ADÈLE.

Nous nous dirigeons vers le grand bâtiment, nous l'entourons et nous

faisons halte de nouveau. Les vieillards sont toujours sur le toit et

garnissent le parapet. Ils sont en proie à la terreur et tremblent comme

des enfants.

--Ne craignez rien; nous venons en amis! crie Séguin, parlant une langue

qui nous est étrangère et leur faisant des signes.

Sa voix ne peut percer le bruit des cris perçants que l'on entend de tous

côtés. Il répète les mêmes mots et renouvelle ses signes avec plus

d'énergie. Les vieillards se groupent au bord du parapet. L'un d'entre eux

se distingue au milieu de tous les autres. Ses cheveux blancs comme la

neige tombent jusqu'à sa ceinture. De brillants ornements pendent à ses

oreilles et sur sa poitrine. Il est revêtu d'une robe blanche. Il a toute

l'apparence d'un chef; tous les autres lui obéissent. Sur un signe de sa

main, les cris cessent. Il se penche au-dessus du parapet comme pour nous

parler.

--_Amigos! amigos!_ crie-t-il en espagnol.

--Oui, oui, nous sommes des amis, répond Séguin dans la même langue.. Ne

craignez rien de nous! Nous ne venons pas pour vous faire du mal.

--Pourquoi nous feriez-vous du mal? Nous sommes en paix avec tous les

blancs de l'Est. Nous sommes les fils de Moctezuma. Nous sommes Navajoes.

Que voulez-vous de nous?

--Nous venons pour nos parents, vos captives blanches. Ce sont nos femmes

et nos filles.

--Des captives blanches! vous vous trompez: nous n'avons pas de captives.

Celles que vous cherchez sont parmi les Apaches, loin, là-bas, vers le

sud.

--Non. Elles sont parmi vous, répond Séguin, j'ai des informations

précises et sûres à cet égard. Pas de retard, donc! Nous avons fait un

long voyage pour les retrouver, et nous ne nous en irons pas sans elles.

Le vieillard se tourne vers ses compagnons. Ils parlent à voix basse et

échangent des signes. Les figures se retournent du côté de Séguin.

--Croyez-moi, señor chef, dit le vieillard, parlant avec emphase, vous

avez été mal informé. Nous n'avons pas de captives blanches.

--Pish! vieux menteur impudent! cria Rubé en sortant de la foule et ôtant

son bonnet de peau de chat. Reconnais-tu l'Enfant, le reconnais-tu?

Le crâne dépouillé se montre aux yeux des Indiens. Un murmure plein

d'alarmes se fait entendre parmi eux. Le chef aux cheveux blancs semble

déconcerté. Il sait l'histoire de cette tête scalpée. De sourds

grondements se font entendre aussi parmi les chasseurs. Ils ont vu les

femmes blanches en galopant vers la ville. Ce mensonge les irrite, et le

bruit menaçant des rifles qu'on arme se fait entendre tout autour de nous.

--Vous avez dit des paroles fausses, vieillard, crie Séguin. Nous savons

que vous avez des captives blanches, rendez-nous-les donc, si vous voulez

sauver vos têtes.

--Et vite! crie Garey, levant son rifle avec un geste menaçant. Plus vite

que ça, ou bien je fais sauter la cervelle de ton vieux crâne.

--Patience, _amigo_, vous verrez nos femmes blanches; mais ce ne sont pas

des captives. Ce sont nos filles, les enfants de Moctezuma.

L'Indien descend au troisième étage du temple. Il disparaît sous une porte

et revient presque aussitôt, amenant avec lui cinq femmes revêtues du

costume des Navajoes. Ce sont des femmes et des jeunes filles et, ainsi

qu'on peut le voir au premier coup d'oeil, elles appartiennent à la race

hispano-mexicaine.

Mais il y en a parmi nous qui les connaissent plus particulièrement. Trois

d'entre elles sont reconnues par autant de chasseurs, et à la vue de

ceux-ci, elles se précipitent vers le parapet, tendent leurs bras, et

poussent des exclamations de joie. Les chasseurs les appellent:

--Pepe!--Rafaela!--Jesusita!--entremêlant leurs noms d'expressions de

tendresse. Ils leur crient de descendre, en leur montrant des échelles.

--_Bajan, niñas, bajan! aprisa! aprisa!_ (Venez en bas, chères filles;

descendez vite, vite!)

Les échelles sont sur les terrasses. Les jeunes filles ne peuvent les

remuer. Leurs maîtres se tiennent auprès d'elles, les sourcils froncés, et

silencieux.

