LA MONTAGNE D'OR.

Après une marche si pénible, il était nécessaire de faire une halte plus

longue que d'habitude. Nous restâmes près de l'arroyo tout le jour et

toute la nuit suivante. Mais les chasseurs avaient hâte de boire les eaux

du Prieto lui-même; le lendemain matin, nous levâmes le camp et prîmes

notre direction vers cette rivière. A midi, nous étions sur ses bords.

C'était une singulière rivière, traversant une région de montagnes mornes,

arides et désolées. Le courant s'était frayé son chemin à travers ces

montagnes, y creusant plusieurs canons, et roulait ses flots dans un lit

presque partout inaccessible. Elle paraissait noire et sombre. Où donc

étaient les sables d'or? Après avoir suivi ses bords pendant quelque

temps, nous nous arrêtâmes à un endroit où l'on pouvait gagner la rive.

Les chasseurs, sans s'occuper d'autre chose, franchirent promptement les

rochers et descendirent vers l'eau. C'est à peine s'ils prirent le temps

de boire. Ils fouillèrent dans les interstices des rochers tombés des

hauteurs; ils ramassèrent le sable avec leurs mains et se mirent à le

laver dans leurs tasses; ils attaquèrent les roches quartzeuses à coups de

tomahawk et en écrasèrent les fragments entre deux grosses pierres. Ils ne

trouvèrent pas une parcelle d'or. Ils avaient pris la rivière trop haut,

ou bien l'Eldorado se trouvait encore plus au nord.

Harassés, baignés de sueur, furieux, jurant et grognant, ils obéirent à

l'ordre de marcher en avant. Nous suivîmes le cours du fleuve et nous nous

arrêtâmes, pour la nuit, à une autre place où l'eau était accessible pour

nos animaux. Là, les chasseurs cherchèrent encore de l'or, et n'en

trouvèrent pas plus qu'auparavant. La contrée aurifère était au-dessous,

ils n'en doutaient plus. Le chef les avait conduits par le San-Carlos pour

les en détourner, craignant que la recherche de l'or ne retardât la

marche. Il n'avait nul souci de leurs intérêts. Il ne pensait qu'au but

Particulier qu'il voulait atteindre. Ils s'en retourneraient aussi pauvres

qu'ils étaient venus, ça lui était bien égal. Jamais ils ne retrouveraient

une occasion pareille. Tels étaient les murmures entremêlés de jurements.

Séguin n'entendait rien, ou feignait de ne pas entendre. Il avait un de

ces caractères qui savent tout supporter, jusqu'à ce que le moment

favorable pour agir se présente. Il était naturellement emporté, comme

tous les créoles; mais le temps et l'adversité avaient amené son caractère

à un calme et à un sang-froid qui convenaient admirablement au chef d'une

semblable troupe. Quand il se décidait à agir, il devenait, comme on dit

dans l'Ouest, _un homme dangereux_, et les chasseurs de scalps savaient

cela. Pour l'instant, il ne prenait pas garde à leurs murmures.

Longtemps avant le point du jour, nous nous étions remis en selle, et nous

nous dirigions vers le haut Prieto. Nous avions remarqué des feux à une

certaine distance pendant la nuit et nous savions que c'étaient ceux des

villages des Apaches. Notre intention était de traverser leur pays sans

être aperçus, et nous devions, quand le jour aurait paru, nous cacher

parmi les rochers jusqu'à la nuit suivante. Quand l'aube devint claire,

nous fîmes halte dans une profonde ravine, et quelques-uns de nous

grimpèrent sur la hauteur pour reconnaître. Nous vîmes la fumée s'élever

au-dessus des villages, au loin; mais nous les avions dépassés pendant

l'obscurité, et, au lieu de rester dans notre cachette, nous continuâmes

notre route à travers une large plaine couverte de sauges et de cactus. De

chaque côté les montagnes se dressaient, s'élevant rapidement à partir de

la plaine, et affectant ces formes fantastiques qui caractérisent les pics

de ces régions. En haut des roches à pic, formant d'effrayants abîmes, on

découvrait des plateaux mornes, arides, silencieux. La plaine arrivait

jusqu'à la base même des rochers qui avaient dû nécessairement être

baignés par les eaux autrefois. C'était évidemment le lit d'un ancien

océan. Je me rappelai la théorie de Séguin sur les mers intérieures. Peu

après le lever du soleil, la direction que nous suivions nous conduisit à

une route indienne. Là nous traversâmes la rivière avec l'intention de

nous en séparer et de marcher à l'est. Nous arrêtâmes nos chevaux au

milieu de l'eau et les laissâmes boire à discrétion. Quelques-uns des

chasseurs qui étaient portés en avant avaient gravi le bord escarpé. Nous

fûmes attirés par des exclamations d'une nature inaccoutumée. En levant

les yeux, nous vîmes que plusieurs d'entre eux, sur le haut de la côte,

montraient le nord avec des gestes très-animés. Voyaient-ils les Indiens?

