Il nous fallut traverser de nouveau l'horrible salle pour remonter sur la
terrasse inférieure du temple. Comme je m'avançais vers le parapet, je vis
en bas une scène qui me remplit de crainte. Mon coeur se serra et
s'environna comme d'un nuage. L'impression fut soudaine, indéfinissable
comme la cause qui la produisait. Était-ce l'aspect du sang? (car il y en
avait de répandu). Non; ce ne pouvait être cela. J'avais vu trop souvent
le sang couler dans ces derniers temps; je m'étais même habitué à le voir
verser sans nécessité. D'autres choses, d'autres bruits, à peine
perceptibles à l'oeil ou à l'oreille, agissaient sur mon esprit comme de
terribles présages. Il y avait une sorte d'_électricité funeste_ dans
l'air, non dans l'atmosphère physique, mais dans l'atmosphère morale, et
cette électricité exerçait son influence sur moi par un de ces mystérieux
canaux que la philosophie n'a point encore définis. Réfléchissez un peu
sur ce que vous avez éprouvé vous-même. Ne vous est-il pas arrivé souvent
de sentir la colère ou les mauvaises passions éveillées autour de vous,
avant qu'aucun symptôme, aucun mot, aucun acte, n'eût manifesté ces
dispositions chez ceux qui vous entouraient? De même que l'animal prévoit
la tempête lorsque l'atmosphère est encore tranquille, je sentais
instinctivement que quelque chose de terrible allait se passer. Peut-être
trouvais-je ce présage dans la complète tranquillité même qui nous
environnait. Dans le monde physique, la tempête est toujours précédée d'un
moment de calme.
Devant le temple étaient réunies les femmes du village, les jeunes filles
et les enfants; en tout, à peu près deux cents. Elles étaient diversement
habillées; quelques-unes drapées dans des couvertures rayées; d'autres
portant des tilmas, des tuniques de peau de faon brodées, ornées de plumes
et teintes de vives couleurs; d'autres des vêtements de la civilisation:
de riches robes de satin qui avaient appartenu aux dames du Del-Norte, des
jupes à falbalas qui avaient voltigé autour des chevilles de quelque
joyeuse _maja_ passionnée pour la danse. Bon nombre d'entre elles étaient
entièrement nues, n'étant pas même protégées par la simple feuille de
figuier. Toutes étaient indiennes, mais avaient le teint plus ou moins
foncé, et elles différaient autant par la couleur; quelques unes étaient
vieilles, ridées, affreuses; la plupart étaient jeunes, d'un aspect noble,
et vraiment belles. On les voyait groupées dans des attitudes diverses.
Les cris avaient cessé, mais un murmure de sourdes et plaintives
exclamations circulait au milieu d'elles.
En regardant, je vis que le sang coulait de leurs oreilles! Il tachait
leur cou, et se répandait sur leurs vêtements. J'en eus bientôt reconnu la
cause. On leur avait arraché leurs pendants d'oreilles. Les chasseurs de
scalps, descendus de cheval, les entouraient en les serrant de près. Ils
causaient à voix basse. Mon attention fut attirée par des articles curieux
d'ornement ou de toilette qui sortaient à moitié de leurs poches ou de
leurs havresacs; des colliers et d'autres bijoux de métal brillant;
--c'était de l'or,--qui pendaient à leurs cous, sur leurs poitrines. Ils
avaient fait main basse sur la _bijouterie_ des femmes indiennes. D'autres
objets frappèrent ma vue et me causèrent une impression pénible. Des
scalps frais et saignants étaient attachés derrière la ceinture de
plusieurs d'entre eux. Les manches de leurs couteaux et leurs doigts
étaient rouges; ils avaient les mains pleines de sang; leurs regards
étaient sinistres. Ce tableau était effrayant, de sombres nuages roulant
au-dessus de la vallée et couvrant les montagnes d'un voile opaque,
ajoutaient encore à l'horreur de la scène. Des éclairs s'élançaient des
différents pics, suivis de détonations rapprochées et terribles du
tonnerre.
--Faites venir l'_atajo_, cria Séguin, descendant l'échelle avec sa fille.
Un signal fut donné, et peu après les mules conduites par les arrieros
arrivèrent au galop à travers la plaine.
--Ramassez toute la viande séchée que vous pourrez trouver. Empaquetez, le
plus vite possible.
