Une marche de vingt milles nous conduisit à la place où nous devions être
rejoints par le gros de la bande. Nous fîmes halte près d'un petit cours
d'eau qui prenait sa source dans le Pinon et courait à l'ouest vers le
San-Pedro. Il y avait là du bois pour nous et de l'herbe en abondance pour
nos chevaux. Nos camarades arrivèrent le lendemain matin, ayant voyagé
toute la nuit. Leurs provisions étaient épuisées aussi bien que les
nôtres, et, au lieu de nous arrêter pour reposer nos bêtes fatiguées, nous
dûmes pousser en avant, à travers un défilé de la sierra, dans l'espoir de
trouver du gibier de l'autre côté. Vers midi, nous débouchions dans un
pays coupé de clairières, de petites prairies entourées de forêts
touffues, et semées d'îlots de bois. Ces prairies étaient couvertes d'un
épais gazon, et les traces des buffalos se montraient tout autour de nous.
Nous voyions leurs _sentiers_, leurs _débris de cornes_ et leurs _lits_.
Nous voyions aussi le _bois de vache_ du bétail sauvage. Nous ne pouvions
pas manquer de rencontrer bientôt des uns ou des autres.
Nous étions encore sur le cours d'eau, près duquel nous avions campé la
nuit précédente et nous fîmes une halte méridienne pour rafraîchir nos
chevaux. Autour de nous, des cactus de toutes formes nous fournissent en
abondance des fruits rouges et jaunes. Nous cueillons des poires de
_pitahaya_, et nous les mangeons avec délices; nous trouvons des baies de
cormier, des yampas et des racines de _pomme blanche_. Nous composons un
excellent dîner avec des fruits et des légumes de toutes sortes qu'on ne
rencontre à l'état indigène que dans ces régions sauvages. Mais les
estomacs des chasseurs aspirent à leur réfection favorite, les _bosses_ et
les _boudins_ de buffalo; après une halte de deux heures, nous nous
dirigions vers les clairières. Il y avait une heure environ que nous
marchions entre les _chapparals_, quand Rubé, qui était de quelques pas en
avant, nous servant de guide, se retourna sur sa selle, et indiqua quelque
chose derrière lui.
--Qu'est-ce qu'il y a, Rubé? demanda Séguin à voix basse.
--Piste fraîche, cap'n; bisons!
--Combien? pouvez-vous dire?
--Un troupeau d'une cinquantaine: Ils ont traversé le fourré là-bas. Je
vois le ciel. Il y a une clairière pas loin de nous, et je parierais qu'il
y en a un tas dedans. Je crois que c'est une petite prairie, cap'n.
--Halte! messieurs, dit Séguin, halte! et faites silence. Va en avant,
Rubé. Venez, monsieur Haller; vous êtes un amateur de chasse; venez avec
nous!
Je suivis le guide et Séguin à travers les buissons, m'avançant tout
doucement et silencieusement, comme eux. Au bout de quelques minutes, nous
atteignions le bord d'une prairie remplie de hautes herbes. En regardant
avec précaution à travers les feuilles d'un _prosopis_, nous découvrîmes
toute la clairière. Les buffalos étaient au milieu. C'était, comme Rubé
l'avait bien conjecturé, une petite prairie, large d'un mille et demi
environ, et fermée de tous côtés par un épais rideau de forêts. Près du
centre il y avait un bouquet d'arbres vigoureux qui s'élançait du milieu
d'un fourré touffu. Un groupe de saules, en saillie sur ce petit bois,
indiquait la présence de l'eau.
--Il y a une source là-bas, murmura Rubé; ils sont justement en train d'y
rafraîchir leurs mufles.
Cela était assez visible; quelques-uns des animaux sortaient en ce moment
du milieu des saules, et nous pouvions distinguer leurs flancs humides et
la salive qui dégouttait de leurs babines.
--Comment les prendrons-nous, Rubé? demanda Séguin; pensez-vous que nous
puissions les approcher?
--Je n'en doute pas, cap'n. L'herbe peut nous cacher facilement, et nous
pouvons nous glisser à l'abri des buissons.
--Mais comment? Nous ne pourrions pas les poursuivre; il n'y a pas assez
de champ libre. Ils seront dans la forêt au premier bruit. Nous les
perdrons tous.
--C'est aussi vrai que l'Écriture.
--Que faut-il faire alors?
--Le vieux nègre ne voit qu'un moyen à prendre.
--Lequel?
--Les entourer.
--C'est juste; si nous pouvons. Comment est le vent?
