Je ne veux pas fatiguer le lecteur par les détails d'une scène de départ.
Nous étions en selle avant que les étoiles eussent pâli, et nous suivions
la voie sablonneuse. A peu de distance de la maison, la route faisait un
coude et s'enfonçait dans un bois épais. Là, j'arrêtai mon cheval, je
laissai passer mes compagnons, et, me dressant sur mes étriers, je
regardai en arrière. Mes yeux se dirigèrent du côté des vieux murs gris,
et se portèrent sur l'_azotea_.
Sur le bord du parapet, se dessinant à la pâle lueur de l'aurore, était
celle que cherchait mon regard. Je ne pouvais distinguer ses traits; mais
je reconnaissais le charmant ovale de sa figure, qui se découpait sur le
ciel comme un noir médaillon. Elle se tenait auprès d'un des
palmiers-yucca qui croissaient sur la terrasse. La main appuyée au tronc,
elle se penchait en avant, interrogeant l'ombre de ses yeux. Peut-être
aperçut-elle les ondulations d'un mouchoir agité; peut-être entendit-elle
son nom, et répondit-elle au tendre adieu qui lui fut porté par la brise
du matin. S'il en est ainsi, sa voix fut couverte par le bruit des
piaffements de mon cheval qui, tournant brusquement sur lui-même,
m'emporta sous l'ombre épaisse de la forêt. Plusieurs fois je me retournai
pour tâcher d'apercevoir encore cette silhouette chérie, mais d'aucun
point la maison n'était visible. Elle était cachée par les bois sombres et
majestueux. Je ne voyais plus que les longues aiguilles des palmillas
pittoresques; et, la route descendant entre deux collines, ces palmillas
eux-mêmes disparurent bientôt à mes yeux.
Je lâchai la bride, et, laissant mon cheval aller à volonté, je tombai
dans une suite de pensées à la fois douces et pénibles. Je sentais que
l'amour dont mon coeur était rempli occuperait toute ma vie; que,
dorénavant, cet amour serait le pivot de toutes mes espérances, le
puissant mobile de toutes mes actions. Je venais d'atteindre l'âge
d'homme, et je n'ignorais pas cette vérité, qu'un amour pur comme celui-là
était le meilleur préservatif contre les écarts de la jeunesse, la
meilleure sauvegarde contre tous les entraînements dangereux. J'avais
appris cela de celui qui avait présidé à ma première éducation, et dont
l'expérience m'avait été souvent d'un trop puissant secours pour que je ne
lui accordasse pas toute confiance. Plus d'une fois j'avais eu l'occasion
de reconnaître la justesse de ses avis. La passion que j'avais inspirée à
cette jeune fille était, j'en avais conscience, aussi profonde, aussi
ardente que celle que j'éprouvais moi-même; peut-être plus vive encore;
car mon coeur avait connu d'autres affections, tandis que le sien n'avait
jamais battu que sous l'influence des tendres soins qui avaient entouré
son enfance. C'était son premier sentiment puissant, sa première passion.
Comment n'aurait-il pas envahi tout son coeur, dominé toutes ses pensées?
Elle, si bien faite pour l'amour, si semblable à la Vénus mythologique?
Ces réflexions n'avaient rien que d'agréable; mais le tableau
s'assombrissait quand je cessais de considérer le passé. Quelque chose, un
démon sans doute, me disait tout bas: Tu ne la reverras plus jamais! Cette
idée toute hypothétique qu'elle fût, suffisait pour me remplir l'esprit de
sombres présages, et je me mis à interroger l'avenir. Je n'étais point en
route pour une de ces parties de plaisir de laquelle on revient à jour et
à heure fixes. J'allais affronter des dangers, les dangers du désert, dont
je connaissais toute la gravité. Dans nos plans de la nuit précédente,
Séguin n'avait pas dissimulé les périls de notre expédition. Il me les
avait détaillés avant de m'imposer l'engagement de le suivre. Quelques
semaines auparavant, je m'en serais préoccupé; ces périls même auraient
été pour moi un motif d'excitation de plus. Mais alors mes sentiments
étaient bien changés; je savais que la vie d'une autre était attachée à la
mienne. Que serait-ce donc si le démon disait vrai? Ne plus la revoir,
jamais! jamais!... Affreuse pensée--et je cheminais affaissé sur ma selle,
sous l'influence d'une amère tristesse. Mais je me sentais porté par mon
cher Moro qui semblait reconnaître son cavalier; son dos élastique se
soulevait sous moi; mon âme répondait à la sienne, et les effluves de son
ardeur réagissaient sur moi. Un instant après je rassemblais les rênes et
je m'élançais au galop pour rejoindre mes compagnons. La route, bordant la
rivière, la traversant de temps en temps au moyen de gués peu profonds,
serpentait à travers les vallées garnies de bois touffus.
