GÉOGRAPHIE ET GÉOLOGIE.

Nous nous reposâmes environ une heure sous l'ombre fraîche, pendant que

nos chevaux se refaisaient aux dépens de l'excellent pâturage qui

croissait abondant autour d'eux. Nous causions du pays curieux que nous

étions en train de traverser; curieux sous le rapport de sa géographie, de

sa géologie, de sa botanique et de son histoire; curieux enfin sous tous

les rapports. Je suis, je puis le dire, un voyageur de profession.

J'éprouvais un vif intérêt à me renseigner sur les contrées sauvages qui

s'étendaient à des centaines de milles autour de nous; et il n'y avait pas

d'homme plus capable de m'instruire à cet égard que mon interlocuteur. Mon

voyage en aval de la rivière m'avait très-peu initié à la physionomie du

pays. J'étais à cette époque, ainsi que je l'ai dit, dévoré par la fièvre;

et ce que j'avais pu voir n'avait laissé dans ma mémoire que des souvenirs

confus comme ceux d'un songe. Mais j'avais repris possession de toutes mes

facultés, et les paysages que nous traversions tantôt charmants et revêtus

des richesses méridionales, tantôt sauvages, accidentés, pittoresques,

frappaient vivement mon imagination.

L'idée que cette partie du pays avait été occupée autrefois par les

compagnons de Cortez, ainsi que le prouvaient de nombreuses ruines;

qu'elle avait été reconquise par les sauvages, ses anciens possesseurs;

l'évocation des scènes tragiques qui avaient dû accompagner cette reprise

de possession, inspiraient une foule de pensées romanesques auxquelles les

réalités qui nous environnaient formaient un admirable cadre. Séguin était

communicatif, d'une intelligence élevée, et ses vues étaient pleines de

largeur. L'espoir d'embrasser bientôt son enfant, si longtemps perdue,

soutenait en lui la vie. Depuis bien des années, il ne s'était pas senti

aussi heureux.

--C'est vrai, dit-il répondant à une de mes questions, on connaît bien peu

de choses de toute cette contrée, au delà des établissements mexicains.

Ceux qui auraient pu en dresser la carte géographique n'ont pas accompli

cette tâche. Ils étaient trop absorbés dans la recherche de l'or; et leurs

misérables descendants, comme vous avez pu le voir, sont trop occupés à se

voler les uns les autres, pour s'inquiéter d'autre chose. Ils ne savent

rien de leur pays au delà des bornes de leurs domaines, et le désert gagne

tous les jours sur eux. Tout ce qu'ils en savent, c'est que c'est de ce

côté que viennent leurs ennemis, qu'ils redoutent comme les enfants

craignent le loup et Croquemitaine.

--Nous sommes ici, continua Séguin, à peu près au centre du continent: au

coeur du Sahara américain. Le Nouveau-Mexique est une oasis, rien de plus.

Le désert l'environne d'une ceinture de plusieurs centaines de milles de

largeur; dans certaines directions, vous pouvez faire mille milles, à

partir du Del-Norte, sans rencontrer un point ferme. L'oasis de New-Mexico

doit son existence aux eaux fertilisantes du Del-Norte. C'est le seul

point habité par les blancs, entre la rive droite de Mississipi et les

bords de l'océan Pacifique, en Californie. Vous y êtes arrivé en

traversant un désert, n'est-ce pas?

--Oui. Et, à mesure que nous nous éloignions du Mississipi en nous

rapprochant des montagnes Rocheuses, le pays devenait de plus en plus

stérile. Pendant les trois cents derniers milles environ, nous pouvions à

peine trouver l'eau et l'herbe nécessaires à nos animaux. Mais est-ce

qu'il en est ainsi au nord et au sud de la route que nous avons suivie?

Au nord et au sud, pendant plus d'un millier de milles, depuis les plaines

du Texas jusqu'aux lacs du Canada, tout le long de la baie des montagnes

Rocheuses, et jusqu'à moitié chemin des établissements qui bordent le

Mississipi, vous ne trouverez pas un arbre, pas un brin d'herbe.

--Et à l'ouest des montagnes?

--Quinze cents milles de désert en longueur sur à peu près sept ou huit

cents de large. Mais la contrée de l'ouest présente un caractère

différent. Elle est plus accidentée, plus montagneuse, et, si cela est

possible, plus désolée encore dans son aspect. Les feux volcaniques ont eu

là une action plus puissante, et, quoique des milliers d'années se soient

écoulées depuis que les volcans sont éteints, les roches ignées, à

beaucoup d'endroits, semblent appartenir à un soulèvement tout récent. Les

couleurs de la lave et des scories qui couvrent les plaines à plusieurs

milles d'étendue, dans certains endroits n'ont subi aucune modification

sous l'action végétale ou climatérique. Je dis que l'action climatérique

n'a eu aucun effet, parce qu'elle n'existe pour ainsi dire pas dans cette

région centrale.

--Je ne vous comprends pas.

