La détonation d'un fusil frappa mes oreilles et détourna mon attention des
faits et gestes du vieux trappeur. En me retournant, je vis un léger nuage
bleu flottant sur la prairie; mais il me fut impossible de deviner sur
quoi le coup avait été tiré. Trente ou quarante chasseurs avaient entouré
l'îlot et restaient immobiles sur leurs selles, formant une sorte de
cercle irrégulier. Ils étaient encore à quelque distance du petit bois, et
hors de portée des flèches. Ils tenaient leurs fusils en travers et
échangeaient des cris. Évidemment, le sauvage n'était pas seul. Il devait
avoir un ou plusieurs compagnons dans le fourré. Toutefois, il ne pouvait
pas y en avoir en grand nombre; car les broussailles inférieures n'étaient
pas capables de recéler plus d'une douzaine de corps, et les yeux perçants
des chasseurs fouillaient dans toutes les directions. Il me semblait voir
une compagnie de chasseurs dans une bruyère, attendant que le gibier
partit; mais ici, Dieu puissant! le gibier était de la race humaine!
C'était un terrible spectacle. Je tournai les yeux du côté de Séguin
pensant qu'il interviendrait peut-être pour arrêter cette atroce _battue_.
Il vit mon regard interrogateur et détourna la tête. Je crus apercevoir
qu'il était honteux de l'oeuvre à laquelle ses compagnons travaillaient;
mais la nécessité commandait de tuer ou de prendre tous les Indiens qui
pouvaient se trouver dans l'îlot; je compris que toute observation de ma
part serait absolument inutile. Quant aux chasseurs eux-mêmes, ils
n'auraient fait qu'en rire. C'était leur plaisir et leur profession; et je
suis certain que, dans ce moment, leurs sentiments étaient exactement de
la même nature que ceux qui agitent les chasseurs en train de débusquer un
ours de sa tanière. L'intérêt était peut-être plus vivement excité encore;
mais à coup sûr il n'y avait pas plus de disposition à la merci. Je retins
mon cheval, et attendis, plein d'émotions pénibles, le dénoûment de ce
drame sauvage.
--_Vaya! Irlandes!_ qu'est-ce que vous avez vu? demanda un des Mexicains
s'adressant à Barney. Je reconnus par là que c'était l'Irlandais qui avait
fait feu.
--Une Peau-Rouge, par le diable! répondit celui-ci.
--N'est-ce pas ta propre tête que tu auras vue dans l'eau? cria un
chasseur d'un ton moqueur.
--C'était peut-être le diable, Barney!
--Vraiment, camarades, j'ai vu quelque chose qui lui ressemblait fort, et
je l'ai tué tout de même.
--Ha! ha! Barney a tué le diable! Ha! ha!
--_Vaya!_ s'écria un trappeur, poussant son cheval vers le fourré;
l'imbécile n'a rien vu du tout. Je parie tout ce qu'on voudra....
--Arrêtez, camarade, cria Garey, prenons des précautions, méfions-nous des
Peaux-Rouges. Il y a des Indiens là-dedans, qu'il en ait vu ou non; ce
gredin-là n'était pas seul bien sûr, essayons de voir comme ça....
Le jeune chasseur mit pied à terre, tourna son cheval le flanc vers le
bois, et, se mettant du côté opposé, il fit marcher l'animal en suivant
une spirale qui se rapprochait de plus en plus du fourré. De cette
manière, son corps était caché, et sa tête seule pouvait être aperçue
derrière le pommeau de la selle, sur laquelle était appuyé son fusil armé
et en joue. Plusieurs autres, voyant faire Garey, descendirent de cheval
et suivirent son exemple. Le silence se fit de plus en plus profond, à
mesure que le diamètre de leur course se resserrait. En peu de temps, ils
furent tout près de l'îlot. Pas une flèche n'avait sifflé encore. N'y
avait-il donc personne là? On aurait pu le croire, et les hommes
pénétrèrent hardiment dans le fourré. J'observais tout cela avec un
intérêt palpitant. Je commençais à espérer que les buissons étaient vides.
Je prêtais l'oreille à tous les sons; j'entendis le craquement des
branches et les murmures des hommes. Il y eut un moment de silence, quand
ils pénétrèrent plus avant. Puis une exclamation soudaine, et une voix
cria:
--Une peau rouge morte! Hourra pour Barney!