--Tendez les échelles! crie Garey menaçant de son fusil, tendez les

échelles et aidez les jeunes filles à descendre, ou je fais de l'un de

vous un cadavre.

--Les échelles! les échelles! crient une multitude de voix.

Les Indiens obéissent. Les jeunes filles descendent, et, un moment après,

tombent dans les bras de leurs amis. Deux restaient encore, trois

seulement étant descendues. Séguin avait mis pied à terre et les avait

examinées toutes les trois. Aucune d'elles n'était l'objet de sa

sollicitude. Il monte à l'échelle, suivi de quelques-uns des hommes. Il

s'élance de terrasse en terrasse jusqu'à la troisième, et se porte

vivement vers les deux captives. Elles reculent à son approche, et, se

méprenant sur ses intentions, poussent des cris de terreur. Séguin les

examine d'un regard perçant. Le père interroge ses propres instincts, sa

mémoire confuse. L'une des femmes est trop âgée; l'autre est affreuse et

présente tous les dehors d'une esclave.

--Mon Dieu! se pourrait-il! s'écrie-t-il avec un sanglot. Il y avait un

signe... Non! non! cela ne se peut pas! Il s'élance en avant, saisit la

jeune fille par le poignet, mais sans brusquerie, relève la manche et

découvre le bras jusqu'à l'épaule.

--Non! s'écrie-t-il de nouveau, rien! Ce n'est pas elle.

Il la quitte et s'élance vers le vieil Indien, qui recule, épouvanté de

l'expression terrible de son regard.

--Toutes ne sont pas là! crie Séguin d'une voix de tonnerre; il y en a

d'autres: amène-les ici, vieillard, ou je t'écrase sur la terre.

--Nous n'avons pas ici d'autres femmes blanches, répond l'Indien d'un ton

calme et décidé.

--Tu mens! tu mens! ta vie m'en répondra. Ici! Rubé, viens le confondre.

--Tu mens, vieille canaille! tes cheveux blancs ne resteront pas longtemps

à leur place, si tu ne l'amènes pas bientôt ici. Où est-elle, la jeune

reine?

--Au sud. Et l'Indien indiquait la direction du midi.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écrie Séguin, dans sa langue natale, avec

l'accent du plus profond désespoir.

--Ne le croyez pas, cap'n! J'ai vu bien des Indiens dans ma vie, mais je

n'ai jamais vu un menteur plus effronté que cette vieille vermine. Vous

l'avez entendu tout à l'heure à propos des autres filles?

--C'est vrai, il a menti tout à l'heure; mais elle!... elle peut être

partie.

--Il n'y a pas un mot de vrai dans ses paroles. Il ne sait que mentir.

C'est un maître charlatan; il ne dit que des impostures. La jeune fille

est ce qu'ils appellent la reine des mystères. Elle sait beaucoup de

choses, et aide ce vieux bandit dans toutes ses momeries et dans les

sacrifices. Il ne se soucie pas de la perdre, elle est ici quelque part,

j'en suis sûr; mais elle est cachée, c'est certain.

--Camarades! crie Séguin se précipitant vers le parapet, prenez des

échelles! fouillez toutes les maisons! faites sortir tout le monde, jeunes

et vieux. Conduisez-les au milieu de la plaine. Ne laissez pas un coin

sans l'examiner. Ramenez-moi mon enfant.

Les chasseurs s'emparent des échelles. Avec celles du grand temple, ils

sont bientôt en possession des autres. Ils courent de maison en maison et

font sortir les habitants, qui poussent des cris d'épouvante. Dans

quelques habitations, il y a des hommes, des guerriers traînards, des

enfants et des _dandys_. Ceux qui résistent sont tués, scalpés et jetés

par-dessus les parapets. Les habitants arrivent en foule devant le temple,

conduits par les chasseurs: il y a des femmes et des filles de tous âges.

Séguin les examine avec attention; son coeur est oppressé. À l'arrivée de

chaque nouveau groupe, il découvre les visages; c'est en vain! Plusieurs

sont jeunes et jolies, mais brunes comme la feuille qui tombe. On ne l'a

pas encore trouvée. J'aperçois les trois captives délivrées près de leurs

amis mexicains. Elles pourront peut-être indiquer le lieu où on peut la

trouver.

--Interrogez-les! dis-je tout bas au chef.

--Ah! vous avez raison. Je n'y pensais pas. Allons, allons!

Nous descendons par les échelles, nous courons vers les captives. Séguin

donne une description rapide de celle qu'il cherche.