Devant la plupart des maisons, il y avait des cordes garnies de tasajo,
accrochées aux murs. Il y avait aussi des fruits et des légumes secs, du
_chile_, des racines de kamas, et des sacs de peaux remplis de noix de pin
et de baies. La viande fut bientôt décrochée, réunie, et les hommes
aidèrent les arrieros à l'empaqueter.
--C'est à peine si nous en aurons assez, dit Séguin.--Holà, Rubé,
continua-t-il, appelant le vieux trappeur, choisissez nos prisonniers.
Nous ne pouvons en prendre plus de vingt. Vous les connaissez; prenez ceux
qui conviendront le mieux pour négocier des échanges.
Ce disant, le chef se dirigea vers l'_atajo_ avec sa fille, dans le but de
la faire monter sur une des mules. Rubé procédait à l'exécution de l'ordre
qu'il avait reçu. Peu après, il avait choisi un certain nombre de captifs
qui se laissaient faire, et il les avait fait sortir de la foule.
C'étaient principalement des jeunes filles et de jeunes garçons, que leurs
traits et leurs vêtements classaient parmi la noblesse de la nation;
c'étaient des enfants de chefs et de guerriers.
--Wagh! s'écria Kirker, avec sa brutalité accoutumée, il y a là des femmes
pour tout le monde, camarades! pourquoi chacun de nous n'en prendrait-il
pas? qui nous en empêche?
--Kirker a raison, ajouta un autre, je me suis promis de m'en donner au
moins une.
--Mais comment les nourrirons-nous en route? nous n'avons pas assez de
viande pour en prendre une chacun.
--Au diable la viande, s'écria celui qui avait parlé le second. Nous
pouvons atteindre le Del-Norte en quatre jours au plus. Qu'avons-nous
besoin de tant de viande.
--Il y en a en masse de la viande, ajouta Kirker. Ne croyez donc pas le
capitaine; et puis, d'ailleurs, s'il en manque en route, nous planterons
là les donzelles en leur prenant ce qu'elles ont de plus précieux pour
nous.
Ces mots furent accompagnés d'un geste significatif désignant la
chevelure, et dont la féroce expression était révoltante à voir.
--Eh bien, camarades, qu'en dites-vous?
--Je pense comme Kirker.
--Moi aussi.
--Moi aussi.
--Je ne donne de conseils à personne, ajouta le brutal; chacun de vous
peut faire comme il lui plaît; mais quant à moi, je ne me soucie pas de
jeûner au milieu de l'abondance.
--C'est juste, camarade, tu as raison; c'est juste.
--Eh bien, c'est celui qui a parlé le premier qui choisit le premier, vous
le savez; c'est la loi de la montagne. Ainsi donc, la vieille, je te
prends pour moi. Viens, veux-tu?
En disant cela, il s'empara d'une des Indiennes, une grosse femme de bonne
mine; il la prit brutalement par la taille et la conduisit vers l'atajo.
La femme se mit à crier et à se débattre, effrayée, non pas de ce qu'on
avait dit, car elle n'en avait pas compris un mot, mais terrifiée par
l'expression féroce dont la physionomie de cet homme était empreinte.
--Veux-tu bien taire tes mâchoires! cria-t-il, la poussant vers les mules.
Je ne vas pas te manger. Wagh! ne sois donc pas si farouche. Allons!
grimpe-moi là. Allons, houpp!
Et, en poussant cette dernière exclamation, il hissa la femme sur une des
mules.
--Si tu ne restes pas tranquille, je vas t'attacher; rappelle-toi de ça.
Et il lui montrait son lasso, en lui indiquant du geste son intention. Une
horrible scène suivit ce premier acte de brutalité.
Nombre de chasseurs de scalps suivirent l'exemple de leur scélérat
compagnon. Chacun d'eux choisit une jeune fille ou une femme à son goût,
et la traîna vers l'_atajo_. Les femmes criaient; les hommes criaient plus
fort et juraient. Quelques-uns se disputaient la même prise, une jeune
fille plus belle que ses compagnes; une querelle s'ensuivit. Les
imprécations, les menaces furent échangées; les couteaux brillèrent hors
de la gaine, et les pistolets craquèrent.
--Tirons-la au sort! s'écria l'un d'eux.
--Oui, bravo! tirons! tirons! s'écrièrent-ils tous.