--Mort comme un Indien à qui on a coupé la tête, répondit le trappeur,
prenant une légère plume de son bonnet et la lançant en l'air. Voyez,
cap'n, elle retombe d'aplomb!
--Oui, c'est vrai!
--Nous pouvons entourer les buffles avant qu'ils ne nous éventent, et nous
avons assez de monde pour leur faire une bonne haie. Mettons-nous vite à
la besogne, cap'n; il y a à marcher d'ici au bout là-bas.
--Divisons nos hommes, alors, dit Séguin, retournant son cheval. Vous en
conduirez la moitié à leur poste, je me chargerai des autres. Monsieur
Haller, restez où vous êtes: c'est une place aussi bonne que n'importe
quelle autre. Quand vous entendrez le clairon, vous pourrez galoper en
avant, et vous ferez de votre mieux. Si nous réussissons, nous aurons du
plaisir et un bon souper; et je suppose que vous devez en avoir besoin.
Ce disant, Séguin me quitta et retourna vers ses hommes, suivi du vieux
Rubé. Leur intention était de partager la bande en deux parts, d'en
conduire une par la gauche, l'autre par la droite, et de placer les hommes
de distance en distance tout autour de la prairie. Ils devaient marcher à
couvert sous le bois et ne se montrer qu'au signal convenu. De cette
manière, si les buffalos voulaient nous donner le temps d'exécuter la
manoeuvre, nous étions sûrs de prendre tout le troupeau.
Aussitôt que Séguin m'eut quitté, j'examinai mon rifle, mes pistolets, et
renouvelai les capsules. Après cela n'ayant plus rien à faire, je me mis à
considérer les animaux qui paissaient, insouciants du danger. Un moment
après, je vis les oiseaux s'envoler dans le bois; et les cris du geai bleu
m'indiquaient les progrès de la battue. De temps à autre, un vieux buffle,
sur les flancs du troupeau, secouait sa crinière hérissée, reniflait le
vent et frappait vigoureusement le sol de son sabot; il avait évidemment
un soupçon que tout n'allait pas bien autour de lui. Les autres semblaient
ne pas remarquer ces démonstrations, et continuaient à brouter
tranquillement l'herbe luxuriante. Je pensais au beau coup de filet que
nous allions faire, lorsque mes yeux furent attirés par un objet qui
sortait de l'îlot de bois. C'était un jeune buffalo qui se rapprochait du
troupeau. Je trouvais quelque peu étrange qu'il se fût ainsi séparé du
reste de la bande, car les jeunes veaux, élevés par leurs mères dans la
crainte du loup, ont l'habitude de rester au milieu des troupeaux.
--Il sera resté en arrière à la source, pensai-je. Peut-être les autres
l'ont-ils repoussé du bord et n'a-t-il pu boire que quand ils ont été
partis.
Il me sembla qu'il marchait difficilement, comme s'il eût été blessé;
mais, comme il s'avançait au milieu des hautes herbes, je ne le voyais
qu'imparfaitement. Il y avait là une bande de coyotes (il y en a toujours)
guettant le troupeau. Ceux-ci, apercevant le veau qui sortait du bois,
dirigèrent une attaque simultanée contre lui. Je les vis qui
l'entouraient, et il me sembla que j'entendais leurs hurlements féroces;
mais le veau paraissait se frayer chemin, en se défendant, à travers le
plus épais de cette bande, et, au bout de peu d'instants, je l'aperçus
près de ses compagnons et je le perdis de vue au milieu de tous les
autres.
--C'est un bon gibier que le jeune bison, me dis-je à moi-même; et je
portai mes yeux autour de la ceinture du bois pour reconnaître où les
chasseurs en étaient de la battue. Je voyais les ailes brillantes des
geais miroiter à travers les branches, et j'entendais leurs cris perçants.
Jugeant d'après ces signes, je reconnus que les hommes s'avançaient assez
lentement. Il y avait une demi-heure que Séguin m'avait quitté, et ils
n'avaient pas encore fait la moitié du tour. Je me mis alors à calculer
combien de temps j'avais encore à attendre, et me livrai au monologue
suivant:
--La prairie a un mille et demi de diamètre; le cercle fait trois fois
autant, soit quatre milles et demi. Bah! le signal ne sera pas donné avant
une heure. Prenons donc patience, et mais qu'est-ce? les bêtes se
couchent! Bon. Il n'y a pas de danger qu'elles se sauvent. Nous allons
faire une fameuse chasse? Une, deux, trois... en voilà six de couchées.
C'est probablement la chaleur et l'eau. Elles auront trop bu. Encore une!