--Ce doit être la reine des mystères, dit l'une.

--Oui! oui! s'écrie Séguin, tremblant d'anxiété, c'est elle; c'est la

reine des mystères.

--Elle est dans la ville, alors, ajoute une autre.

--Où? où? crie le père hors de lui.

--Où?... où?... répètent les jeunes filles s'interrogeant l'une l'autre.

--Je l'ai vue ce matin, il y a peu d'instants, juste avant que vous

n'arriviez.

--Je l'ai vu, lui, qui la pressait de rentrer, ajoute une seconde,

montrant le vieil Indien. Il l'a cachée.

--_Caval!_ s'écrie une autre, peut-être dans l'_Estufa_.

--L'_Estufa_? qu'est-ce que c'est?

C'est l'endroit où brûle le feu sacré, où il prépare ses médicaments.

--Où est-ce? Conduisez-moi.

--_Ay de mi!_ nous ne savons pas le chemin; c'est un endroit secret oû on

brûle les gens! _Ay de mi!_

--Mais, señor, c'est dans le temple, quelque part sous terre. _Il_ le sait

bien. Il n'y a que _lui_ qui ait le droit d'y entrer. _Ourraï!_ l'_Estufa_

est un endroit terrible, c'est du moins ce que tout le monde dit.

Une idée vague que sa fille peut être en danger traverse l'esprit de

Séguin. Peut-être est-elle morte déjà, ou en proie à quelque terrible

agonie. Il est frappé, et nous le sommes comme lui, de l'expression de

froide méchanceté qui se montre sur la physionomie du vieux chef-médecin.

Il y a dans cette figure quelque chose de plus que chez les Indiens

ordinaires, quelque chose qui indique une détermination entêtée de mourir,

plutôt que d'abandonner ce qu'il a mis dans sa tête de conserver. On

reconnaît en lui cette ruse démoniaque, caractère distinctif de ceux qui,

parmi les tribus sauvages, s'élèvent à la position qu'il occupe. En proie

à cette idée, Séguin court vers les échelles, remonte sur le toit, suivi

de quelques hommes. Il se jette sur le prêtre imposteur, le saisit par ses

longs cheveux.

--Conduis-moi vers elle! crie-t-il d'une voix de tonnerre, conduis-moi

vers cette reine, la reine des mystères! _Elle est ma fille!_

--Votre fille! la reine des mystères! répond l'Indien tremblant pour sa

vie, mais résistant encore à la menace. Non, homme blanc, non, elle n'est

pas votre fille, la reine est des nôtres. C'est la fille du Soleil; c'est

l'enfant d'un chef des Navajoes!

--Ne me tente pas davantage, vieillard, ne me tente pas, te dis-je.

Écoute: si on a touché à un de ses cheveux, tous payeront pour elle. Je ne

laisserai pas un être vivant dans ta ville. Marche! conduis-moi à

l'_Estufa_.

--A l'_Estufa_! à l'_Estufa_!--crient les chasseurs.

Des mains vigoureuses empoignent l'Indien par ses vêtements et 'accrochent

à ses cheveux. On brandit à ses yeux les couteaux déjà rouges de sang; on

l'entraîne du toit et on lui fait descendre les échelles. Il n'oppose plus

aucune résistance, car il voit que toute hésitation sera désormais le

signal de sa mort. Moitié traîné, moitié dirigeant la marche, il atteint

le rez-de-chaussée du temple. Il pénètre dans un passage masqué par des

peaux de buffalos. Séguin le suit, ne le quitte pas de l'oeil et ne le

lâche pas de la main. Nous marchons en foule derrière, sur les talons les

uns des autres. Nous traversons des couloirs sombres, qui descendent et

forment un labyrinthe inextricable. Nous arrivons dans une large pièce

faiblement éclairée. Des images fantastiques frappent nos yeux, mystiques

symboles d'une horrible religion. Les murs sont couverts de formes

hideuses et de peaux de bêtes sauvages. Nous voyons la tête féroce de

l'ours gris; celles du buffalo blanc, du carcajou, de la panthère, et du

loup toujours affamé. Nous reconnaissons les cornes et le frontal de

l'élan, du cimmaron, du buffle farouche. Çà et là sont des figures

d'idoles, de formes grotesques et monstrueuses, grossièrement sculptées,

en bois ou en pierre rouge du désert. Une lampe jette une faible lumière;