Le chemin était difficile à cause des broussailles épaisses; et quoique
les arbres eussent été entaillés pour établir la route, on n'y voyait
aucun signe de passage antérieur, à peine quelques pas, de cheval. Le pays
paraissait sauvage et complètement inhabité. Nous en voyions la preuve
dans les rencontres fréquentes de daims et d'antilopes, qui traversaient
le chemin et sortaient des taillis sous le nez de nos chevaux. De temps en
temps, la route s'éloignait beaucoup de la rivière pour éviter ses coudes
nombreux. Plusieurs fois nous traversâmes de larges espaces où de grands
arbres avaient été abattus, et où des défrichements avaient été pratiqués;
mais cela devait remonter à une époque très reculée, car la terre qui
avait été remuée avec la charrue, était maintenant couverte de fourrés
épais et impénétrables. Quelques troncs brisés et tombant en pourriture,
quelques lambeaux de murailles, écroulées, en adobé, indiquait la place où
le _rancho_ du settler avait été posé. Nous passâmes près d'une église en
ruines, dont les vieilles tourelles s'écroulaient pierre à pierre. Tout
autour, des monceaux d'adobé couvraient la terre sur une étendue de
plusieurs acres. Un village prospère avait existé là. Qu'était-il devenu?
Où étaient ses habitants affairés? Un chat sauvage s'élança du milieu des
ronces qui recouvraient les ruines, et s'enfonça dans la forêt; un hibou
s'envola lourdement du haut d'une coupole croulante, et voleta autour de
nos têtes en poussant son plaintif _woû-hoû-ah_ ajoutant ainsi un trait de
plus à cette scène de désolation. Pendant que nous traversions ces ruines,
un silence de mort nous environnait, troublé seulement par le houloulement
De l'oiseau de nuit et par le _cronk-cronk_ des fragments de poteries dont
les rues désertes étaient parsemées et qui craquaient sous les pieds de
nos chevaux. Mais où donc étaient ceux dont l'écho de ces murs avait
autrefois répercuté les voix? qui s'étaient agenouillés sous l'ombre
sainte de ces piliers jadis consacrés? Ils étaient partis; pour quel pays?
Et pourquoi? Je fis ces questions à Séguin qui me répondit laconiquement:
--Les Indiens!
C'était l'oeuvre du sauvage armé de sa lance redoutable, de son couteau à
scalper, de son arc et de sa hache de combat, de ses flèches empoisonnées
et de sa torche incendiaire.
--Les Navajoes? demandai-je.
--Les Navajoes et les Apaches.
--Mais ne viennent-ils plus par ici?
Un sentiment d'anxiété m'avait tout à coup traversé l'esprit. Nous étions
encore tout près de la maison; je pensais à ses murailles sans défense.
J'attendais la réponse avec anxiété.
--Ils n'y viennent plus.
--Et pourquoi?
--Ceci est notre territoire, répondit-il d'un ton significatif. Nous
voici, monsieur, dans un pays où vivent d'étranges habitants; vous verrez.
Malheur à l'Apache ou au Navajo qui oserait pénétrer dans ces forêts.
A mesure que nous avancions, la contrée devenait plus ouverte, et nous
voyions deux chaînes de hautes collines taillées à pic, s'étendant au nord
et au sud sur les deux rives du fleuve, ces collines se rapprochaient
tellement qu'elles semblaient barrer complètement la rivière. Mais ce
n'était qu'une apparence. En avançant plus loin, nous entrâmes dans un de
ces terribles passages que l'on désigne dans le pays sous le nom de
_cañons_ [1], et que l'on voit indiqués si souvent sur les cartes de
l'Amérique intertropicale. La rivière, en traversant ce canon, écumait
entre deux immenses rochers taillés à pic, s'élevant à une hauteur de
plus de mille pieds, et dont les profils, à mesure que nous nous en
approchions, nous figuraient deux géants furieux qui, séparés par une main
puissante, continuaient de se menacer l'un l'autre. On ne pouvait regarder
sans un sentiment de terreur, les faces lisses de ses énormes rochers et
je sentis un frisson dans mes veines quand je me trouvai sur le seuil de
cette porte gigantesque.
