Peu après cet incident, je me trouvais au milieu de la _caballada_,
cherchant mon cheval, lorsque le son d'un clairon frappa mon oreille.
C'était pour tout le monde le signal de se rassembler, et je retournai sur
mes pas. En rentrant au camp, je vis Séguin debout près de la tente, et
tenant encore le clairon à la main. Les chasseurs se groupaient autour de
lui. Ils furent bientôt tous réunis, attendant que le chef parlât.
--Camarades, dit Séguin, demain nous levons le camp pour une expédition
contre nos ennemis. Je vous ai convoqués ici pour vous faire connaître mes
intentions et vous demander votre avis!
Un murmure approbateur suivit cette annonce. La levée d'un camp est
toujours une bonne nouvelle pour des hommes qui font la guerre. On peut
voir qu'il en était de même pour ces bandes mélangées de guerilleros. Le
chef continua:
--Il n'est pas probable que nous ayons beaucoup à combattre. Le désert
lui-même est le principal danger que nous aurons à affronter; mais nous
prendrons nos précautions en conséquence.
J'ai appris de bonne source que nos ennemis sont en ce moment même sur le
point de partir pour une grande expédition qui a pour but le pillage des
villes de Sonora et de Chihuahua. Ils ont l'intention, s'ils ne sont pas
arrêtés par les troupes du gouvernement, de pousser jusqu'à Durango. Deux
tribus ont combiné leurs mouvements; et l'on pense que tous les guerriers
partiront pour le Sud, laissant derrière eux, leur contrée sans défense.
Je me propose donc, aussitôt que j'aurai pu m'assurer qu'ils sont
partis, d'entrer sur leur territoire, et de pénétrer jusqu'à la principale
ville des Navajoes.
--Bravo!--Hourra!--_Bueno!_--Très-bien!--_Good as wheat!_ (c'est pain
béni!) et nombre d'autres exclamations approbatives suivirent cette
déclaration.
--Quelques-uns d'entre vous connaissent mon but dans cette expédition.
D'autres l'ignorent. Je veux que vous le sachiez tous. C'est de....
--Faire une bonne moisson de chevelures, quoi donc? S'écria un rude
gaillard à l'air brutal, interrompant le chef.
--Non, Kirker! répliqua Séguin, jetant sur cet homme un regard mécontent,
ce n'est pas cela, nous ne devons trouver là-bas que des femmes. Malheur à
celui qui fera tomber un cheveu de la tête d'une femme indienne. Je
payerai pour chaque chevelure de femme ou d'enfants épargnés.
--Quels seront donc nos profits? Nous ne pouvons pas ramener des
prisonniers! Nous aurons assez à faire pour nous tirer tous seuls du
désert en revenant.
Ces observations semblaient exprimer les sentiments de beaucoup de membres
de la troupe, qui les confirmèrent par un murmure d'assentiment.
--Vous ne perdrez rien. Tous les prisonniers que vous pourrez faire seront
comptés sur le terrain, et chacun sera payé en raison du nombre qu'il en
aura fait. Quand nous serons revenus, je vous en tiendrai compte.
--Oh! alors, ça suffit, dirent plusieurs voix.
--Que cela soit donc bien entendu; on ne touchera ni aux femmes ni aux
enfants. Le butin que vous pourrez faire vous appartient d'après vos lois;
mais le sang ne doit pas être répandu. Nous en avons assez aux mains déjà.
Vous engagez-vous à cela?
--_Yes, yes!_
--_Si!_
--Oui! oui!
--_Ya, ya!_
--Tous!
--_All._
--_Todos, todos_ crièrent une multitude de voix, chacun répondant dans sa
langue.
--Que celui à qui cela ne convient pas parle?
Un profond silence suivit cet appel. Tous adhéraient au désir de leur
chef.
--Je suis heureux de voir que vous êtes unanimes. Je vais maintenant vous
exposer mon projet dans son ensemble. Il est juste que vous le
connaissiez.
