J'étais plongé dans une sorte de rêverie, mon esprit repassait les
événements dont je venais d'être témoin, quand une voix, que je reconnus
pour être celle du vieux Rubé, me tira de ma préoccupation.
--Attention, vous autres, garçons! Les coups du vieux Rubé ne sont pas à
mépriser, et, si je ne fais pas mieux que cet Indien, vous pourrez me
couper les oreilles.
Un rire bruyant accueillit cette allusion du trappeur, à ses oreilles
dont, ainsi que je l'ai dit, il était déjà privé; elles avaient été
coupées de si près qu'il ne restait plus la moindre prise au couteau ou
aux ciseaux.
--Comment vas-tu faire, Rubé? cria un des chasseurs. Vas-tu tirer le but
sur ta propre tête?
--Attendez un peu, vous allez voir, répliqua Rubé, se dirigeant vers un
arbre, et tirant de son repos un long et lourd rifle qu'il se mit à
essuyer avec soin.
L'attention se porta alors sur les mouvements du trappeur. On se mit à
bâtir des conjectures sur ce qu'il voulait faire. Par quel exploit
voulait-il donc éclipser le coup dont on venait d'être témoin? Personne ne
pouvait le deviner.
--Je le battrai, continua-t-il en rechargeant son fusil, ou bien vous
pourrez me couper le petit doigt de la main droite. Un autre éclat de rire
se fit entendre, car chacun pouvait voir que ce doigt lui manquait déjà.
--Oui, oui, oui, dit-il encore regardant en face tous ceux qui
l'entouraient; je veux être scalpé si je ne fais pas mieux que lui.
A cette dernière boutade, les rires redoublèrent, car, bien que le bonnet
de peau de chat lui couvrit entièrement la tête, tous ceux qui étaient là
savaient que le vieux Rubé avait depuis longtemps perdu la peau de son
crâne.
--Mais comment vas-tu t'y prendre? Dis-nous ça, vieille rosse.
--Vous voyez bien ça, n'est-ce pas? demanda le trappeur, montrant un petit
fruit du cactus _pitayaya_ qu'il venait de cueillir et de débarrasser de
son enveloppe épineuse.
--Oui, oui, firent plusieurs.
--Vous le voyez, n'est-ce pas? Vous voyez que ça n'est pas moitié aussi
gros que la calebasse de l'Indien. Vous voyez bien, n'est-ce pas?
--Oh! certainement. Un idiot le verrait.
--Bien, supposez que j'enlève ça à soixante pas, _plomb centre_.
--La belle affaire! s'écrièrent plusieurs voix, sur un ton de
désappointement.
--Pose ça sur un bâton, et n'importe qui de nous l'enlèvera, dit le
principal orateur de la troupe.--Voilà Barney qui le ferait avec son vieux
mousquet de munition. N'est-ce, pas Barney?
--Certainement, en visant bien, répondit un tout petit homme appuyé sur un
mousquet et vêtu d'un uniforme en lambeaux qui avait été autrefois bleu de
ciel. J'avais déjà remarqué cet individu, en partie à cause de son
costume, mais plus particulièrement encore à cause de la couleur rouge de
ses cheveux qui étaient les plus rouges que j'eusse jamais vus, et qui,
ayant été coupés ras, selon la sévère discipline de la caserne,
commençaient à repousser tout autour de sa petite tête ronde, drus,
serrés, gros, et de la couleur d'une carotte épluchée. Il était impossible
de se tromper sur le pays de Barney. Pour parler le langage des trappeurs,
un _idiot_ pouvait le dire. Qui avait conduit là cet individu? Il ne me
fut pas difficile de m'en instruire. Il avait tenu garnison, comme soldat,
dans un des postes de la frontière. C'était un des _bleus-de-ciel de
l'oncle Sam_. Fatigué de la viande de porc, de la pipe de terre, et des
distributions trop généreuses de couenne de lard, il avait déserté. Je ne
sais pas quel était son véritable nom, mais il s'était présenté sous celui
de O'Corck: Barney O'Corck.
Un éclat de rire accueillit la réponse à la question du chasseur.