--Voici ce que je veux dire: les changements atmosphériques sont

insensibles ici; rarement il y a pluie ou tempête. Je connais tels

districts où pas une goutte d'eau n'est tombée dans le cours de plusieurs

années.

--Et pouvez-vous vous rendre compte de ce phénomène?

--J'ai ma théorie; peut-être ne semblerait-elle pas satisfaisante au

météorologiste savant; mais je veux vous l'exposer.

Je prêtai l'oreille avec attention, car je savais que mon compagnon était

un homme de science, d'expérience et d'observation, et les sujets du genre

de ceux qui nous occupaient m'avaient toujours vivement intéressé. Il

continua:

--Il ne peut y avoir de pluie s'il n'y a pas de vapeur dans l'air. Il ne

peut y avoir de vapeur dans l'air s'il n'y a pas d'eau sur la terre pour

la produire. Ici, l'eau est rare, et pour cause.

Cette région du désert est à une grande hauteur; c'est un plateau

très-élevé. Le point où nous sommes est à près de 6,000 pieds au-dessus du

niveau de la mer. De là, la rareté des sources qui, d'après les lois de

l'hydraulique, doivent être alimentées par des régions encore plus

élevées; or, il n'en existe pas sur ce continent. Supposez que je puisse

couvrir ce pays d'une vaste mer, entourée comme d'un mur par ces hautes

montagnes qui le traversent; et cette mer a existé, j'en suis convaincu, à

l'époque de la création de ces bassins. Supposez que je crée une telle mer

sans lui laisser aucune voie d'écoulement, sans le moindre ruisseau

d'épuisement; avec le temps, elle irait se perdre dans l'Océan, et

laisserait la contrée dans l'état de sécheresse où vous la voyez

aujourd'hui.

--Mais comment cela! par l'évaporation?

-Au contraire; l'absence d'évaporation serait la cause de leur épuisement.

Et je crois que c'est ainsi que les choses se sont passées.

--Je ne saurais comprendre cela.

--C'est très-simple. Cette région, nous l'avons dit, est très-élevée; en

conséquence, l'atmosphère est froide, et l'évaporation s'y produit avec

moins d'énergie que sur les eaux de l'Océan. Maintenant, il s'établira

entre l'Océan et cette mer intérieure, un échange de vapeurs par le moyen

des vents et des courants d'air; car c'est ainsi seulement que le peu

d'eau qui arrive sur ces plateaux peut parvenir. Cet échange sera

nécessairement en faveur des mers intérieures, puisque leur puissance

d'évaporation est moindre, et pour d'autres causes encore. Nous n'avons

pas le temps de procéder à une démonstration régulière de ce résultat.

Admettez-le, quant à présent, vous y réfléchirez plus tard à loisir.

--J'entrevois la vérité; je vois ce qui se passe.

--Que suit-il de là? Ces mers intérieures se rempliront graduellement

jusqu'à qu'elles débordent. La première petite rigole qui passera

par-dessus le bord sera le signal de leur destruction. L'eau se creusera

peu à peu un canal à travers le mur des montagnes; tout petit d'abord,

puis devenant de plus en plus large et profond sous l'incessante action du

flot, jusqu'à ce que, après nombre d'années,--de siècles,--de centaines de

siècles, de milliers, peut-être, une grande ouverture comme celle-ci (et

Séguin me montrait le cañon) soit pratiquée; et bientôt la plaine aride

que nous voyons derrière sera livrée à l'étude du géologue étonné.

--Et vous pensez que les plaines situées entre les Andes et les montagnes

Rocheuses sont des lits desséchés de mers?

--Je n'ai pas le moindre doute à cet égard. Après le soulèvement de ses

immenses murailles, les cavités nécessairement remplies par les pluies de

l'Océan, formèrent des mers; d'abord très-basses, puis de plus en plus

profondes, jusqu'à ce que leur niveau atteignit celui des montagnes qui

leur servaient de barrière, et que, comme je vous l'ai expliqué, elles se

frayassent un chemin pour retourner à l'Océan.

--Mais est-ce qu'il n'existe pas encore une mer de ce genre?

--Le grand Lac Salé? Oui, c'en est une. Il est situé au nord-ouest de

l'endroit où nous sommes. Ce n'est pas seulement une mer, mais tout un

système de lacs, de sources, de rivières, les unes salées les autres d'eau

douce; et ces eaux n'ont aucun écoulement vers l'Océan. Elles sont barrées

par des collines et des montagnes qui constituent dans leur ensemble un

système géographique complet.

--Est-ce que cela ne détruit pas votre théorie?

--Non. Le bassin où ce phénomène se produit est beaucoup moins élevé que

la plupart des plateaux du désert. La puissance d'évaporation équilibre

l'apport de ces sources et de ces rivières, et conséquemment neutralise

leur effet, c'est-à-dire que dans l'échange de vapeurs qui se fait avec

l'Océan, ce bassin donne autant qu'il reçoit. Cela tient moins encore à

son peu d'élévation qu'à l'inclinaison particulière des montagnes qui y

versent leurs eaux. Placez-le dans une situation plus froide, _coeteris

paribus_, et avec le temps, l'eau se creusera un canal d'épuisement. Il en

est de ce lac comme de la mer Caspienne, de la mer d'Aral, de la mer

Morte. Non, mon ami, l'existence du grand Lac Salé ne contrarie pas ma

théorie. Autour de ses bords le pays est fertile; fertile à cause des

pluies dont il est redevable aux masses d'eau qui l'entourent. Ces pluies

ne se produisent que dans un rayon assez restreint, et ne peuvent agir sur

toute la région des déserts qui restent secs et stériles à cause de leur

grande distance de l'Océan.

