Pendant ce temps, les hommes avaient terminé leur repas et commençaient à
se réunir autour de Séguin dans le but de délibérer sur ce qu'il y avait à
faire. On avait déjà envoyé une sentinelle sur les rochers pour surveiller
les alentours, et nous avertir au cas où les Indiens se montreraient de
nouveau sur la prairie. Nous comprenions tous que notre position était des
plus critiques. Le Navajo, notre prisonnier, était un personnage trop
important (c'était le second chef de la nation) pour être abandonné ainsi;
les hommes placés directement sous ses ordres, la moitié de la tribu
environ, reviendraient certainement à sa recherche. Ne le trouvant pas à
la source, en supposant même qu'ils ne découvrissent pas nos traces, ils
retourneraient dans leur pays par le sentier de la guerre. Ceci devait
rendre notre expédition impraticable, car la bande de Dacoma seule était
plus nombreuse que la nôtre; et si nous rencontrions ces Indiens dans les
défilés de leurs montagnes, nous n'aurions aucune chance de leur échapper.
Pendant quelque temps, Séguin garda le silence, et demeura les yeux fixés
sur la terre. Il élaborait évidemment quelque plan d'action. Aucun des
chasseurs ne voulut l'interrompre.
--Camarades, dit-il enfin, c'est un coup malheureux; mais nous ne pouvions
pas faire autrement. Cela aurait pu tourner plus mal. Au point où en sont
les choses, il faut modifier nos plans. Ils vont, pour sûr, se mettre à la
recherche de leur chef, et remonter jusqu'aux villes des Navajoes. Que
faire, alors? Notre bande ne peut ni escalader le Pinon ni traverser le
sentier de guerre en aucun point. Ils ne manqueraient pas de découvrir nos
traces.
--Pourquoi n'irions-nous pas tout droit rejoindre notre troupe où elle est
cachée, et ne ferions-nous pas le tour par la vieille mine? Nous n'aurons
pas à traverser le sentier de la guerre.
Cette proposition était faite par un des chasseurs.
-_Vaya!_ objecta un Mexicain; nous nous trouverions nez à nez avec les
Navajoès en arrivant à leur ville! _Carrai!_ ça ne peut pas aller,
_amigo!_ La plupart d'entre nous n'en reviendraient pas. _Santissima!_
Non!
-Rien ne prouve que nous les rencontrerons, fit observer celui qui avait
parlé le premier; ils ne vont pas rester dans leur ville, quand ils
verront que celui qu'ils cherchent n'y est pas revenu.
--C'est juste, dit Séguin; ils n'y resteront pas. Sans aucun doute, ils
reprendront le sentier de la guerre; mais je connais le pays du côté de la
vieille mine....
--Allons par là! allons par là! crièrent plusieurs voix.
--Il n'y a pas de gibier de ce côté, continua Séguin. Nous n'avons pas de
provisions; il nous est impossible de prendre cette route.
--Pas moyen d'aller par là.
--Nous serions morts de faim avant d'avoir traversé les Mimbres.
--Et il n'y a pas d'eau non plus, sur cette route.
--Non, ma foi; pas de quoi faire boire un rat des sables.
-Il faut chercher autre chose, dit Séguin.
Après une pause de réflexion, il ajouta d'un air sombre:
--Il nous faut traverser le sentier, et aller par le Prieto, ou renoncer à
l'expédition.
Le mot Prieto, placé en regard de cette phrase: _renoncer à l'expédition_,
excita au plus haut degré l'esprit d'invention chez les chasseurs. On
proposa plan sur plan; mais tous avaient pour défaut d'offrir la
probabilité sinon la certitude, que nos traces seraient découvertes par
l'ennemi et que nous serions rejoints avant d'avoir pu regagner le
Del-Norte. Tous furent rejetés les uns après les autres. Pendant toute
cette discussion, le vieux Rubé n'avait pas soufflé mot. Le trappeur
essorillé était assis sur l'herbe, accroupi sur ses jarrets, traçant des
lignes avec son couteau, et paraissant occupé à tresser le plan de quelque
fortification.
--Qu'est-ce que tu fais là, vieux fourreau de cuir? Demanda un de ses
camarades.
--Je n'ai plus l'oreille aussi fine qu'avant de venir dans ce maudit pays;
mais il me semble avoir entendu quelques-uns dire que nous ne pouvions pas
traverser le sentier des Paches sans qu'on fût sur nos talons au bout de
deux jours. Ça n'est pourtant pas malin.
--Comment vas-tu nous prouver ça, vieux....
--Tais-toi, imbécile! ta langue remue comme la queue d'un castor quand le
flot monte.
--Pouvez-vous nous indiquer un moyen de nous tirer de cette difficulté,
Rubé! J'avoue que je n'en vois aucun.