--N'importe qui de nous, continua l'orateur, peut enlever cette boulette
comme ça. Mais ça fait une petite différence quand on voit à travers la
mire une jolie fille comme celle de tout à l'heure.
--Tu as raison, Dick, dit un autre chasseur, ça vous fait passer un petit
frisson dans les jointures.
--Quelle céleste apparition! que de grâces! que de beauté! s'écria le
petit Irlandais, avec une vivacité et une expression qui provoquèrent de
nouveaux éclats de rire.
--Pish! fit Rubé, qui avait fini de charger, vous êtes un tas de nigauds;
v'là ce que vous êtes. Qu'est-ce qui vous parle d'un pieu? J'ajusterai sur
une squaw tout aussi bien que l'Indien, et elle ne demandera pas mieux que
de porter le but pour l'Enfant; elle ne demandera pas mieux.
--Une squaw! Toi! une squaw?
--Oui, rosses, j'ai une _squaw_ que je ne changerais pas contre deux des
siennes. Je ne voudrais pas, pour rien au monde, faire seulement une
égratignure à la pauvre vieille. Tenez-vous tranquilles et attendez un
peu; vous allez voir.
Ce disant, le vieux goguenard enfumé mit son fusil sur son épaule et
s'enfonça dans le bois.
Moi, et quelques autres nouveaux venus qui ne connaissions pas Rubé, nous
crûmes vraiment qu'il avait une vieille compagne. On ne voyait aucune
femme dans le camp, mais elle pouvait être quelque part dans le bois. Les
trappeurs, qui le connaissaient mieux, commençaient à comprendre que le
vieux bonhomme se préparait à faire quelque farce; ils y étaient habitués.
Nous ne restâmes pas longtemps en suspens. Quelques minutes après, Rubé
revenait côte à côte avec sa _vieille squaw_, sous la forme d'un mustang
long, maigre, décharné, osseux, et que, vu de plus près, on reconnaissait
pour une jument. C'était là la _squaw_ de Rubé, et, de fait, elle lui
ressemblait quelque peu, excepté par les oreilles, qu'elle portait fort
longues, comme tous ceux de sa race; cette race même qui avait fourni le
coursier sur lequel don Quichotte chargeait les moulins à vent. Ces
longues oreilles l'auraient fait prendre pour une mule; en l'examinant
attentivement, on reconnaissait un pur mustang. Sa robe paraissait avoir
été autrefois de cette couleur brun jaunâtre que l'on désigne sous le nom
de terre de Sienne; couleur très-commune chez les chevaux mexicains. Mais
le temps et les cicatrices l'avaient quelque peu métamorphosée, et le
poils gris dominaient sur tout son corps, particulièrement vers la tête et
l'encolure. Ces parties étaient d'un gris sale de nuances mélangées. Elle
était fortement poussive, et de minute en minute, sous l'action
spasmodique des poumons, son dos se soulevait par saccades, comme si elle
avait fait un effort impuissant pour lancer une ruade. Son échine était
mince comme un rail, et elle portait sa tête plus basse que ses épaules.
Mais il y avait quelque chose dans le scintillement de son oeil unique
(car elle n'en avait qu'un) qui indiquait de sa part l'intention formelle
de durer encore longtemps. C'était une bonne bête de selle. Telle était la
vieille squaw que Rubé avait promis d'exposer à sa balle. Son entrée fut
saluée par de retentissants éclats de rire.
--Maintenant, regardez bien, garçons, dit-il en faisant halte devant la
foule, vous pouvez rire, vous pouvez rire, jacassez et blaguez tant qu'il
vous plaira! mais l'Enfant va faire un coup qui surpassera celui de
l'Indien;--il le fera,--ou il n'est qu'une mazette.
Plusieurs des assistants firent observer que la chose ne leur paraissait
pas impossible, mais qu'ils désiraient voir comment il s'y prendrait pour
cela. Tous ceux qui le connaissaient ne doutaient pas que Rubé ne fût,
comme il l'était en effet, un des meilleurs tireurs de la montagne; aussi
fort peut-être que l'Indien: mais les circonstances et la manière de
procéder avaient donné un grand éclat au coup précédent. On ne voyait pas
tous les jours une jeune fille comme celle-là placer sa tête devant le
canon d'un fusil; et il n'y avait guère de chasseur qui se fût risqué à
tirer sur un but ainsi disposé. Comment donc Rubé allait-il s'y prendre
pour faire mieux que l'Indien. Telle était la question que chacun
adressait à son voisin, et qui fut enfin adressée à Rubé lui-même.