La proposition était adoptée; la loterie eut lieu, et la belle sauvage
devint la propriété du gagnant. Peu d'instants après, chacune des mules de
l'atajo était chargée d'une jeune fille indienne. Quelques-uns des
chasseurs n'avaient pas pris part à cet enlèvement des Sabines. Plusieurs
le désapprouvaient (car tous n'étaient pas méchants) par simple motif
d'humanité; d'autres ne se souciaient pas d'être empêtrés d'une _squaw_,
et se tenaient à part, assistant à cette scène avec des rires sauvages.
Pendant tout ce temps, Séguin était de l'autre côté du bâtiment avec sa
fille. Il l'avait installée sur une des mules et couvrait ses épaules avec
un sérapé. Il procédait à tous ces arrangements de départ avec des soins
que lui suggérait sa sollicitude paternelle. A la fin, le bruit attira son
attention et, laissant sa fille aux mains de ses serviteurs, il courut
vers la façade.
--Camarades! cria-t-il en voyant les captives montées sur les mules, et
comprenant ce qui s'était passé. Il y a trop de captifs là. Sont-ce ceux
que vous avez choisis? ajouta-t-il en se tournant vers le trappeur Rubé.
--Non, répondit celui-ci; les voilà. Et il montra le groupe qu'il avait
placé à l'écart.
--Faites descendre ces femmes, alors, et placez vos prisonniers, sur les
mules. Nous avons un désert à traverser, et c'est tout ce nous pourrons
faire que d'en venir à bout avec ce nombre.
Puis, sans paraître remarquer les regards furieux de ses compagnons, il se
mit en devoir, avec Rubé et quelques autres, d'exécuter l'ordre qu'il
avait donné. L'indignation des chasseurs tourna en révolte ouverte. Des
regards furieux se croisèrent, et des menaces se firent entendre.
--Par le ciel! cria l'un, j'emmènerai la mienne, ou j'aurai sa chevelure.
--_Vaya_! s'écria un autre en espagnol. Pourquoi les emmener? Elles ne
seront que des occasions d'embarras, après tout. Il n'y en a pas une qui
vaille la prime de ses cheveux.
--Prenons les cheveux, alors, et laissons les moricaudes! Proposa un
troisième.
--C'est ce que je dis.
--Et moi aussi.
--J'en suis, pardieu!
--Camarades! dit Séguin, se tournant vers les mutins, et parlant avec
beaucoup de douceur, rappelez-vous votre promesse; faites le compte de vos
prisonniers comme cela vous conviendra. Je réponds du payement pour tous.
--Pouvez-vous payer tout de suite? demanda une voix.
--Vous savez bien que cela n'est pas possible.
--Payez tout de suite! payez tout de suite! dit une voix.
--L'argent ou les scalps, voilà!
-_Carajo_! où donc le capitaine trouvera-t-il l'argent, quand nous serons
à El-Paso, plutôt qu'ici? Il n'est ni juif ni banquier, que je sache, et
je n'ai pas appris qu'il fût devenu si riche. D'où nous tirera-t-il tout
cet argent?
-Pas du _cabildo_,[1] bien sûr, à moins de présenter des scalps. Je le
garantis.
[Note 1: Le bureau où se payaient les primes.]
--C'est juste, José! On ne lui donnera pas plus d'argent à lui qu'à nous;
et nous pouvons le recevoir nous-mêmes si nous présentons les peaux; nous
le pouvons.
--Wagh! il se soucie bien de nous, maintenant qu'il a retrouvé ce qu'il
cherchait!
--Il se fiche de nous comme d'un tas de nègres! Il n'a pas voulu nous
conduire par le Prieto, où nous aurions ramassé de l'or à poigne-main.
--Maintenant, il veut encore nous ôter cette chance de gagner quelque
chose. Nous serions bien bêtes de l'écouter.
Je crus en ce moment pouvoir intervenir avec succès. L'argent paraissait
être le seul mobile des révoltés; du moins c'était le seul motif qu'ils
missent en avant et, plutôt que d'être témoin du drame horrible qui
menaçait, j'aurais sacrifié toute ma fortune.
