Arrivés au bois, nous suivîmes le chemin des Indiens, en remontant le
courant. Nous allions aussi vite que l'atajo le permettait. Après une
course de cinq milles, nous atteignîmes l'extrémité orientale de la
vallée. Là les sierras se rapprochent, entrent dans la rivière et forment
un canon. C'est une porte gigantesque semblable à celle que nous avions
traversée en entrant dans la vallée par l'ouest, et d'un aspect plus
effrayant encore. Il n'y avait de route ni d'un côté ni de l'autre de la
rivière; en cela ce canon différait du premier. La vallée était encaissée
par des rochers à pic, et il n'y avait pas d'autre chemin que le lit même
de la rivière. Celle-ci était peu profonde; mais dans les moments de
grandes eaux, elle se transformait en torrent, et alors la vallée devenait
inaccessible par l'est. Cela arrivait rarement dans ces régions sans
pluies.
Nous pénétrâmes dans le canon sans nous arrêter, galopant sur les
cailloux, contournant les roches énormes qui gisaient au milieu. Au-dessus
de nous s'élevaient à plus de mille pieds de hauteur, des rochers
menaçants qui, parfois, s'avançaient jusqu'au-dessus du courant; des pins
noueux, qui avaient pris racine dans les fentes, pendaient en dessous; des
masses informes de cactus et de mezcals grimpaient le long des fissures,
et ajoutaient à l'aspect sauvage du site par leur feuillage sombre, mais
pittoresque. L'ombre projetée des roches surplombantes rendait le défilé
très-sombre. L'obscurité était augmentée encore par les nuages orageux qui
descendaient jusqu'au-dessous des cimes. De temps en temps, un éclair
déchirait la nue et se réfléchissait dans l'eau à nos pieds. Les coups de
tonnerre, brefs, secs, retentissaient dans la ravine, mais il ne pleuvait
pas encore. Nous avancions en toute hâte à travers l'eau peu profonde,
suivant notre guide. Quelques endroits n'étaient pas sans dangers, car le
courant avait une très-grande force aux angles des rochers, et son
impétuosité faisait perdre pied à nos chevaux; mais nous n'avions pas le
choix de la route, et nous traversions pressant nos animaux de la voix et
de l'éperon. Après avoir marché ainsi pendant plusieurs centaines de
yards, nous atteignîmes l'entrée du canon et gravîmes les bords.
--Maintenant, cap'n, cria le guide, retenant les rênes, et montrant
l'entrée, voilà la place où nous devons faire halte. Nous pouvons les
retenir ici assez longtemps pour les dégoûter du passage: voilà ce que
nous pouvons faire.
--Vous êtes sûr qu'il n'y a point d'autre passage que celui-ci pour
sortir?
--Pas même un trou à faire passer un chat; à moins qu'ils ne fassent le
tour par l'autre bout; et ça leur prendrait, pour sûr, au moins deux
jours.
--Il faut défendre ce passage, alors. Pied à terre, compagnons!
Placez-vous derrière les rochers.
--Si vous voulez m'en croire, cap'n, vous enverrez les mules et les femmes
en avant avec un détachement pour les garder; ça ne galope pas bien, ces
bêtes-là. Et il faudra se démener de la tête et de la queue quand nous
aurons à déguerpir d'ici; s'ils partent maintenant nous les rattraperons
aisément de l'autre côté sur la prairie.
--Vous avez raison, Rubé; nous ne pourrons pas tenir bien longtemps ici:
nos munitions s'épuiseront. Il faut qu'ils aillent en avant. Cette
montagne est-elle dans la direction de notre route, pensez-vous?
Séguin, en disant cela, montrait un pic couvert de neiges, qui dominait la
plaine au loin à l'est.
--Le chemin que nous devons suivre pour gagner la vieille Mine passe tout
auprès, cap'n. Au sud-est de cette neige, il y a un passage; c'est par là
que je me suis sauvé.