--Mais les vapeurs qui s'élèvent de l'Océan ne peuvent-elles venir

jusqu'au désert?

--Elles le peuvent, comme je vous l'ai dit, dans une certaine mesure;

autrement il n'y pleuvrait jamais. Quelquefois, sous l'influence de

quelque cause extraordinaire, telle que des vents violents, les nuages

arrivent par masses jusqu'au centre du continent. Alors vous avez des

tempêtes, et de terribles tempêtes! Mais, généralement, ce sont seulement

les bords des nuages qui arrivent jusque-là, et ces lambeaux de nuages

combinés avec les vapeurs, résultant de l'évaporation propre des sources

et des rivières du pays, fournissent toute la pluie qui y tombe. Les

grandes masses de vapeur qui s'élèvent du Pacifique et se dirigent vers

l'est, s'arrêtent d'abord sur les côtes et y déposent leurs eaux; celles

qui s'élèvent plus haut et dépassent le sommet des montagnes vont plus

loin, mais elles sont arrêtées, à cent milles de là, par les sommets plus

élevés de la sierra Nevada, où elles se condensent et retournent en

arrière vers l'Océan, par les cours du Sacramento et du San-Joachim. Il

n'y a que la bordure de ces nuages qui, s'élevant encore plus haut et

échappant à l'attraction de la Nevada, traverse et vient s'abattre sur le

désert. Qu'en résulte-t-il? L'eau n'est pas plutôt tombée qu'elle est

entraînée vers la mer par le Gila et le Colorado, dont les ondes grossies

fertilisent les pentes de la Nevada; pendant ce temps, quelques fragments,

échappés d'autres masses de nuages, apportent un faible tribut d'humidité

aux plateaux arides et élevés de l'intérieur, et se résolvent en pluie ou

en neige sur les pics des montagnes Rocheuses. De là les sources des

rivières qui coulent à l'est et à l'ouest; de là les oasis, semblables à

des parcs que l'on rencontre au milieu des montagnes. De là les fertile

vallées du Del-Norte et des autres cours d'eau qui couvrent ces terres

centrales de leurs nombreux méandres. Les nuages qui s'élèvent de

l'Atlantique agissent de la même manière en traversant la chaîne des

Alleghanis. Après avoir décrit un grand arc de cercle autour de la terre,

ils se condensent et tombent dans les vallées de l'Ohio et du Mississipi.

De quelque côté que vous abordiez ce grand continent, à mesure que vous

Vous approchez du centre, la fertilité diminue et cela tient uniquement

au manque d'eau. En beaucoup d'endroits, partout où l'on peut apercevoir

une trace d'herbe, le sol renferme tous les éléments d'une riche

végétation. Le docteur vous le dira: il l'a analysé.

--Ya! ya! cela est vrai, se contenta d'affirmer le docteur.

--Il y a beaucoup d'oasis, continua Séguin, et dès qu'on a de l'eau pour

pouvoir arroser, une végétation luxuriante apparaît aussitôt. Vous avez dû

remarquer cela en suivant le cours inférieur de la rivière, et c'est ainsi

que les choses se passaient dans les établissements espagnols sur les

rives du Gila.

--Mais pourquoi ces établissements ont-ils été abandonnés? demandai-je,

n'ayant jamais entendu assigner aucune cause raisonnable à la dispersion

de ces florissantes colonies.

--Pourquoi! répondit Séguin avec une énergie marquée, pourquoi! Tant

qu'une race autre que la race ibérienne n'aura pas pris possession de

cette terre, l'Apache, le Navajo et le Comanches, les vaincus de Cortez,

et quelquefois ses vainqueurs chasseront les descendants de ces premiers

conquérants du Mexique. Voyez, les provinces de Sonora, de Chihuahua, à

moitié dépeuplées! Voyez le Nouveau-Mexique: ses habitants ne vivent que

par tolérance; il semble qu'ils ne cultivent la terre que pour leurs

ennemis, qui prélèvent sur eux un tribut annuel!--Mais, allons! le soleil

nous dit qu'il est temps de partir; allons! Montez à cheval; nous pouvons

suivre la rivière, continua-t-il. Il n'a pas plu depuis quelque temps et

l'eau est basse; autrement il nous aurait fallu faire quinze milles à

travers la montagne. Tenez-vous près des rochers! Marchez derrière moi!

Cet avertissement donné, il entra dans le canon; je le suivis, ainsi que

Godé et le docteur.

Les chasseurs de chevelures · 第 35 / 114 题