[Note 1: prononcez kagnonz.]
--Voyez-vous ce point? dit Séguin en indiquant une roche qui surplombait
la plus haute cime de cet abîme.
Je fis signe que oui, car la question m'était adressée.
--Eh bien, voilà le saut que vous étiez si désireux de faire. Nous vous
avons trouvé vous balançant contre ce rocher là-haut.
--Grand Dieu! m'écriai-je, considérant cette effrayante hauteur. Bien que
solidement assis sur ma selle, je me sentis pris de vertige à cet aspect,
et je fus forcé de marcher quelques pas.
--Et sans votre noble cheval, continua mon compagnon, le docteur que voici
aurait pu se perdre dans toutes sortes d'hypothèses en examinant ce qui
serait resté de vos os. Oh! Moro! beau Moro!
--Oh! _mein got!_ ya! ya! dit avec le ton de l'assentiment le botaniste,
regardant le précipice, et semblant éprouver le même sentiment de malaise
que moi.
Séguin était venu se placer à côté de moi, et flattait de la main le cou
de mon cheval avec un air d'admiration.
--Mais pourquoi donc, lui dis-je, me rappelant les circonstances de notre
première entrevue; pourquoi donc étiez-vous si désireux de posséder Moro?
--Une fantaisie.
--Ne puis-je savoir pourquoi? Il me semble au fait que vous m'avez dit
alors que vous ne pouviez pas me l'apprendre?
--Oh! si fait; je puis facilement vous le dire. Je voulais tenter
l'enlèvement de ma fille, et j'avais besoin pour cela du secours de votre
cheval.
--Mais, comment?
--C'était avant que j'eusse entendu parler de l'expédition projetée par
nos ennemis. Comme je n'avais aucun espoir de la recouvrer autrement, je
voulais pénétrer dans le pays, seul ou avec un ami sûr, et recourir à la
ruse pour l'enlever. Leurs chevaux sont rapides; mais ils ne peuvent
lutter contre un arabe, ainsi que vous aurez l'occasion de vous en
assurer. Avec un animal comme celui-ci, j'aurais pu me sauver, à moins
d'être entouré; et, même dans ce cas, j'aurais pu m'en tirer au prix de
quelques légères blessures. J'avais l'intention de me déguiser et d'entrer
dans leur ville sous la figure d'un de leurs guerriers. Depuis longtemps
je possède à fond leur langue.
--C'eût été là une périlleuse entreprise.
--Sans aucun doute! mais c'était ma dernière ressource, et je n'y avais
recours qu'après avoir épuisé tous les efforts; après tant d'années
d'attente, je ne pouvais plus y tenir. Je risquais ma vie. C'était un coup
de désespoir, mais, à ce moment, j'y étais pleinement déterminé.
--J'espère que nous réussirons, cette fois.
--J'y compte fermement. Il semble que la Providence veuille enfin se
déclarer en ma faveur. D'un côté, l'absence de ceux qui l'ont enlevée; de
l'autre, le renfort considérable qu'a reçu ma troupe d'un gros parti de
trappeurs des plaines de l'Est. Les peaux d'ours sont tombées, comme ils
disent, à ne pas valoir une bourre de fusil, et ils trouvent que les
Peaux-Rouges rapportent davantage. Ah! j'espère en venir à bout, cette
fois.
Il accompagna ces derniers mots d'un profond soupir.
Nous arrivions en ce moment à l'entrée d'une gorge, et l'ombre d'un bois
de cotonniers nous invitait au repos.
--Faisons halte ici, dit Séguin.
Nous mîmes pied à terre, et nos chevaux furent attachés de manière à
pouvoir paître. Nous prîmes place sur l'épais gazon, et nous étalâmes les
provisions dont nous nous étions munis pour le voyage.