--Très-bien; le détachement se dirigera sur cette montagne. Je vais donner
l'ordre du départ tout de suite.
Vingt hommes environ, ceux qui avaient les plus mauvais chevaux, furent
choisis dans la troupe. On leur confia la garde de l'_atajo_ et des
captifs, et ils se dirigèrent immédiatement vers la montagne neigeuse.
El-Sol s'en alla avec ce détachement, se chargeant particulièrement de
eiller sur Dacoma et sur la fille de notre chef. Nous autres tous, nous
nous préparâmes à défendre le défilé. Les chevaux furent attachés dans une
gorge, et nous primes position de manière à commander l'embouchure du
_cañon_ avec nos fusils. Nous attendions en silence l'approche de
l'ennemi.
Nous n'avions encore entendu aucun cri de guerre; mais nous savions que
ceux qui nous poursuivaient ne devaient pas être loin, et, agenouillés
derrière les rochers, nous tendions nos regards à travers les ténèbres de
la sombre ravine. Il est difficile de donner avec la plume une idée plus
exacte de notre position. Le lieu que nous avions choisi pour établir
notre ligne de défense était unique dans sa disposition, et il n'est pas
aisé de le décrire. Cependant je ne puis me dispenser de faire connaître
quelques-uns des caractères particuliers du site, pour l'intelligence de
ce qui va suivre.
La rivière, après avoir décrit de nombreux détours en suivant un canal
sinueux et peu profond, entrait dans le _cañon_ par une vaste ouverture
semblable à une porte bordée de deux piliers gigantesques. L'un de ces
piliers était formé par l'extrémité escarpée de la chaîne granitique;
l'autre était une masse détachée de roches stratifiées. Après cette
ouverture, le canal s'élargissait jusqu'à environ cent yards; son lit
était semé de roches énormes et de monceaux d'arbres à demi submergés. Un
peu plus loin, les montagnes se rapprochaient si près, que deux cavaliers
de front, pouvaient à peine passer; plus loin, le canal s'élargissait de
nouveau, et le lit de la rivière était encore rempli de rochers, énormes
fragments qui s'étaient détachés des montagnes et avaient roulé là. La
place que nous avions choisie était au milieu des rochers et des troncs
d'arbres, en dedans du _cañon_, et au-dessous de la grande ouverture qui
en fermait l'entrée en venant du dehors. La nécessité nous avait fait
prendre cette position; c'était la seule où la rive présentât une pente et
un chemin en communication avec le pays ouvert, par où nos ennemis
pouvaient nous prendre en flanc si nous les laissions arriver jusque-là.
Il fallait, à tout prix, empêcher cela; nous nous plaçâmes donc de
manière à défendre l'étroit passage qui formait le second étranglement du
canal. Nous savions que, au delà de ce point, les rochers à pic arrivaient
des deux côtés jusque dans l'eau, et qu'il était impossible de les gravir.
Si nous pouvions leur interdire l'accès du bord incliné, il ne leur serait
pas possible d'avancer plus loin. Ils n'auraient plus dès lors d'autre
ressource que de nous prendre en flanc, en retournant par la vallée et en
faisant le tour par le défilé de l'ouest, ce qui nécessitait une course de
cinquante milles au moins. En tout cas, nous pouvions les tenir en échec
jusqu'à ce que l'_atajo_ eût gagné une bonne avance; et alors, montant à
cheval, forcer de vitesse pour les rattraper pendant la nuit. Nous savions
bien qu'il nous faudrait, à la fin, abandonner la défense, faute de
munitions, et nous n'en avions pas pour bien longtemps.
