LUMIÈRE ET OMBRE

La maison que nous habitions occupait le milieu d'un enclos carré qui

s'étendait jusqu'au bord de la rivière de Del-Norte. Cet enclos, qui

renfermait un parterre et un jardin anglais, était défendu de tous côtés

par de hauts murs en _adobé_. Le faîte de ces murs était garni d'une

rangée de cactus dont les grosse branches épineuses formaient

d'infranchissables _chevaux de frise_. On n'arrivait à la maison et au

jardin que par une porte massive munie d'un guichet, laquelle, ainsi que

je l'avais remarqué, était toujours fermée et barricadée. Je n'avais nulle

envie d'aller dehors. Le jardin, qui était fort grand, limitait mes

promenades, souvent je m'y promenais avec Zoé et sa mère, et plus souvent

encore avec Zoé seule. On trouvait dans cette enceinte plus d'un objet

intéressant. Il y avait une ruine, et la maison elle-même gardait encore

les traces d'une ancienne splendeur effacée. C'était un grand bâtiment

dans le style moresque-espagnol, avec un toit plat (_azotea_) bordé d'un

parapet crénelé sur la façade. Çà et là, l'absence de quelqu'une des dents

de pierre de ces créneaux accusait la négligence et le délabrement. Le

jardin était rempli de symptômes analogues; mais dans ces ruines mêmes on

trouvait un éclatant témoignage du soin qui avait présidé autrefois à

l'installation de ces statues brisées, de ces fontaines sans eaux, de ces

berceaux effondrés, de ces grandes allées envahies par les mauvaises

herbes, et dont les restes accusaient à la fois la grandeur passée et

l'abandon présent. On avait réuni là beaucoup d'arbres d'espèces rares et

exotiques; mais il y avait quelque chose de sauvage dans l'aspect de leurs

fruits et de leurs feuillages. Leurs branches entrelacées formaient

d'épais fourrés qui dénotaient l'absence de toute culture. Cette

sauvagerie n'était pas dénuée d'un certain charme; en outre, l'odorat

était agréablement frappé par l'arôme de milliers de fleurs, dont l'air

était continuellement embaumé. Les murs du jardin aboutissaient à la

rivière et s'arrêtaient là; car la rive, coupée à pic, et la profondeur de

l'eau qui coulait au pied, formaient une défense suffisante de ce coté.

Une épaisse rangée de cotonniers bordait le rivage, et, sous leur ombre,

on avait placé de nombreux sièges de maçonnerie vernissée, dans le style

propre aux contrées espagnoles. Il y avait un escalier taillé dans la

berge, au-dessus duquel pendaient les branches d'arbustes pleureurs, et

qui conduisait jusqu'au bord de l'eau. J'avais remarqué une petite barque

amarrée sous les saules, auprès de la dernière marche. De ce côté

seulement, les yeux pouvaient franchir les limites de l'enclos. Le point

de vue était magnifique, et commandait le cours sinueux du Del-Norte à la

distance de plusieurs milles.

Le pays, de l'autre côté de la rivière, paraissait inculte et inhabité.

Aussi loin que l'oeil pouvait s'étendre, le riche feuillage du cotonnier

garnissait le paysage, et couvrait la rivière de son ombre. Au sud, près

de la ligne de l'horizon, une flèche solitaire s'élançait du milieu des

massifs d'arbres. C'était l'église d'_El-Paso del Norte_ dont les coteaux

couverts de vignes se confondaient avec les plans intérieurs du ciel

lointain. A l'est, s'élevaient les hauts pics des montagnes Rocheuses; la

chaîne mystérieuse des _Organos_, dont les lacs sombres et élevés, avec

leurs flux et reflux, impriment à l'âme du chasseur solitaire une

superstitieuse terreur. A l'ouest, tout au loin, et à peine visibles, les

rangées jumelles des Mimbres, ces montagnes d'or, dont les défilés

résonnent si rarement sous le pas de l'homme. Le trappeur intrépide

lui-même rebrousse chemin quand il approche de ces contrées inconnues qui

s'étendent au nord-ouest du Gila: c'est le pays des Apaches et des

Navajoes anthropophages.