--Taisez vos mâchoires, répondit-il, et je vas vous le montrer. D'abord,
et d'une, vous voyez tous que ce fruit que voici n'est pas moitié aussi
gros que celui de l'autre?
--Oui, certainement, répondirent plusieurs voix. C'était une circonstance
en sa faveur évidemment.
--Oui! oui!
--Bien; maintenant, autre chose. L'Indien a enlevé le but de dessus la
tête. Eh bien, l'Enfant va l'enlever de dessus la queue Votre Indien en
ferait-il autant? Eh! garçons?
--Non! non!
--Ça l'enfonce-t-y ou ça ne l'enfonce-t-y pas?
--Ça l'enfonce! Certainement. C'est bien plus fort. Hourra! vociférèrent
plusieurs voix au milieu des convulsions de rire de tous. Personne ne
contesta, car les chasseurs, prenant goût à la farce, désiraient la voir
aller jusqu'au bout.
Rubé ne les fit pas longtemps languir. Laissant son fusil entre les mains
de son ami Garey, il conduisit la vieille jument vers la place qu'avait
occupée la jeune Indienne. Arrivé là, il s'arrêta. Nous nous attendions
tous à le voir tourner l'animal, de manière à présenter le flanc, pour
mettre son corps hors d'atteinte, mais nous vîmes bientôt que ce n'était
pas l'intention du vieux compagnon. En faisant ainsi, il aurait manqué
l'effet, et nul doute qu'il ne se fût beaucoup préoccupé de la mise en
scène. Choisissant une place où le terrain était un peu en pente, il y
conduisit le mustang, et le plaça de manière à ce que ses pieds de devant
fussent en contre-bas. La queue se trouvait ainsi dominer le reste du
corps. Après avoir posé l'animal bien carrément, l'arrière tourné vers le
camp, il lui dit quelques mots tout bas, puis il plaça le fruit sur la
courbe la plus élevée de la croupe, et revint sur ses pas. La jument
resterait-elle là sans bouger? Il n'y avait rien à craindre de ce côté.
Elle avait été dressée à garder l'immobilité la plus complète pendant des
périodes plus longues que celle qui lui était imposée en ce moment. La
bête, dont on ne voyait que les jambes de derrière et le croupion, car les
mules lui avaient arraché tous les crins de la queue, présentait un aspect
tellement risible, que la plupart des spectateurs en était à se pâmer.
--Taisez vos bêtes de rires, entendez-vous! dit Rubé, saisissant son fusil
et prenant position.
Les rires cessèrent, nul ne voulant déranger le coup.
--Maintenant, vieux _tar-guts_, ne perds pas ta charge! Murmura le vieux
trappeur en parlant à son fusil qui, un instant après, était levé, puis
abaissé.
Personne ne doutait que Rubé ne dût atteindre l'objet qu'il visait.
C'était un coup familier aux tireurs de l'Ouest, que de toucher un but à
soixante yards. Et certainement Rubé l'aurait fait.
Mais juste au moment où il pressait la détente, le dos de la jument fut
soulevé par une de ces convulsions spasmodiques auxquelles elle était
sujette, et le _pitahaya_ tomba à terre. La balle était partie, et, rasant
l'épaule de la bête, elle alla traverser une de ses oreilles. La direction
du coup ne put être reconnue qu'ensuite; mais l'effet produit fut
immédiatement visible. La jument, touchée en un endroit des plus
sensibles, poussa un cri presque humain; et, se retournant de bout en
bout, se mit à galoper vers le camp, lançant des ruades à tout ce qui se
rencontrait sur son chemin. Les cris et les rires éclatants des trappeurs,
les sauvages exclamations des Indiens, les «_vayas_» et «_vivas_» des
Mexicains, les jurements terribles du vieux Rubé formèrent un étrange
concert dont ma plume est impuissante à reproduire l'effet.