Au commandement de notre chef, nous nous étions jetés au milieu des
rochers. Le tonnerre grondait au-dessus de nos têtes et le bruit se
répercutait dans le _cañon_. De noirs nuages roulaient sur le précipice,
déchirés de temps en temps par les éclairs. De larges gouttes commençaient
à tomber sur les pierres. Comme Séguin me l'avait dit, la pluie, le
tonnerre et les éclairs sont des phénomènes rares dans ces régions; mais,
lorsqu'ils s'y produisent, c'est avec la violence qui caractérise les
tempêtes des tropiques. Les éléments, sortant de leur tranquillité
ordinaire, se livrent à de terribles batailles. L'électricité longtemps
amassée, rompt son équilibre, semble vouloir tout ravager et substituer un
nouveau chaos aux harmonies de la nature. L'oeil du géognosiste, en
observant les traits de cette terre élevée, ne peut se tromper sur les
caractères de ses variations atmosphériques. Les effrayants _cañons_, les
profondes ravines, les rives irrégulières des cours d'eau, leurs lits
creusés à pic, tout démontre que c'est un pays à inondations subites. Au
loin, à l'est, en amont de la rivière, nous voyions le tempête déchaînée
dans toute sa fureur. Les montagnes, de ce côté, étaient complètement
voilées; d'épais nuages de pluie les couvraient, et nous entendions le
bruit sourd de l'eau tombant à flots. Nous ne pouvions manquer d'être
bientôt atteints.
--Qu'est-ce qui les arrête donc? demanda une voix.
Ceux qui nous poursuivaient avaient eu le temps d'arriver. Ce retard était
inexplicable.
--Dieu seul le sait! répondit un autre. Je suppose qu'ils ont fait halte à
la ville pour se badigeonner à neuf.
--Eh bien, leurs peintures seront lavées, c'est sûr. Prenez garde à vos
amorces, vous autres, entendez-vous?
--Par le diable! il va en tomber une, d'ondée!
--C'est ce qu'il nous faut, garçons! Hourra pour la pluie! cria le vieux
Rubé.
--Pourquoi? Est-ce que tu éprouves le besoin d'être trempé, vieux fourreau
de cuir?
--C'est justement ce que l'Enfant désire.
--Eh bien, pas moi. Je voudrais bien savoir quel tant besoin tu as d'être
mouillé. Est-ce que tu veux mettre ta vieille carcasse à la lessive?
--S'il pleut pendant deux heures, voyez-vous, continua Rubé sans prendre
garde à cette plaisanterie, nous n'aurons plus besoin de rester ici,
voyez-vous!
--Et pourquoi cela, Rubé? demanda Séguin avec intérêt.
--Pourquoi, cap'n? répondit le guide: J'ai vu un orage faire de cette
gorge un endroit dans lequel ni vous ni personne n'auriez voulu vous
aventurer. Hourra! le voici qui vient pour sûr, le voici! hourra!
Comme le trappeur prononçait ces derniers mots, un gros nuage noir
arrivait de l'est en roulant et enveloppait de ses replis gigantesques
tout le défilé; les éclairs déchiraient ses flancs et le tonnerre
retentissait avec violence. La pluie, dès lors, se mit à tomber, non pas
en gouttes, mais selon les voeux du chasseur, à pleins torrents. Les
hommes s'empressèrent de couvrir les batteries de leurs fusils avec le pan
de leurs blouses, et restèrent silencieux sous les assauts de la tempête.
Un autre bruit, que nous entendîmes entre les piliers, attira notre
attention. Ce bruit ressemblait à celui d'un train de voitures passant sur
une route de gravier. C'était le piétinement des chevaux sur le lit de
galets du _cañon_. Les Navajoes approchaient. Tout à coup le bruit cessa.
Ils avaient fait halte. Dans quel dessein? Sans doute pour reconnaître.
Cette hypothèse se vérifia: peu d'instants après, quelque chose de rouge
se montra au-dessus d'une roche éloignée. C'était le front d'un Indien,
recouvert de sa couche de vermillon. Il était hors de portée du fusil, et
les chasseurs le suivirent de l'oeil sans bouger. Bientôt un autre parut,
puis un autre, puis, enfin, un grand nombre de formes noires se glissèrent
de roche en roche, s'avançant ainsi à travers le _cañon_. Ils avaient mis
pied à terre et s'approchaient silencieusement.