--Oui, voyons ça, dit Kirker; faut savoir un peu ce qu'on va faire,
puisque ce n'est pas pour ramasser des scalps.
--Nous allons à la recherche de nos amis et de nos parents qui, depuis des
années, sont captifs chez nos sauvages ennemis. Il y en a beaucoup parmi
nous qui ont perdu des parents, des femmes, des soeurs et des filles.
Un murmure d'assentiment, sorti principalement des rangs des Mexicains,
vint attester la vérité de cette allégation.
--Moi-même, continua Séguin, et sa voix tremblait en prononçant ces mots,
moi-même, je suis de ce nombre. Bien des années, de longues années se sont
écoulées, depuis que mon enfant, ma fille, m'a été volée par les Navajoes.
J'ai acquis tout dernièrement la certitude qu'elle est encore vivante, et
qu'elle est dans leur capitale, avec beaucoup d'autres captives blanches.
Nous allons donc les délivrer, les rendre à leurs amis, à leurs familles.
Un cri d'approbation sortit de la foule:
--Bravo! nous les délivrerons, vive le capitaine, _viva el gefe!_
Quand le silence fut rétabli, Séguin continua:
--Vous connaissez le but, vous l'approuvez. Je vais maintenant vous faire
connaître le plan que j'ai conçu pour l'atteindre, et j'écouterai vos
avis.
Ici le chef fit une pause; les hommes demeurèrent silencieux et dans
l'attente.
--Il y a trois passages, reprit-il enfin, par lesquels nous pouvons
pénétrer dans le pays des Indiens en partant d'ici. Il y a d'abord la
route du _Puerco_ de l'ouest. Elle nous conduirait directement aux villes
des Navajoes.
--Et pourquoi ne pas prendre cette route? demanda un des chasseurs
mexicains; je connais très-bien le chemin jusqu'aux villes des Pecos.
-Parce que nous ne pourrions pas traverser les villes des Pecos sans être
vus par les espions des Navajoes. Il y en a toujours de ce côté. Bien
plus, continua Séguin, avec une expression qui correspondait à un
sentiment caché, nous n'aurions pas atteint le haut Del-Norte, que les
Navajoes seraient instruits de notre approche. Nous avons des ennemis tout
près de nous.
--_Carrai!_ c'est vrai, dit un chasseur, parlant espagnol.
--Qu'ils aient vent de notre arrivée, et, quand bien même leurs guerriers
seraient partis pour le Sud, vous pensez bien que notre expédition serait
manquée.
--C'est vrai, c'est vrai, crièrent plusieurs voix.
--Pour la même raison, nous ne pouvons pas prendre la passe de
_Polvidera_. En outre, dans cette saison, nous aurions peu de chance de
trouver du gibier sur ces deux routes. Nous ne sommes pas approvisionnés
suffisamment pour une expédition pareille. Il faut que nous trouvions un
pays giboyeux avant d'entrer dans le désert.
--C'est juste, capitaine; mais il n'y a guère de gibier à rencontrer en
prenant par la vieille mine. Quelle autre route pourrons-nous donc suivre?
--Il y a une autre route meilleure que toutes celles-là, à mon avis. Nous
allons nous diriger vers le sud, et ensuite vers l'ouest à travers les
_Llanos_ [1]de la vieille mission. De là nous remonterons vers le nord, et
entrerons dans le pays des Apaches.
[Note 1: lianos.]
--Oui, oui, c'est le meilleur chemin, capitaine.
--Notre voyage sera un peu plus long, mais il sera plus facile. Nous
trouverons des troupeaux de buffalos ou de boeufs sauvagessur les Llanos.
De plus, nous pourrons choisir notre moment avec sûreté, car en nous
tenant cachés dans les montagnes du _Pinon_, d'où l'on découvre le sentier
de guerre des Apaches, nous verrons passer nos ennemis. Quand ils auront
gagné le sud, nous traverserons le Gila, et nous remonterons l'Azul ou le
Prieto. Après avoir atteint le but de notre expédition, nous reviendrons
chez nous par le plus court chemin.