et sur un _brasero_, placé à peu près au milieu de la pièce, brille une

petite flamme bleuâtre. C'est le feu sacré: le feu qui, depuis des

siècles, brûle en l'honneur du dieu Quetzalcoatl! Nous ne nous arrêtons

pas à examiner tous ces objets. Nous courons dans toutes les directions,

renversant les idoles et arrachant les peaux sacrées. D'énormes serpents

rampent sur le sol et s'enroulent autour de nos pieds. Ils ont été

troublés, effrayés par cette invasion inaccoutumée. Nous aussi nous sommes

épouvantés, car nous entendons la terrible crécelle de la queue du

crotale! Les chasseurs sautent par-dessus, et les frappent de la crosse de

leurs fusils; ils en écrasent un grand nombre sur le pavé. Tout est cris

et confusion. Les exhalaisons du charbon nous asphyxient; nous étouffons.

Où est Séguin? Par où est-il passé?

Écoutez! des cris! c'est la voix d'une femme! Des voix d'hommes s'y mêlent

aussi. Nous nous précipitons vers le point d'où partent ces cris. Nous

écartons violemment les cloisons de peaux accrochées. Nous apercevons

notre chef. Il tient une femme entre ses bras; une jeune fille, une belle

jeune fille couverte d'or et de plumes brillantes. Elle crie et se débat

pour lui échapper, au moment où nous entrons. Il la tient avec force et a

relevé la manche de peau de faon de sa tunique. Il examine son bras

gauche, qu'il serre contre sa poitrine.

--C'est elle! c'est elle! s'écrie-t-il d'une voix tremblante d'émotion.

Oh! mon Dieu, c'est elle! Adèle Adèle! ne me reconnais-tu pas, moi, ton

père?

Elle continue à crier. Elle le repousse, tend les bras à l'Indien, et

l'appelle à son secours! Le père lui parle avec toute l'énergie de la

tendresse la plus ardente. Elle ne l'écoute pas. Elle détourne son visage

et se traîne avec effort jusqu'aux pieds du prêtre, dont elle embrasse les

genoux.

--Elle ne me connaît pas! Oh! Dieu! mon enfant! ma fille!

Séguin lui parle encore dans la langue des Indiens, et avec l'accent de la

prière.

--Adèle! Adèle! je suis ton père!

--Vous! qui ètes-vous? des blancs! nos ennemis! Ne me touchez pas! hommes

blancs! arrière!

--Chère, chère Adèle; ne me repousse pas, moi, ton père! Te

rappelles-tu....

--Mon père!... mon père était un grand chef. Il est mort. Voici mon père:

le Soleil est mon père. Je suis la fille de Moctezuma! je suis la reine

des Navajoes.

En disant ces mots, un changement s'opère en elle. Elle ne rampe plus.

Elle se relève sur ses pieds. Ses cris ont cessé, et elle se tient dans

une attitude fière et indignée.

--Oh! Adèle, continue Séguin de plus en plus pressant, regarde-moi! ne te

rappelles-tu pas? Regarde ma figure! Oh! Mon Dieu! ici! regarde! regarde

ceci, voilà ta mère. Adèle! regarde; c'est son portrait; ton ange de mère!

Regarde-le! regarde, oh! Adèle!

Séguin, tout en parlant, tire une miniature de son sein et la place sous

les yeux de sa fille. Cet objet attire son attention. Elle le regarde,

mais sans manifester aucun souvenir. Sa curiosité seule est excitée. Elle

semble frappée des accents énergiques mais suppliants de son père. Elle le

considère avec étonnement. Puis, elle le repousse de nouveau. Il est

évident qu'elle ne le reconnaît pas. Elle a perdu le souvenir de son père

et de tous les siens. Elle a oublié la langue de son enfance; parents,

Famille, elle a tout oublié!

Je ne puis retenir mes larmes en regardant la figure de mon malheureux

ami. Semblable à un homme atteint d'une blessure mortelle, mais encore

vivant, il se tenait debout, au milieu du groupe, silencieux et écrasé de

douleur. Sa tête était retombée sur sa poitrine; le sang avait abandonné

ses joues; son oeil errait avec une expression d'imbécillité douloureuse à

contempler. Je me faisais facilement une idée du terrible conflit qui

s'agitait dans son sein. Il ne fit plus aucun effort pour persuader sa

fille. Il n'essaya pas davantage d'approcher d'elle; mais il garda pendant

quelque temps la même attitude, sans proférer un mot.

--Emmenez-la! murmura-t-il enfin d'une voix rauque et entrecoupée;

emmenez-la! Peut-être, si Dieu le permet, elle se rappellera un jour.

Les chasseurs de chevelures · 第 75 / 114 题