Nos figures étaient cachées par le varech qui couvrait les rochers, et les
Indiens ne nous avaient pas encore aperçus. Il était évident qu'ils
étaient dans le doute sur la question de savoir si nous avions marché en
avant, et leur avant-garde poussait une reconnaissance. En peu de temps,
le plus avancé, tantôt sautant, tantôt courant, était arrivé à la place où
le _cañon_ se resserrait le plus. Il y avait un gros rocher près de ce
point, et le haut de la tête de l'Indien se montra un instant au-dessus.
Au même moment, une demi-douzaine de coups de feu partirent: la tête
disparut, et, l'instant d'après, nous vîmes le bras brun du sauvage étendu
la paume en l'air. Les messagers de mort étaient allés à leur adresse. Nos
ennemis avaient dès lors, en perdant un des leurs, il est vrai, acquis la
certitude de notre présence et découvert notre position. L'avant-garde
battit en retraite avec les mêmes précautions qu'elle avait prises pour
s'avancer. Les hommes qui avaient tiré rechargèrent leurs armes, et se
remettant à genoux, se tinrent l'oeil en arrêt et le fusil armé. Un long
intervalle de temps s'écoula avant que nous entendissions rien du côté de
l'ennemi, qui, sans doute, était en train de débattre un plan d'attaque.
Il n'y avait pour eux qu'un moyen de venir à bout de nous, c'était
d'exécuter une charge par le _canon_, et de nous attaquer corps à corps.
En faisant ainsi, ils avaient la chance de n'essuyer que la première
décharge et d'arriver sur nous avant que nous eussions le temps de
recharger nos armes. Comme ils avaient de beaucoup l'avantage du nombre,
il leur deviendrait facile de gagner la bataille au moyen de leurs longues
lances.
Nous comprenions fort bien tout cela, mais nous savions aussi qu'une
première décharge, quand elle est bien dirigée, a pour effet certain
d'arrêter court une troupe d'Indiens, et nous comptions là-dessus pour
notre salut. Nous étions convenus de tirer par pelotons, afin de nous
ménager une seconde volée si les Indiens ne battaient pas en retraite à la
première. Pendant près d'une heure, les chasseurs restèrent accroupis sous
une pluie battante, ne s'occupant que de tenir à l'abri les batteries de
leurs fusils. L'eau commençait à couler en ruisseaux plus rapides entre
les galets et à tourbillonner autour des roches. Elle remplissait le large
canal dans lequel nous étions et nous montait jusqu'à la cheville.
Au-dessus et au-dessous, le courant resserré dans les étranglements du
canal courait avec une impétuosité croissante. Le soleil s'était couché,
ou du moins avait disparu, et la ravine où nous nous trouvions était
complètement obscure. Nous attendions avec impatience que l'ennemi se
montrât de nouveau.
--Ils sont peut-être partis pour faire le tour? suggéra un des hommes.
--Non! ils attendront jusqu'à la nuit; alors seulement ils attaqueront.
--Laissez-les attendre, alors, si ça leur plaît, murmura Rubé. Encore une
demi-heure et ça ira bien; ou c'est que l'Enfant ne comprend plus rien aux
apparences du temps.
--St! st! firent plusieurs hommes, les voici! ils viennent!
Tous les regards se tendirent vers le passage. Des formes noires, en
foule, se montraient à distance, remplissant tout le lit de la rivière.
C'étaient les Indiens à cheval. Nous comprimes qu'ils voulaient exécuter
une charge. Leurs mouvements nous confirmèrent dans cette idée. Ils
s'étaient formés en deux corps, et tenaient leurs arcs prêts à lancer une
grêle de flèches au moment où ils prendraient le galop.
--Garde à vous, garçons! cria Rubé, voilà le moment de bien se tenir;
attention à viser juste, et à taper dur, entendez-vous!