Heureuses bêtes! Rien autre chose à faire qu'à manger et à dormir, tandis
que moi... Et de huit. Cela va bien. Je vais bientôt me trouver en face
d'un bon repas. Elles s'y prennent d'une drôle de manière pour se coucher.
On dirait qu'elles tombent comme blessées. Deux de plus! Elles y seront
bientôt toutes. Tant mieux. Nous serons arrivés dessus avant qu'elles
n'aient eu le temps de se relever. Oh! je voudrais bien entendre le
clairon!
Et tout en roulant ces pensées, j'écoutais si je n'entendais pas le
signal, quoique sachant fort bien qu'il ne pouvait pas être donné de
quelque temps encore. Les buffalos s'avançaient lentement, broutant tout
en marchant, et continuant de se coucher l'un après l'autre. Je trouvais
assez étrange de les voir ainsi s'affaisser successivement, mais j'avais
vu des troupeaux de bétail, près des fermes, en faire autant, et j'étais à
cette époque peu familiarisé avec les moeurs des buffalos. Quelques-uns
semblaient s'agiter violemment sur le sol et le frapper avec force de
leurs pieds. J'avais entendu parler de la manière toute particulière dont
ces animaux ont l'habitude de se _vautrer_, et je pensai qu'ils étaient en
train de se livrer à cet exercice. J'aurais voulu mieux jouir de la vue de
ce curieux spectacle; mais les hautes herbes m'en empêchaient. Je
n'apercevais que les épaules velues et, de temps en temps, quelque sabot
qui se levait au-dessus de l'herbe. Je suivais ces mouvements avec un
grand intérêt, et j'étais certain maintenant que l'enveloppement serait
complet avant qu'il ne leur prît fantaisie de se lever. Enfin, le dernier
de la bande suivit l'exemple de ses compagnons et disparut. Ils étaient
alors tous sur le flanc, à moitié ensevelis dans l'herbe. Il me sembla que
je voyais le veau encore sur ses pieds; mais à ce moment le clairon
retentit, et des cris partirent de tous les côtés de la prairie. J'appuyai
l'éperon sur les flancs de mon cheval et m'élançai dans la plaine.
Cinquante autres avaient fait comme moi, poussant des cris en sortant du
bois. La bride dans la main gauche, et mon rifle posé en travers devant
moi, je galopais avec toute l'ardeur que pouvait inspirer une pareille
chasse. Mon fusil était armé, je me tenais prêt, et je tenais à honneur de
tirer le premier coup. Il n'y avait pas loin du poste que j'avais occupé
au buffalo le plus rapproché. Mon cheval allait comme une flèche, et je
fus bientôt à portée.
--Est-ce que la bête est endormie? Je n'en suis plus qu'à dix pas et elle
ne bouge pas! Ma foi, je vais tirer dessus pendant qu'elle est couchée.
Je levai mon fusil, je mis en joue, et j'appuyai le doigt sur la détente,
lorsque quelque chose de rouge frappa mes yeux, c'était du sang!
J'abaissai mon fusil avec un sentiment de terreur et retins les rênes.
Mais, avant que j'eusse pu ralentir ma course, je fus porté au milieu du
troupeau abattu. Là, mon cheval s'arrêta court, et je restai cloué sur ma
selle comme sous l'empire d'un charme. Je me sentais saisi d'une
superstitieuse terreur. Devant moi, autour de moi, du sang! De quelque
côté que mes yeux se portassent, du sang, toujours du sang!
Mes camarades se rapprochaient, criant tout en courant; mais leurs cris
cessèrent, et, l'un après l'autre, ils tirèrent la bride, comme j'avais
fait, et demeurèrent confondus et consternés. Un pareil spectacle était
fait pour étonner, en effet. Devant nous gisaient les cadavres des
buffalos, tous morts ou dans les dernières convulsions de l'agonie. Chacun
d'eux portait sous la gorge une blessure d'où le sang coulait à gros
bouillons, et se répandait sur leurs flancs encore pantelants. Il y en
avait des flaques sur le sol de la prairie, et les éclaboussures des coups
de pieds convulsifs tachaient le gazon tout autour.
--Mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire?
--Whagh!--_Santissima!_--Sacrr... s'écrièrent les chasseurs.
--Ce n'est bien sûr pas la main d'un homme qui a fait cela!
--Eh! ce n'est pas autre chose, cria une voix bien connue, si toutefois
vous appelez un Indien un homme. C'est un tour de Peau-Rouge, et
l'Enfant... Tenez! tenez!