A cet appel de Séguin, tous les yeux se tournèrent vers le trappeur.
--Eh bien, capitaine, je vas vous dire comment je comprends la chose. Vous
en prendrez ce que vous voudrez; mais si vous faites ce que je vas vous
dire, il n'y a ni Pache ni Navagh qui puisse flairer d'ici à une semaine
par où nous serons passés. S'ils s'y reconnaissent, je veux que l'on me
coupe les oreilles. C'était la plaisanterie favorite de Rubé, et elle ne
manquait jamais d'égayer les chasseurs. Séguin lui-même ne put réprimer un
sourire et pria le trappeur de continuer.
--D'abord et avant tout, donc, dit Rubé, il n'y a pas de danger qu'on se
mette à courir après ce mal blanchi avant deux jours au plus tôt.
--Comment cela?
--Voici pourquoi: vous savez que ce n'est qu'un second chef, et ils
peuvent très-bien se passer de lui. Mais ce n'est pas tout. Cet Indien a
oublié son arc, cette machine blanche. Maintenant, vous savez tous aussi
bien que l'Enfant, qu'un pareil oubli est une mauvaise recommandation aux
yeux des Indiens.
--Tu as raison en cela, vieux, remarqua un chasseur.
--Eh bien, le gredin sait bien ça. Vous comprenez maintenant, et c'est
aussi clair que le pic du _Pike_, qu'il est revenu sur ses pas sans dire
aux autres une syllabe de pourquoi; il ne le leur a bien sûr pas laissé
savoir s'il a pu faire autrement.
--Cela est vraisemblable, dit Séguin; continuez, Rubé.
--Bien plus encore, continua le trappeur, je parierais gros qu'il leur a
défendu de le suivre, afin que personne ne pût voir ce qu'il venait faire.
S'il avait eu la pensée qu'on le soupçonnât, il aurait envoyé quelque
autre, et ne serait pas venu lui-même: voilà ca qu'il aurait fait.
Cela était assez vraisemblable, et la connaissance que les chasseurs de
scalps avaient du caractère des Navajoès les confirma tous dans la même
pensée.
--Je suis sûr qu'ils reviendront en arrière, continua Rubé, du moins la
moitié de la tribu, celle qu'il commande. Mais il se passera trois jours
et peut-être quatre avant qu'ils ne boivent l'eau de Pignion.
--Mais ils seront sur nos traces le jour d'après.
--Si nous sommes assez fous pour laisser des traces, ils les suivront,
c'est clair.
--Et comment ne pas en laisser? demanda Séguin.
--Ça n'est pas plus difficile que d'abattre un arbre.
--Comment? Comment cela? demanda tout le monde à la fois.
--Sans doute, mais quel moyen employer? demanda Séguin.
--Vraiment, cap'n, il faut que votre chute vous ait brouillé les idées. Je
croyais qu'il n'y avait que ces autres brutes capables de ne pas trouver
le moyen du premier coup.
--J'avoue, Rubé, répondit Séguin en souriant, que je ne vois pas comment
vous pouvez les mettre sur une fausse voie.
--Eh bien donc, continua le trappeur, quelque peu flatté de montrer sa
supériorité dans les ruses de la prairie, l'Enfant est capable de vous
dire comment il peut les mettre sur une voie qui les conduira tout droit à
tous les diables.
--Hourra pour toi, vieux sac de cuir!
--Vous voyez ce carquois sur l'épaule de cet Indien?
--Oui, oui!
--Il est plein de flèches ou peu s'en faut, n'est-ce pas?
--Il l'est. Eh bien?
--Eh bien donc, qu'un de nous enfourche le mustang de l'Indien; n'importe
qui peut faire ça aussi bien que moi; qu'il traverse le sentier des
Paches, et qu'il jette ces flèches la pointe tournée vers le sud, et si
les Navaghs ne suivent pas cette direction jusqu'à ce qu'ils aient rejoint
les Paches, l'Enfant vous abandonne sa chevelure pour une pipe du plus
mauvais tabac de Kentucky.
--_Viva!_ Il a raison! il a raison! Hourra pour le Vieux Rubé! s'écrièrent
tous les chasseurs en même temps.
--Ils ne comprendront pas trop pourquoi il a pris ce chemin, mais ça ne
fait rien. Ils reconnaîtront les flèches, ça suffit. Pendant qu'ils s'en
retourneront par là-bas, nous irons fouiller dans leur garde-manger; nous
aurons tout le temps nécessaire pour nous tirer tranquillement du guêpier,
et revenir chez nous.
--Oui, c'est cela, par le diable!