--La balle de Barney l'a traversé, par tous les diables! Cria un autre.
Hilloa! vieux bleu de ciel! Viens ici voir ce que tu as fait!
Les autres chasseurs et le ci-devant soldat se dirigèrent vers le couvert.
Je m'avançai lentement après eux. En arrivant, je les vis traînant le
corps d'un Indien hors du petit bois: un sauvage nu comme l'autre. Il
était mort, et on se préparait à le scalper.
--Allons, Barney? dit un des hommes d'un ton plaisant, la chevelure est à
toi. Pourquoi ne la prends-tu pas, gaillard?
--Elle est à moi, dites-vous! demanda Barney s'adressant à celui qui
venait de parler, et avec un fort accent irlandais.
--Certainement: tu as tué l'homme; c'est ton droit.
--Est-ce que ça vaut vraiment cinquante dollars?
--Ça se paie comme du froment.
--Auriez-vous la complaisance de l'enlever pour moi?
--Oh! certainement, avec beaucoup de plaisir, reprit le chasseur, imitant
l'accent de Barney, séparant en même temps le scalp et le lui présentant.
Barney prit le hideux trophée, et je parierais qu'il n'en ressentit pas
beaucoup de fierté. Pauvre Celte! Il pouvait bien s'être rendu coupable de
plus d'un accroc à la discipline, dans sa vie de garnison, mais évidemment
c'était son premier pas dans le commerce du sang humain.
Les chasseurs descendirent tous de cheval et se mirent à fouiller le
fourré dans tous les sens. La recherche fut très-minutieuse, car il y
avait encore un mystère. Un arc de plus, c'est-à-dire un troisième arc,
avait été trouvé avec son carquois et ses flèches. Où était le
propriétaire? S'était-il échappé du fourré pendant que les hommes étaient
occupés auprès des buffalos morts? C'était peu probable, mais ce n'était
pas impossible. Les chasseurs connaissaient l'agilité extrême des
sauvages, et nul n'osait affirmer que celui-ci n'eût pas gagné la forêt,
inaperçu.
--Si cet Indien s'est échappé, dit Garey, nous n'avons pas même le temps
d'écorcher ces buffles. Il y a pour sûr une troupe de sa tribu à moins de
vingt milles d'ici.
--Cherchez au pied des saules, cria la voix du chef, tout près de l'eau.
Il y avait là une mare. L'eau en était troublée et les bords avaient été
trépignés par les buffalos. D'un côté, elle était profonde, et les saules
penchés laissaient pendre leurs branches jusque sur la surface de l'eau.
Plusieurs hommes se dirigèrent de ce côté et sondèrent le fourré avec
leurs lances et le canon de leurs fusils. Le vieux Rubé était venu avec
les autres, et ôtait le bouchon de sa corne à poudre avec ses dents, se
disposant à recharger. Son petit oeil noir lançait des flammes dans toutes
les directions, devant, autour de lui et jusque dans l'eau. Une pensée
subite lui traversa le cerveau. Il repoussa le bouchon de sa corne, prit
l'Irlandais, qui était le plus près de lui, par le bras, et lui glissa
dans l'oreille d'un ton pressant:
--Paddy! Barney! donnez-moi votre fusil, vite, mon ami, vite!
Sur cette invitation pressante, Barney lui passa immédiatement son arme,
et prit le fusil que le trappeur lui tendait. Rubé saisit vivement le
mousquet, et se tint un moment comme s'il allait tirer sur quelque objet
du côté de la mare. Tout à coup, il fit un demi-tour sans bouger les pieds
de place, et, dirigeant le canon de son fusil en l'air, il tira au milieu
du feuillage. Un cri aigu suivit le coup; un corps pesant dégringola à
travers les branches qui se rompaient, et tomba sur le sol à mes pieds. Je
sentis sur mes yeux des gouttes chaudes qui m'occasionnaient un
frémissement: c'était du sang! J'en étais aveuglé. J'entendis les hommes
accourir de tous les points du fourré. Quand j'eus recouvré la vue,
j'aperçus un sauvage nu qui disparaissait à travers le feuillage.
