LES DIGGERS.[1]

[Note 1: _Diggers_, mot à mot: homme qui creuse, fossoyeur. C'est une race

particulière de sauvage de ces montagnes.]

Notre premier mouvement fut de nous précipiter au bas de la côte, vers la

source, pour y satisfaire notre soif, et vers la plaine pour apaiser notre

faim avec les os dépouillés de viandes dont le camp était jonché.

Néanmoins, la prudence nous retint.

--Attendez qu'ils aient disparu, dit Garey. Ils seront hors de vue en

trois sauts de chèvre.

--Oui, restons ici un instant encore, ajoute un autre; quelques-uns

peuvent avoir oublié quelque chose et revenir sur leurs pas.

Cela n'était pas impossible, et, bien qu'il nous en coûtât, nous nous

résignâmes à rester quelque temps encore dans le défilé. Nous descendîmes

au fourré pour faire nos préparatifs de départ: seller nos chevaux et les

débarrasser des couvertures dont leurs têtes étaient emmaillotées. Pauvres

bêtes! Elles semblaient comprendre que nous allions les délivrer. Pendant

ce temps, notre sentinelle avait gagné le sommet de la colline pour

surveiller les deux troupes, et nous avertir aussitôt que les Indiens

auraient disparu.

--Je voudrais bien savoir pourquoi les Navajoes vont par l'Ojo de Vaca,

dit notre chef d'un air inquiet; il est heureux que nos camarades ne

soient pas restés là.

--Ils doivent s'ennuyer de nous attendre où ils sont, ajouta Garey, à

moins qu'ils n'aient trouvé dans les mesquites plus de queues noires que

je ne me l'imagine..

--_Vaya!_ s'écria Sanchez, ils peuvent rendre grâce à la _Santissima_ de

ne pas être restés avec nous. Je suis réduit à l'état de squelette _Mira!

Carraï!_

Nos chevaux étaient sellés et bridés nos lassos accrochés; la sentinelle

ne nous avait point encore avertis. Notre patience était à bout.

--Allons! dit l'un de nous, avançons: ils sont assez loin maintenant. Ils

ne vont pas s'amuser à revenir en arrière tout le long de la route. Ce

qu'ils cherchent est devant eux, je suppose. Par le diable! le butin qui

les tente est assez beau!

Nous ne pûmes y tenir plus longtemps. Nous hélâmes la sentinelle. Elle

n'apercevait plus que les têtes dans le lointain.

--Cela suffit, dit Séguin, venez; emmenez les chevaux!

Les hommes s'empressèrent d'obéir, et nous courûmes vers le

fond de la ravine, avec nos bêtes. Un jeune homme, le _pueblo_ domestique

de Séguin, était à quelques pas devant. Il avait hâte d'arriver à la

source. Au moment où il atteignit l'ouverture de la gorge, nous le vîmes

se jeter à terre avec toutes les apparences de l'effroi, tirant son cheval

en arrière et s'écriant:

--_Mi amo! mi amo! todavia son!_ (Monsieur! monsieur! Ils sont encore là!)

--Qui? demande Séguin, se portant rapidement en avant.

--Les Indiens! monsieur! les Indiens!

--Vous êtes fou! Où les voyez-vous?

--Dans le camp, monsieur. Regardez là-bas!

Je suivis Séguin vers les rochers qui masquaient l'entrée du défilé. Nous

regardâmes avec précaution par-dessus. Un singulier tableau s'offrit à nos

yeux. Le camp était dans l'état où les Indiens l'avaient laissé, les

perches encore debout. Les peaux velues de buffalos, les os empilés,

couvraient la plaine; des centaines de coyotes rôdaient çà et là, grondant

l'un après l'autre, ou s'acharnant à poursuivre tel d'entre eux qui avait

trouvé un meilleur morceau que ses compagnons. Les feux continuaient à

brûler, et les loups, galopant à travers les cendres, soulevaient des

nuages jaunes. Mais il y avait quelque chose de plus extraordinaire que

tout cela, quelque chose qui me frappa d'épouvante. Cinq ou six formes

quasi humaines s'agitaient auprès des feux, ramassant les débris de peaux

et d'os, et les disputant aux loups qui hurlaient en foule tout autour

d'eux. Cinq ou six autres figures semblables, assises autour d'un monceau

de bois allumé, rongeaient silencieusement des côtes à moitié grillées!