--Notre bande, continua Rubé, n'a pas besoin de venir jusqu'à la source du
Pignion, ni à présent ni après. Elle peut traverser le sentier de la
guerre, plus haut, vers le Heely, et nous rejoindre de l'autre côté de la
montagne, où il y a en masse du gibier, des buffalos et du bétail de toute
espèce. La vieille terre de la Mission en est pleine. Il faut absolument
que nous passions par là; il n'y a aucune chance de trouver des bisons par
ici, après la chasse que les Indiens viennent de leur donner.
--Tout cela est juste, dit Séguin. i1 faut que nous fassions le tour de la
montagne avant de rencontrer des buffalos. Les chasseurs indiens les ont
fait disparaître des Llanos. Ainsi donc, en route! mettons-nous tout de
suite à l'ouvrage. Nous avons encore deux heures avant le coucher du
soleil. Par quoi devons-nous commencer, Rubé? Vous avez fourni l'ensemble
du plan; je me fie à vous pour les détails.
--Eh bien, dans mon opinion, cap'n, la première chose que nous ayons à
faire, c'est d'envoyer un homme, au grandissime galop, à la place où la
bande est cachée; il leur fera traverser le sentier.
--Où pensez-vous qu'ils devront le traverser?
--A peu près à vingt milles au nord d'ici, il y a une place sèche et dure,
une bonne place pour ne pas laisser de traces. S'ils savent s'y prendre,
ils ne feront pas d'empreintes qu'on puisse voir. Je me chargerais d'y
faire passer un convoi de wagons de la compagnie Bent sans que le plus
madré des Indiens soit capable d'en reconnaître la piste; je m'en
chargerais.
--Je vais envoyer immédiatement un homme. Ici, Sanchez! vous avez un bon
cheval, et vous connaissez le terrain. Nos amis sont cachés à vingt milles
d'ici, tout au plus; conduisez-les le long du bord et avec précaution,
comme on l'a dit. Vous nous trouverez au nord de la montagne. Vous pouvez
courir toute la nuit, et nous avoir rejoints demain de bonne heure. Allez!
Le torero, sans faire aucune réponse, détacha son cheval du piquet, sauta
en selle, et prit au galop la direction du nord-ouest.
--Heureusement, dit Séguin, le suivant de l'oeil pendant quelques
instants, ils ont piétiné le sol tout autour; autrement, les empreintes de
notre dernière lutte en auraient raconté long sur notre compte.
--Il n'y a pas de danger de ce côté, répliqua Rubé; mais quand nous aurons
quitté d'ici, cap'n, nous ne suivrons plus leur route. Ils découvriraient
bientôt notre piste. Il faut que nous prenions un chemin qui ne garde pas
de traces. Et Rubé montrait le sentier pierreux qui s'étendait au nord et
au sud, contournant le pied de la montagne.
--Oui, nous suivrons ce chemin; nous n'y laisserons aucune empreinte. Et
puis, après?
--Ma seconde idée est de nous débarrasser de cette machine qui est là-bas.
Et le trappeur, en disant ces mots, indiquait d'un geste de tête le
squelette du Yamporica.
--C'est vrai, j'avais oublié cela. Qu'allons-nous en faire?
--Enterrons-le, dit un des hommes.
--Ouais! Non pas. Brûlons-le! conseilla un autre.
--Oui, ça vaut mieux, fit un troisième.
On s'arrêta à ce dernier parti. Le squelette fut amené en bas; les taches
de sang soigneusement effacées des rochers; le crâne brisé d'un coup de
tomahawk; les ossements mis en pièces; puis le tout fut jeté dans le feu
mêlé avec un tas d'os de buffalos déjà carbonisés sous les cendres. Un
anatomiste seul aurait pu trouver là les vestiges d'un squelette humain.
--A présent, Rubé, les flèches?
--Si vous voulez me laisser faire avec Billy Garey, je crois qu'à nous
deux nous arrangerons ça de manière à mettre dedans tous les Indiens du
pays. Nous aurons à peu près trois milles à faire, mais nous serons
revenus avant que vous ayez fini de remplir les gourdes, les outres, et
tout préparé pour le départ.
--Très-bien! prenez les flèches.
--C'est assez de quatre attrapes, dit Rubé, tirant quatre flèches du
carquois. Gardez le reste. Nous aurons besoin de viande de loup avant de
nous en aller. Nous ne trouverons pas la queue d'une autre bête, tant que
nous n'aurons pas fait le tour de lamontagne. Billy! enfourche-moi le
mustang de ce Navagh. C'est un beau cheval; mais je ne donnerais pas ma
vieille jument pour tout un escadron de ses pareils. Prends une de ces
plumes noires.
Le vieux trappeur arracha une des plumes d'autruche du casque de Dacoma,
et continua:
--Garçons! veillez sur la vieille jument jusqu'à ce que je revienne; ne la
laissez pas échapper. Il me faut une couverture. Allons! ne parlez pas
tous à la fois.