--Manqué, s.... mille tonnerres! cria le trappeur. Au diable soit le fusil
de munition! ajouta-t-il, jetant à terre le mousquet et s'élançant le
couteau à la main.
Je suivis comme les autres. Plusieurs coups de feu partirent du milieu des
buissons. Quand nous atteignîmes le bord de l'îlot, je vis l'Indien,
toujours debout, et courant avec l'agilité d'une antilope. Il ne suivait
pas une ligne droite, mais sautait de côté et d'autre, en zigzag, de
manière à ne pouvoir être visé par ceux qui le poursuivaient. Aucune balle
ne l'avait encore atteint, assez grièvement du moins pour ralentir sa
course. On pouvait voir une traînée de sang sur son corps brun; mais la
blessure, quelle qu'elle fût, ne semblait pas le gêner dans sa fuite.
Pensant qu'il n'avait aucune chance de s'échapper, je n'avais pas
l'intention de décharger mon fusil dans cette circonstance. Je demeurai
donc près du buisson, caché derrière les feuilles, et suivant les
péripéties de la chasse. Quelques chasseurs continuaient à le poursuivre à
pied, tandis que les plus avisés couraient à leurs chevaux. Ceux-ci se
trouvaient tous du côté opposé du petit bois, un seul excepté, la jument
du trappeur Rubé, qui broutait à la place où Rubé avait mis pied à terre,
au milieu des buffalos morts, précisément dans la direction de l'homme que
l'on poursuivait. Le sauvage, en s'approchant d'elle, parut être saisi
d'une idée soudaine, et déviant légèrement de sa course, il arracha le
piquet, ramassa le lasso avec toute la dextérité d'un Gaucho, et sauta sur
le dos de la bête.
C'était une idée fort ingénieuse, mais elle tourna bien mal pour l'Indien.
A peine était-il en selle qu'un cri particulier se fit entendre, dominant
tous les autres bruits; c'était un appel poussé par le trappeur essorillé.
La vieille jument reconnut ce signal, et, au lieu de courir dans la
direction imprimée par son cavalier, elle fit demi-tour immédiatement et
revint en arrière au galop. A ce moment, une balle tirée sur le sauvage
écorcha la hanche du mustang qui, baissant les oreilles, commença à se
cabrer et à ruer avec une telle violence que ses quatre pieds semblaient
détachés du sol en même temps. L'Indien cherchait à se jeter en bas de la
selle; mais le mouvement de l'avant à l'arrière lui imprimait des
secousses terribles. Enfin, il fut désarçonné et tomba par terre sur le
dos. Avant qu'il eût pu se remettre du coup, un Mexicain était arrivé au
galop, et avec sa longue lance l'avait cloué sur le sol.
Une scène de jurements, dans laquelle Rubé jouait le principal rôle,
suivit cet incident. Sa colère était doublement motivée. Les fusils de
munition furent voués à tous les diables, et comme le vieux trappeur était
inquiet de la blessure reçue par sa jument, les _fichues ganaches à l'oeil
de travers_ reçurent une large part de ses anathèmes. Le mustang cependant
n'avait pas essuyé de dommage sérieux, et, quand Rubé eut vérifié le fait,
le bouillonnement sonore de sa colère s'apaisa dans un sourd grognement et
finit par cesser tout à fait. Aucun symptôme ne donnait à croire qu'il y
eût encore d'autres sauvages dans les environs, les chasseurs s'occupèrent
immédiatement de satisfaire leur faim. Les feux furent allumés, et un
plantureux repas de viande de buffalo permit à tout le monde de se
refaire. Après le repas, on tint conseil. Il fut convenu qn'on se
dirigerait vers la vieille Mission que l'on savait être à dix milles tout
au plus de distance. Là, nous pourrions tenir facilement en cas d'attaque
de la part de la tribu des Coyoteros, à laquelle les trois sauvages tués
appartenaient. Au dire de presque tous, nous devions nous attendre à être
suivis par cette tribu, et à l'avoir sur notre dos avant que nous eussions
pu quitter les ruines. Les buffalos furent lestement dépouillés, la chair
empaquetée, et, prenant notre course à l'ouest, nous nous dirigeâmes vers
la Mission.