoes.

--Des Navajoes?

--Oui. Je suis inquiet depuis que je les ai vus se diriger à l'est du

Pinon. Je ne puis comprendre pourquoi ils ont pris cette direction, à

moins d'admettre qu'ils méditaient une attaque contre les établissements

qui bordent la vieille route des Llanos. Sinon, je crains qu'ils n'aient

fait une descente dans la vallée d'El-Paso, peut-être sur la ville

elle-même. Une chose peut les avoir empêché d'attaquer la ville; c'est le

départ de la troupe de Dacoma, qui les a trop affaiblis pour tenter cette

entreprise; mais le danger n'en sera devenu que plus grand pour les petits

établissements qui sont au nord et au sud de cette ville.

Le malaise que j'avais ressenti jusque-là sans m'en rendre compte,

provenait d'un mot qui était échappé à Séguin à la source du Pinon. Mon

esprit avait creusé cette idée, de temps en temps, pendant que nous

traversions le désert; mais comme il n'avait plus parlé de cela depuis, je

pensai qu'il n'y attachait pas grande importance. Je m'étais grandement

trompé.

--Il est plus que probable, continua-t-il, que les habitants d'El-Paso

auront pu se défendre. Ils se sont battus déjà avec plus de courage que ne

le font d'ordinaire les habitants des autres villes; aussi, depuis assez

longtemps, ils ont été exempts du pillage, en partie à cause de cela, en

partie à cause de la protection qui résultait pour eux du voisinage de

notre bande, pendant ces derniers temps, circonstance parfaitement connue

des sauvages. Il est à espérer que la crainte de nous rencontrer aura

empêché ceux-ci de pénétrer dans la _jornada_, au nord de la ville. S'il

en est ainsi, les nôtres auront été préservés.

--Dieu veuille qu'il en soit ainsi! m'écriai-je.

--Dormons, ajouta Séguin, peut-être nos craintes sont-elles chimériques,

et, en tout cas, elles ne servent à rien. Demain nous reprendrons notre

course, sans plus nous arrêter, si nos bêtes peuvent y suffire.

Reposez-vous, mon ami; vous n'avez pas trop de temps pour cela.

Ce disant, il appuya sa tête sur sa selle, et s'arrangea pour dormir. Peu

d'instants après, comme si cela eût été un acte de sa volonté, il parut

plongé dans un profond sommeil. Il n'en fut pas de même pour moi. Le

sommeil avait fui mes paupières; j'étais dans l'agitation de la fièvre;

j'avais le cerveau rempli d'images effrayantes. Le contraste entre ces

idées terribles et les rêveries de bonheur, auxquelles je venais de me

livrer quelques instants auparavant, rendait mes appréhensions encore plus

vives. Je me représentai les scènes affreuses qui, peut-être,

s'accomplissaient dans ce moment même; ma bien-aimée se débattant entre

les bras d'un sauvage audacieux; car les Indiens du Sud, je le savais,

n'étaient nullement doués de ces délicatesses chevaleresques, de cette

réserve froide qui caractérisent les peaux rouges des forêts. Je la voyais

entraînée en esclavage, devenant la _squaw_ de quelque Indien brutal, et

dans l'agonie de ces pensées, je me dressai sur mes pieds, et me mis à

courir à travers la prairie. A moitié fou, je marchais sans savoir où

j'allais. J'errai ainsi pendant plusieurs heures, sans me rendre compte du

temps. Je m'arrêtai au bord de la barranca. La lune brillait, mais l'abîme

béant, ouvert à mes pieds, était rempli d'ombre et de silence. Mon oeil ne

pouvait en percer les ténèbres. A une grande distance au-dessus de moi

j'apercevais le camp et la caballada; mes forces étaient épuisées, et

donnant cours à ma douleur, je m'assis sur le bord même de l'abîme. Les

tortures aiguës qui m'avaient donné des forces jusque-là firent place à un

sentiment de profonde lassitude. Le sommeil vainquit la douleur: je

m'endormis.

Les chasseurs de chevelures · 第 81 / 114 题