Le trappeur n'avait pas achevé de parler qu'un hurlement terrible éclata,
poussé par deux cents voix réunies. C'était le cri de guerre des Navajoes.
A ces cris menaçants, les chasseurs répondirent par de retentissantes
acclamations, au milieu desquelles se faisaient entendre les sauvages
hurlements de leurs alliés Delawares et Shawnies. Les Indiens s'arrêtèrent
un moment derrière l'étranglement du _cañon_, jusqu'à ce que ceux qui
étaient en arrière les eussent rejoints. Puis, poussant de nouveau leur
cri de guerre, ils se précipitèrent en avant vers l'étroite ouverture.
Leur charge fut si soudaine, que plusieurs l'avaient dépassée avant qu'un
coup de feu eût été tiré. Puis on entendit le bruit des coups de fusil, la
pétarade des rifles et les détonations plus fortes des tromblons
espagnols, mêlés aux sifflements des flèches indiennes. Les clameurs
d'encouragement et de défi se croisaient; au milieu du bruit l'on
distinguait les sourdes imprécations de ceux qu'avait atteints la balle ou
la flèche empoisonnée.
Plusieurs Indiens étaient tombés à notre première volée, d'autres
s'étaient avancés jusqu'au lieu de notre embuscade et nous lançaient leurs
flèches à la figure. Mais tous nos fusils n'étaient pas déchargés, et à
chaque détonation nouvelle, nous voyions tomber de sa selle un de nos
audacieux ennemis. Le gros de la troupe, retourné derrière les rochers, se
reformait pour une nouvelle charge. C'était le moment le plus dangereux.
Nos fusils étaient vides; nous ne pouvions plus les empêcher de forcer le
passage et d'arriver jusqu'à la plaine ouverte. Je vis Séguin tirer son
pistolet et se porter en avant, invitant tous ceux qui avaient une arme
semblable à suivre son exemple. Nous nous précipitâmes sur les traces de
notre chef jusqu'à l'embouchure du _cañon_, et là nous attendîmes la
charge. Notre attente ne fut pas longue; l'ennemi, exaspéré par toutes
sortes de raisons, était décidé à nous exterminer coûte que coûte. Nous
entendîmes encore le terrible cri de guerre, et pendant qu'il résonnait,
répercuté par mille échos, les sauvages s'élancèrent au galop vers
l'ouverture.
--Maintenant, à nous! cria une voix. Feu! hourra!
La détonation des cinquante pistolets n'en fit qu'une. Les chevaux qui
étaient en avant reculèrent et s'abattirent en arrière, se débattant des
quatre pieds dans l'étroit passage. Ils tombèrent tous à la fois, et
barrèrent entièrement le chenal. D'autres cavaliers arrivaient derrière
excitant leurs montures. Plusieurs furent renversés sur les corps
amoncelés. Leurs chevaux se relevaient pour retomber encore, foulant aux
pieds les morts et les vivants. Quelques-uns parvinrent à se frayer un
passage et nous attaquèrent avec leurs lances. Nous les repoussâmes à
coups de crosses et en vînmes aux mains avec les couteaux et les
tomahawks. Le courant refoulé par le barrage des cadavres d'hommes et de
chevaux, se brisait en écumant contre les rochers. Nous nous battions dans
l'eau jusqu'aux cuisses. Le tonnerre grondait sur nos têtes, et nous
étions aveuglés par les éclairs. Il semblait que les éléments prissent
part au combat. Les cris continuaient plus sauvages et plus furieux que
jamais. Les jurements sortaient des bouches écumantes, et les hommes
s'étouffaient dans des embrassements qui ne se terminaient que par la mort
d'un des combattants. Mais l'eau, en montant, soulevait les corps des
chevaux qui, jusque-là, avaient obstrué le passage, et les entraînait
au-delà de l'ouverture. Toutes les forces des Indiens allaient nous
écraser. Grand Dieu! ils se réunissent pour une nouvelle charge, et nos
fusils sont vides!