--Bravo! _Viva!_--C'est bien cela, capitaine!--C'est là le meilleur plan!
Tous les chasseurs approuvèrent. Il n'y eut pas une seule objection. Le
mot _Prieto_ avait frappé leur oreille comme une musique délicieuse.
C'était un mot magique: le nom de la fameuse rivière dans les eaux de
laquelle les légendes des trappeurs avaient placé depuis longtemps
l'_Eldorado_, la _Montagne-d'Or_. Plus d'une histoire sur cette région
renommée avait été racontée à la lueur des feux de bivouac des chasseurs;
toutes s'accordaient sur ce point que l'or se trouvait là en rognons à la
surface du sol, et couvrait de ses grains brillants le lit de la rivière.
Souvent des trappeurs avaient dirigé des expéditions vers cette terre
inconnue, très-peu, disait-on, avaient pu y arriver. On n'en citait pas un
seul qui en fût revenu. Les chasseurs entrevoyaient, pour la première
fois, la chance de pénétrer dans cette région avec sécurité, et leur
imagination se remplissait des visions les plus fantastiques. Beaucoup
d'entre eux s'étaient joints à la troupe de Séguin dans l'espoir qu'un
jour ou l'autre cette expédition pourrait être entreprise, et qu'ils
parviendraient ainsi à la _Montagne-d'Or_. Quelle fut donc leur joie
lorsque Séguin déclara son intention de se diriger vers le Prieto! A ce
nom, un bourdonnement significatif courut à travers la foule, et les
hommes se regardèrent l'un l'autre avec un air de satisfaction.
--Demain donc, nous nous mettrons en marche, ajouta le chef. Allez
maintenant et faites vos préparatifs. Nous partons au point du jour.
Aussitôt que Séguin eut fini de parler, les chasseurs se séparèrent;
chacun se mit en devoir de rassembler ses nippes, besogne bientôt faite,
car les rudes gaillards étaient fort peu encombrés d'équipages. Assis sur
un tronc d'arbre, j'examinai pendant quelque temps les mouvements de mes
farouches compagnons, et prêtai l'oreille à leurs babéliens et grossiers
dialogues. Le soleil disparut et la nuit se fit, car, dans ces latitudes,
le crépuscule ne dure qu'un instant. De nouveaux troncs d'arbres furent
placés sur les feux et lancèrent bientôt de grandes flammes. Les hommes
s'assirent autour, faisant cuire de la viande, mangeant, fumant, causant à
haute voix, et riant aux histoires de leurs propres hauts faits.
L'expression sauvage de ces physionomies était encore rehaussée par la
lumière. Les barbes paraissaient plus noires, les dents brillaient plus
blanches, les yeux semblaient plus enfoncés, les regards plus perçants et
plus diaboliques. Les costumes pittoresques, les turbans, les chapeaux
espagnols, les plumes, les vêtements mélangés; les escopettes et les
Rifles posés contre les arbres; les selles à hauts pommeaux, placées sur
des troncs d'arbres et sur des souches; les brides accrochées aux branches
inférieures; des guirlandes de viande séchée disposées en festons devant
les tentes, des tranches de venaison encore fumantes et laissant perler
leurs gouttes de jus à moitié coagulé; tout cela formait un spectacle des
plus curieux et des plus attachants. On voyait briller, dans la nuit,
comme des taches de sang, les couches de vermillon étendues sur les fronts
des guerriers indiens. C'était une peinture à la fois sauvage et
belliqueuse, mais présentant un aspect de férocité qui soulevait le coeur
non accoutumé à un tel spectacle. Une semblable peinture ne pouvait se
rencontrer que dans un bivac de guérilleros, de brigands, de _chasseurs
d'hommes_.