Étaient-ce donc des... en vérité, c'étaient bien des êtres humains! Ce ne

fut pas sans une profonde stupéfaction que je considérai ces corps

rabougris et ridés, ces bras longs comme ceux d'un singe, ces têtes

monstrueuses et disproportionnées d'où pendaient des cheveux noirs et

sales, tortillés comme des serpents. Un ou deux paraissaient avoir un

lambeau de vêtement, quelque vieux haillon déchiré. Les autres étaient

aussi nus que les bêtes fauves qui les entouraient; nus de la tête aux

pieds. C'était un spectacle hideux que celui de ces espèces de démons

noirs accroupis autour des feux, tenant au bout de leurs longs bras ridés

des os à moitié décharnés dont ils arrachaient la viande avec leurs dents

brillantes. C'était horrible à voir, et il se passa quelques instants

avant que l'étonnement me permit de demander, qui ou quoi ils pouvaient

être. Je pus enfin articuler ma question.

--_Los Yamparicos_, répondit le _cibolero_.

--Les quoi? demandai-je encore.

--_Los Indios Yamparicos, señor_.

--Les Diggers, les Diggers dit un chasseur croyant mieux expliquer ainsi

l'étrange apparition.

--Oui, ce sont des Indiens Diggers, ajouta Séguin. Avançons. Nous n'avons

rien à craindre d'eux.

--Mais nous avons quelque chose à gagner avec eux, ajouta un des

chasseurs, d'un air significatif. La peau du crâne d'un Digger se paie

aussi bien qu'une autre, tout autant que celle d'un chef Pache.

--Que personne ne fasse feu! dit Séguin d'un ton ferme. Il est trop tôt

encore: regardez là-bas!

Et il montra au bout de la plaine deux ou trois objets brillants, les

casques des guerriers qui s'éloignaient, et qu'on apercevait encore

au-dessus de l'herbe.

--Et comment pourrons-nous les prendre, alors, capitaine? demanda le

chasseur. Ils nous échapperont dans les rochers; ils vont fuir comme des

chiens effrayés.

--Mieux vaut les laisser partir, les pauvres diables! dit Séguin, semblant

désirer que le sang ne fût pas ainsi répandu inutilement.

--Non pas, capitaine, reprit le même interlocuteur. Nous ne ferons pas

feu; mais nous les attraperons, si nous pouvons, sans cela. Garçons,

suivez-moi, par ici!

Et l'homme allait diriger son cheval à travers les roches éparpillées, de

manière à passer inaperçu entre les nains et la montagne. Mais il fut

trompé dans son attente; car au moment où El-Sol et sa soeur se montrèrent

à l'ouverture, leurs vêtements brillants frappèrent les yeux des Diggers.

Comme des daims effarouchés, ceux-ci furent aussitôt sur pied et coururent

ou plutôt volèrent vers le bas de la montagne. Les chasseurs se lancèrent

au galop pour leur couper le passage; mais il était trop tard. Avant

qu'ils pussent les joindre, les Diggers avaient disparu dans une crevasse,

et on les voyait grimper comme des chamois, le long des rochers à pic, à

l'abri de toute atteinte. Un seul des chasseurs, Sanchez, réussit à faire

une prise. Sa victime avait atteint une saillie élevée, et rampait tout le

long, lorsque le lasso du toréador s'enroula autour de son cou. Un moment

après, son corps se brisait sur le roc! Je courus pour le voir: il était

mort sur le coup. Son cadavre ne présentait plus qu'une masse informe,

d'un aspect hideux et repoussant.

Le chasseur, sans pitié, s'occupa fort peu de tout cela. Il lança une

grossière plaisanterie, se pencha vers la tête de sa victime, et, séparant

la peau du crâne, il fourra le scalpel tout sanglant et tout fumant dans

la poche de ses _calzoneros_.

Les chasseurs de chevelures · 第 53 / 114 题