--Messieurs, criai-je de manière à pouvoir être entendu au milieu du
bruit, si vous voulez vous en rapporter à ma parole, voici ce que j'ai à
vous dire: j'ai envoyé un chargement à Chihuahua avec la dernière
caravane. Pendant que nous retournerons à El-Paso, les marchands seront
revenus et je serai mis en possession de fonds qui dépassent du double ce
que vous demandez. Si vous acceptez ma parole, je me porte garant que
vous serez tous payés.
--Wagh! c'est fort bien, ce que vous dites là; mais est-ce que nous savons
quelque chose de vous ou de votre chargement?
-_Vaya!_ un oiseau dans la main vaut mieux que deux sur l'arbre.
--C'est un marchand! Qui est-ce qui va croire à sa parole?
--Au diable son chargement! les scalps ou de l'argent; de l'argent ou les
scalps, voilà mon avis. Vous pouvez les prendre, vous pouvez les laisser,
camarades, mais c'est le seul profit que vous aurez dans tout ceci,
soyez-en sûrs.
Les hommes avaient goûté le sang et comme le tigre, ils en étaient plus
altérés encore. Leurs yeux lançaient des flammes et les figures de
quelques-uns portaient l'empreinte d'une férocité bestiale horrible à
voir. La discipline qui avait jusque-là maintenu cette bande, quelque peu
semblable à une bande de brigands, semblait tout à fait brisée; l'autorité
du chef était méconnue. En face se tenaient les femmes, qui se serraient
confusément les unes contre les autres. Elles ne pouvaient comprendre ce
qui se disait, mais elles voyaient les attitudes menaçantes et les figures
agitées de fureur; elles voyaient les couteaux nus; elles entendaient le
bruit des fusils et des pistolets que l'on armait. Le danger leur
apparaissait de plus en plus imminent et elles se groupaient en
frissonnant. Jusqu'à ce moment, Séguin avait dirigé l'installation des
prisonniers sur les mules. Il paraissait en proie à une étrange
préoccupation qui ne l'avait pas quitté depuis la scène entre lui et sa
fille. Cette grande douleur, qui lui remplissait le coeur, semblait le
rendre insensible à tout ce qui se passait. Il n'en était pas ainsi.
A peine Kirker (c'était lui qui avait parlé le dernier) eut-il prononcé
son dernier mot, qu'il se fit dans l'attitude de Séguin un changement
prompt comme l'éclair. Sortant tout à coup de son indifférence apparente,
il se porta devant le front des révoltés.
--Osez! cria-t-il d'une voix de tonnerre, osez enfreindre vos serments!
Par le ciel! le premier qui lève son couteau ou son fusil, est un homme
mort!
Il y eut une pause, un moment de profond silence.
--J'ai fait voeu, continua-t-il, que s'il plaisait à Dieu de me rendre mon
enfant, cette main ne verserait plus une seule goutte de sang. Que
personne de vous ne me force à manquer à ce voeu, ou, par le ciel! son sang
sera le premier répandu!
Un murmure de vengeance courut dans la foule, mais pas un ne répondit.
--Vous n'êtes qu'une brute sans courage, avec tous vos airs matamores,
continua-t-il se tournant vers Kirker et le regardant dans le blanc des
yeux. Remettez ce couteau tout de suite! Ou, par le Dieu vivant! je vous
envoie la balle de ce pistolet à travers le coeur!
Séguin avait tiré son pistolet, se tenant prêt à exécuter sa menace. Il
semblait qu'il eût grandi; son oeil dilaté, brillant et terrible, fit
reculer cet homme qui se vit mort, s'il désobéissait; et, avec un sourd
rugissement, il remit son couteau dans la gaine.
Mais la révolte n'était pas encore apaisée. Ces hommes ne se laissaient
pas dompter si facilement. Des exclamations furieuses se firent entendre,
et les mutins cherchèrent à s'encourager l'un l'autre par leurs cris.
Je m'étais placé à côté du chef avec mes revolvers armés, prêt à faire feu
et résolu à le soutenir jusqu'à la mort. Beaucoup d'autres avaient fait
comme moi, et, parmi eux, Rubé, Garey, Sanchez le torero et le Maricopa.