--Qu'y a-t-il? cria Séguin, pendant que nous avancions.

--Une montagne d'or; une montagne d'or! Telle fut la réponse.

Nous pressâmes nos chevaux vers le sommet. Au loin vers le nord, aussi

loin que l'oeil pouvait s'étendre, une masse brillante réfléchissait les

rayons du soleil. C'était une montagne, et le long de ses flancs, de la

base au sommet, la roche avait l'éclat et la couleur de l'or! La

réverbération des rayons du soleil sur cette surface nous éblouissait.

Était-ce donc une montagne d'or?

Les chasseurs étaient fous de bonheur! C'était la montagne dont il avait

été si souvent question autour des feux des bivouacs. Lequel d'entre eux

n'en avait pas entendu parler, qu'il y eût cru ou non? Ce n'était donc pas

une fable. La montagne était là devant eux, dans toute son éclatante

splendeur! Je me retournai et regardai Séguin. Il se tenait les yeux

baissés; sa physionomie exprimait une vive inquiétude. Il comprenait la

cause de l'illusion; le Maricopa, Reichter et moi la comprenions aussi. Au

Premier coup d'oeil, nous avions reconnu les écailles brillantes de la

sélénite. Séguin vit qu'il y avait là une grande difficulté à surmonter.

Cette éblouissante hallucination était très-loin de notre direction; mais

il était évident que ni menaces ni prières ne seraient écoutées. Les

hommes étaient tous résolus à aller vers cette montagne. Quelques-uns

avaient déjà tourné la tête de leurs chevaux de ce côté, et s'avançaient

dans cette direction. Séguin leur ordonna de revenir. Une dispute terrible

s'ensuivit, et peu après ce fut une véritable révolte. En vain Séguin fit

valoir la nécessité d'arriver le plus promptement possible à la ville; en

vain il représenta le danger que nous courions d'être surpris par la bande

de Dacoma, qui pendant ce temps serait sur nos traces; en vain le chef

Coco, le docteur et moi-même, affirmâmes à nos compagnons ignorants que ce

qu'ils voyaient n'était que la surface d'un rocher sans valeur. Les hommes

s'obstinaient. Cette vue, qui répondait à leurs espérances longtemps

caressées, les avait enivrés. Ils avaient perdu la raison; ils étaient

fous.

--En avant donc! cria Séguin, faisant un effort désespéré pour contenir sa

fureur. En avant, insensés, suivez votre aveugle passion. Vous payerez

cette folie de votre vie!

En disant ces mots, il retourna son cheval et prit sa course vers le phare

brillant. Les hommes le suivirent en poussant de joyeuses et sonores

acclamations. Après un long jour de course nous atteignîmes la base de la

montagne. Les chasseurs se jetèrent en bas de cheval et grimpèrent vers

les roches brillantes. Ils les atteignirent; les attaquèrent avec leurs

tomahawks, leurs crosses de pistolets; les grattèrent avec leurs couteaux;

enlevèrent des feuilles de mica et de sélénite transparente... puis les

jetèrent à leurs pieds, honteux et mortifiés; l'un après l'autre ils

revinrent dans la plaine, l'air triste et profondément abattus; pas un ne

dit mot; ils remontèrent à cheval et suivirent leur chef.

Nous avions perdu un jour à ce voyage sans profit; mais nous nous

consolions en pensant que les Indiens, suivant nos traces, feraient le

même détour. Nous courions maintenant au sud-ouest; mais ayant trouvé une

source non loin du pied de la montagne, nous y restâmes toute la nuit.

Après une autre journée de marche au sud-est, Rubé reconnut le profil des

montagnes. Nous approchions de la grande ville des Navajoes. Cette

nuit-là, nous campâmes près d'un cours d'eau, un bras du Prieto, qui se

dirige vers l'est. Un grand abîme entre deux rochers marquait le cours de

la rivière au-dessus de nous. Le guide montra cette ouverture, pendant que

nous nous avancions vers le lieu de notre halte.

--Qu'est-ce, Rubé? demanda Séguin.

--Vous voyez cette gorge en face de vous?

--Oui; qu'est-ce que c'est?

--La ville est là.

Les chasseurs de chevelures · 第 69 / 114 题