--Voilà, Rubé, voilà! crièrent tous les chasseurs, offrant chacun sa
couverture.
--J'en aurai assez d'une. Il ne nous en faut que trois; celle de Bill, la
mienne et une autre. Là, Billy, mets ça devant toi. Maintenant suis le
sentier des Paches pendant trois cents yards à peu près, et ensuite tu
traverseras; ne marche pas dans le frayé; tiens-toi à mes côtés, et marque
bien tes empreintes. Au galop, animal!
Le jeune chasseur appuya ses talons contre les flancs du mustang, et
partit au grand galop en suivant le sentier des Apaches. Quand il eut
couru environ trois cents yards, il s'arrêta, attendant de nouvelles
instructions de son camarade. Pendant ce temps, le vieux Rubé prenait une
flèche, et, attachant quelques brins de plumes d'autruche à l'extrémité
barbelée, il la fichait dans la plus élevée des perches que les Indiens
avaient laissées debout sur le terrain du camp. La pointe était tournée
vers le sud du sentier des Apaches, et la flèche était si bien en vue,
avec sa plume noire, qu'elle ne pouvait manquer de frapper les yeux de
quiconque viendrait du côté des Llanos. Cela fait, il suivit son camarade
à pied, se tenant à distance du sentier et marchant avec précaution. En
arrivant près de Garey, il posa une seconde flèche par terre, la pointe
tournée aussi vers le sud, et de façon à ce qu'elle pût être aperçue de
l'endroit où était la première. Garey galopa encore en avant, en suivant
le sentier, tandis que Rubé marchait, dans la prairie, sur une ligne
parallèle au sentier.
Après avoir fait ainsi deux ou trois milles, Garey ralentit son allure, et
mit le mustang au pas. Un peu plus loin, il s'arrêta de nouveau, et mit le
cheval au repos dans la partie battue du chemin. Là, Rubé le rejoignit, et
étendit les trois couvertures sur la terre, bout à bout, dans la direction
de l'ouest, en travers du chemin. Garey mit pied à terre et conduisit le
cheval tout doucement en le faisant marcher sur les couvertures. Comme ses
pieds ne portaient que sur deux à la fois, à mesure que celle de derrière
devenait libre, elle était enlevée et replacée en avant. Ce manège fut
répété jusqu'à ce que le mustang fût arrivé à environ cinquante fois sa
longueur dans le milieu de la prairie. Tout cela fut exécuté avec une
adresse et une élégance égales à celles que déploya sir Walter Raleigh
dans le trait de galanterie qui lui a valu sa réputation. Garey alors
ramassa les couvertures, remonta à cheval et revint sur ses pas en suivant
le pied de la montagne; Rubé était retourné auprès du sentier et avait
placé une flèche à l'endroit où le mustang l'avait quitté; et il
continuait à marcher vers le sud avec la quatrième. Quand il eut fait près
d'un demi-mille, nous le vîmes se baisser au-dessus du sentier, se
relever, traverser vers le pied de la montagne et suivre la route qu'avait
pris son compagnon. Les fausses pistes étaient posées; la ruse était
complète.
El-Sol, de son côté, n'était pas resté inactif. Plus d'un loup avait été
tué et dépouillé, et la viande avait été empaquetée dans les peaux. Les
gourdes étaient pleines, notre prisonnier solidement garrotté sur une
mule, et nous attendions le retour de nos compagnons. Séguin avait résolu
de laisser deux hommes en vedette à la source. Ils avaient pour
instructions de tenir leurs chevaux au milieu des rochers et de leur
porter à boire avec un seau, de manière à ne pas faire d'empreintes
fraîches auprès de l'eau. L'un d'eux devait rester constamment sur une
éminence, et observer la prairie avec la lunette. Dès que le retour des
Navajoès serait signalé, leur consigne était de se retirer, sans être vus,
en suivant le pied de la montagne; puis de s'arrêter dix milles plus loin
au nord, à une place d'où l'on découvrait encore la plaine. Là, ils
devaient demeurer jusqu'à ce qu'ils eussent pu s'assurer de la direction
prise par les Indiens en quittant la source, et alors seulement, venir en
toute hâte rejoindre la bande avec leurs nouvelles. Tous ces arrangements
étaient pris, lorsque Rubé et Garey revinrent; nous montâmes à cheval et
nous nous dirigeâmes, par un long circuit, vers le pied de la montagne.
Quand nous l'eûmes atteint, nous trouvâmes un chemin pierreux sur lequel
les sabots de nos chevaux ne laissaient aucune empreinte. Nous marchions
vers le nord, en suivant une ligne presque parallèle au Sentier de la
guerre.