Les deux partis en présence étaient à peu près égaux en nombre, et si nous
en étions venus aux mains, le combat eût été terrible; mais, juste à ce
moment, quelque chose apparut dans le lointain qui calma nos fureurs
intestines: c'était l'ennemi commun. Tout à l'extrémité occidentale de la
vallée, nous aperçûmes des formes noires, par centaines, accourant à
travers la plaine. Bien qu'elles fussent encore à une grande distance, les
yeux exercés des chasseurs les reconnurent au premier regard; c'étaient
des cavaliers; c'étaient des Indiens; c'étaient les Navajoes lancés à
notre poursuite. Ils arrivaient à plein galop, et se précipitaient à
travers la prairie comme des chiens de chasse lancés sur une piste. En un
instant, ils allaient être sur nous.
--Là-bas! cria Séguin: là-bas, voilà des scalps de quoi vous satisfaire;
mais prenez garde aux vôtres. Allons, à cheval! En avant l'atajo! je vous
tiendrai parole. A cheval, braves compagnons! à cheval!
Les derniers mots furent prononcés d'un ton conciliant. Mais il n'y avait
pas besoin de cela pour activer les mouvements des chasseurs. L'imminence
du danger suffisait. Ils auraient pu sans doute soutenir l'attaque à
l'abri des maisons, mais seulement jusqu'au retour du gros de la tribu, et
ils sentaient bien que c'en était fait de leur vie, s'ils étaient
atteints. Rester dans la ville eût été folie et personne n'y pensa. En un
clin d'oeil nous étions tous en selle; l'_atajo_, chargé des captifs et
des provisions, se dirigeait en toute hâte vers les bois. Nous nous
proposions de traverser le défilé qui ouvrait du côté de l'est, puisque
notre retraite était coupée par les cavaliers, venant de l'autre côté.
Séguin avait pris la tête et conduisait la mule sur laquelle sa fille
était montée. Les autres suivaient, galopant à travers la plaine sans rang
et sans ordre. Je fus des derniers à quitter la ville. J'étais resté en
arrière avec intention, craignant quelque mauvais coup et déterminé à
l'empêcher si je pouvais.
--Enfin, pensai-je, ils sont tous partis!
Et enfonçant mes éperons dans les flancs de mon cheval, je m'élançai après
les autres.
Quand j'eus galopé jusqu'à environ cent yards des murs, un cri terrible
retentit derrière moi; j'arrêtai mon cheval et me retournai sur ma selle
pour voir ce que c'était. Un autre cri plus terrible et plus sauvage
encore m'indiqua l'endroit d'où était parti le premier. Sur le toit le
plus élevé du temple, deux hommes se débattaient. Je les reconnus au
premier coup d'oeil; je vis aussi que c'était une lutte à mort. L'un des
deux hommes était le chef-médecin que je reconnus à ses cheveux blancs; la
blouse étroite, les jambières, les chevilles nues, le bonnet enfoncé de
son antagoniste me le firent facilement reconnaître. C'était le trappeur
essorillé. Le combat fut court. Je ne l'avais pas vu commencer, mais je
vis le dénoûment. Au moment où je me retournais, le trappeur avait acculé
son adversaire contre le parapet et de son bras long et musculeux il le
forçait à se pencher par-dessus le bord; de l'autre main, il brandissait
son couteau. La lame brilla et disparut dans le corps; un flot rouge coula
sur les vêtements de l'Indien; ses bras se détendirent; son corps, plié
en deux sur le bord du parapet, se balança un moment et tomba avec un
bruit sourd sur la terrasse au-dessous. Le même hurlement sauvage retentit
encore une fois à mes oreilles, et le chasseur disparut du toit. Je me
retournai pour reprendre ma route. Je pensai qu'il s'agissait du payement
de quelque dette ancienne, de quelque terrible revanche. Le bruit d'un
cheval lancé au galop se fit entendre derrière moi, un cavalier me
suivait. Je n'eus pas besoin de me retourner pour comprendre que c'était
le trappeur.
--Prêté rendu, c'est légitime, dit-on. C'est, ma foi, une belle chevelure
tout de même.--Wagh! ça ne peut pas me payer ni me remplacer la mienne;
mais c'est égal, ça fait toujours plaisir.
Je me retournai pour comprendre la signification de ce discours. Ce que je
vis suffit pour m'éclairer. Quelque chose pendait à la ceinture du vieux
trappeur: on eut dit un écheveau de lin blanc comme la neige, mais ce
n'était pas cela; c'était une chevelure, _c'était un scalp_. Des gouttes
de sang coulaient le long des fils argentés et, en travers, au milieu, on
voyait une large bande rouge. C'était la place où le trappeur avait essuyé
son couteau!