A ce moment un nouveau bruit frappe nos oreilles. Ce ne sont pas les cris
des hommes, ce ne sont pas les détonations des armes à feu; ce ne sont pas
les éclats du tonnerre. C'est le mugissement terrible du torrent. Un cri
d'alarme se fait entendre derrière nous. Une voix nous appelle: Fuyez, sur
votre vie! Au rivage! au rivage! Je me retourne: je vois mes compagnons se
précipiter vers la pente abordable, en poussant des cris de terreur. Au
même instant, mes yeux sont attirés par une masse qui s'approche. A moins
de vingt yards de la place où je suis, et entrant dans le _cañon_, je vois
une montagne noire et écumante: c'est l'eau, portant sur la crête de ses
vagues des arbres déracinés et des branches tordues. Il semble que les
portes de quelque écluse gigantesque ont été brusquement ouvertes, et que
le premier flot s'en échappe. Au moment où mes yeux l'aperçoivent, elle se
heurte contre les piliers de l'entrée du _cañon_ avec un bruit semblable à
celui du tonnerre; puis recule en mugissant et s'élève à une hauteur de
vingt pieds. Un instant après, l'eau se précipite à travers l'ouverture.
J'entends les cris d'épouvante des Indiens qui font faire volte-face à
leurs chevaux et prennent la fuite. Je cours vers le bord, à la suite de
mes compagnons. Je suis arrêté par le flot qui me monte déjà jusqu'aux
cuisses; mais, par un effort désespéré, je plonge et fends la vague,
jusqu'à ce que j'aie atteint un lieu de sûreté. A peine suis-je parvenu à
grimper sur la rive que le torrent passe, roulant, sifflant et
bouillonnant. Je m'arrête pour le regarder. D'où je suis, je puis
apercevoir la ravine dans presque toute sa longueur. Les Indiens fuient au
grand galop, et je vois les queues des derniers chevaux disparaître à
l'angle du rocher. Les corps des morts et des blessés gisent encore dans
le chenal. Il y a parmi eux des chasseurs et des Indiens. Les blessés
poussent des clameurs terribles en voyant le flot qui s'avance. Nos
camarades nous appellent à leur secours. Mais nous ne pouvons rien faire
pour les sauver! Le courant les saisit dans son irrésistible tourbillon;
ils sont enlevés comme des plumes, et emportés avec la rapidité d'un
boulet de canon.
--Il y a trois bons compagnons de moins! Wagh!
--Qui sont-ils? demande Séguin; les hommes regardent autour d'eux avec
anxiété.
--Il y a un Delaware et le gros Jim Harris. puis...
--Quel est le troisième qui manque? Personne ne peut-il me le dire?
--Je crois, capitaine, que c'est Kirker.
--C'est Kirker, par l'Éternel! Je l'ai vu tomber, wagh! Ils auront son
scalp, c'est certain.
--S'ils peuvent le repêcher, ça ne fait pas de doute.
--Ils auront à en repêcher plus d'un des leurs, j'ose le dire. C'est un
furieux coup de marée, sacr...! Je les ai bien vus courir comme le
tonnerre; mais l'eau court vite et ces moricauds passeront un mauvais
quart d'heure si elle leur arrive sur le corps avant qu'ils aient gagné
l'autre bout!
Pendant que le trappeur parlait, les corps de ses camarades qui se
débattaient encore au milieu du flot, étaient emportés à un détour du
_cañon_ et tourbillonnaient hors de notre vue. Le chenal était alors
rempli par l'eau écumante et jaunâtre qui battait les flancs du rocher et
se précipitait en avant. Nous étions pour le moment hors de danger. Le
_cañon_ était devenu impraticable, et après avoir considéré quelques
instants le torrent, en proie, pour la plupart, à une profonde angoisse,
nous fîmes volte-face et gagnâmes l'endroit où nous avions laissé nos
chevaux.