En même temps que cette exclamation, j'entendis le craquement d'un fusil
que l'on arme. Je me retournai; Rubé mettait en joue. Je suivis
machinalement la direction du canon, j'aperçus quelque chose qui se
remuait dans l'herbe.
--C'est un buffalo qui se débat encore! pensai-je, voyant une masse velue
d'un gris brun, il veut l'achever... tiens, c'est le veau!
J'avais à peine fait cette remarque, que je vis l'animal se dresser sur
ses deux jambes de derrière en poussant un cri sauvage, mais humain.
L'enveloppe hérissée tomba, et un sauvage tout nu se montra, tendant ses
bras, dans une attitude suppliante. Je n'aurais pu le sauver. Le chien
s'était abattu et la balle était partie; elle avait percé la brune
poitrine; le sang jaillit et la victime tomba en avant sur le corps d'un
des buffles.
--Whagh! Rubé! s'écria un des hommes; pourquoi ne lui as-tu pas laissé le
temps d'écorcher ce gibier? Il s'en serait si bien acquitté pendant qu'il
était en train....
Et le chasseur éclata de rire après cette sanglante plaisanterie.
--Cherchez là, garçons! dit Rubé montrant l'îlot. Si vous cherchez bien,
vous ferez partir un autre veau! Je vais m'occuper de la chevelure de
celui-ci.
Les chasseurs, sur cet avis, se dirigèrent au galop vers l'îlot avec
l'intention de l'entourer. Je ne pus réprimer un sentiment de dégoût en
assistant à cette froide effusion du sang. Je tirai ma bride par un
mouvement involontaire, et m'éloignai de la place où le sauvage était
tombé. Il était couché sur le ventre nu jusqu'à la ceinture. Le trou par
lequel la balle était sortie se trouvait placé sous l'épaule gauche. Les
membres s'agitaient encore, mais c'étaient les dernières convulsions de
l'agonie. La peau qui avait servi à son déguisement était en paquet à la
place où il l'avait jetée. Près de cette peau se trouvait un arc et
plusieurs flèches: celles-ci étaient rouges jusqu'à l'encoche. Les plumes,
pleines de sang, étaient collées au bois. Ces flèches avaient percé
d'outre en outre les corps monstrueux des animaux. Chacune d'elles avait
fait plusieurs victimes. Le vieux trappeur se dirigea vers le cadavre, et
descendit posément de cheval.
--Cinquante dollars par chevelure! murmura-t-il, dégainant son couteau, et
se baissant vers le corps: c'est plus que je n'aurais pu tirer de la
mienne. Ça vaut mieux qu'une peau de castor! Au diable les castors! dit
l'Enfant. Tendre des trappes pour ramasser des peaux, c'est un fichu
métier, quand bien même le gibier donnerait comme des mangeurs d'herbe
dans la saison des veaux. Allons, toi, nègre! continua-t-il en saisissant
la longue chevelure du sauvage, et retournant sa figure en l'air: je vais
te gater un peu le visage. Hourra; coyote de Pache! hourra!
Un éclair de triomphe et de vengeance illumina la figure de l'étrange
vieillard pendant qu'il poussait ce dernier cri.
--Est-ce que c'est un Apache? demanda un des chasseurs, qui était resté
près de Rubé.
--C'en est un, un coyote de Pache, un de ces gredins qui ont coupé les
oreilles de l'Enfant! que l'enfer les prenne tous! Je jure bien d'arranger
de la même façon tous ceux qui me tomberont dans les griffes. _Wou-wough_
vilain loup! tu y es, toi! te v'là propre, hein! En parlant ainsi, il
rassemblait les longues boucles de cheveux dans sa main gauche, et en deux
coups de couteau, l'un en quarte, et l'autre en tierce, il décrivit autour
du crâne un cercle aussi parfait que s'il eût été tracé au compas. Puis la
lame brillante passa sous la peau et le scalp fut enlevé.
--Et de six, continua-t-il, se parlant à lui-même en plaçant le scalp dans
sa ceinture.--Six à cinquante la pièce. Trois cents dollars de chevelures
paches. Au diable, ma foi, les trappes et les castors.
Après avoir mis en sûreté le trophée sanglant, il essuya son couteau sur
la crinière des buffalos, et se mit en devoir de faire, sur la crosse de
son fusil, une nouvelle entaille à la suite des cinq qui y étaient déjà
marquées. Ces six coches indiquaient seulement les Apaches; car, en
regardant le long du bois de l'arme, je vis qu'il y avait plusieurs
colonnes à ce terrible registre.