Chaque soir nous allions sous les bosquets de cotonniers, et, assis près

l'un de l'autre sur un des bancs, nous admirions ensemble les feux du

soleil couchant. A ce moment de la journée nous étions toujours seuls, moi

et ma petite compagne. Je dis ma petite compagne, et cependant, à cette

époque, j'avais cru voir en elle un changement soudain; il me semblait que

sa taille s'était élevée, et que les lignes de son corps accusaient de

plus en plus les contours de la femme! A mes yeux, ce n'était plus une

enfant. Ses formes se développaient, les globes de son sein soulevaient

son corsage par des ondulations plus amples, et ses gestes prenaient ces

allures féminines qui commandent le respect. Son teint se rehaussait de

plus vives couleurs, et son visage revêtait un éclat plus brillant de jour

en jour. La flamme de l'amour, qui s'échappait de ses grands yeux noirs,

ajoutait encore à leur humide éclat. Il s'opérait une transformation dans

son âme et dans son corps, et cette transformation était l'oeuvre de

l'amour. Elle était sous l'influence divine!

Un soir, nous étions assis comme d'habitude, sous l'ombre solennelle d'un

bosquet. Nous avions pris avec nous la guitare et la mandoline, mais à

peine en avions-nous tiré quelques notes, la musique était oubliée et les

instruments reposaient sur le gazon à nos pieds. Nous préférions à tout la

mélodie de nos propres voix. Nous étions plus charmés par l'expression de

nos sentiments intimes que par celle des chants les plus tendres. Il y

avait assez de musique autour de nous: le bourdonnement de l'abeille

sauvage, disant adieu aux corolles qui se fermaient, le «whoup» du _gruya_

dans les glaïeuls lointains, et le doux roucoulement des colombes

perchées par couples sur les branches des arbres voisins et se murmurant

comme nous leurs amours. Le feuillage des bois avait revêtu les tons

chauds et variés de l'automne. L'ombre des grands arbres se jouait sur la

surface de l'eau, et diaprait le courant calme et silencieux. Le soleil

allait atteindre l'horizon, le clocher d'_El-Paso_, réfléchissant ses

rayons, scintillait comme une étoile d'or. Nos yeux erraient au hasard, et

s'arrêtaient sur la girouette étincelante.

--L'église! murmura ma compagne, comme se parlant à elle-même. C'est à

peine si je puis me rappeler comment elle est. Il y a si longtemps que je

ne l'ai vue!

--Depuis combien de temps, donc?

--Oh! bien des années, bien des années; j'étais toute jeune alors.

--Et depuis lors vous n'avez pas dépassé l'enceinte de ces murs?

--Oh! si fait. Papa nous a conduites souvent en bateau, en descendant la

rivière; mais pas dans ces derniers temps.

--Et vous n'avez pas envie d'aller là-bas dans ces grands bois si gais?

--Je ne le désire pas. Je suis heureuse ici.

--Mais serez-vous toujours heureuse ici?

--Et pourquoi pas, Henri? Quand vous êtes près de moi, comment ne

serais-je pas heureuse?

--Mais quand....

Une triste pensée sembla obscurcir son esprit. Tout entière à l'amour,

elle n'avait jamais réfléchi à la possibilité de mon départ, et je n'y

avais pas réfléchi plus qu'elle. Ses joues pâlirent soudainement, et je

lus une profonde douleur dans ses yeux qu'elle fixa sur moi; mais les mots

étaient prononcés.

--... Quand il faudra que je vous quitte?

Elle se jeta entre mes bras avec un cri aigu, comme si elle avait été

frappée au coeur, et, d'une voix passionnée, cria:

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! me quitter! me quitter!--Oh! vous ne me

quitterez pas vous qui m'avez appris à aimer.

--Oh! Henri, pourquoi m'avez-vous dit que vous m'aimiez? Pourquoi

m'avez-vous _enseigné l'amour?_

--Zoé!

--Henri! Henri! Dites que vous ne me quitterez pas?

--Jamais! Zoé! je vous le jure! Jamais! jamais.

--Il me sembla entendre à ce moment le bruit d'un aviron. Mais l'agitation

violente de la passion, le contact de ma bien-aimée, qui, dans le

transport de ses craintes, m'avait enlacé de ses deux bras, m'empêchèrent

de tourner les yeux vers le bord.

C'est sans doute un _osprey_[1] qui plonge, pensai-je, et, ne m'occupant

plus de cela, je me laissai aller à l'extase d'un long et enivrant baiser.

Au moment où je relevais la tête, une forme qui s'élevait de la rive

frappa mes yeux: un noir sombrero bordé d'un galon d'or. Un coup d'oeil me

suffit pour reconnaître celui qui le portait: c'était Séguin. Un instant

après, il était près de nous.

[Note 1: Aigle pêcheur.]

--Papa! s'écria Zoé, se levant tout à coup et se jetant dans ses bras.

Le père la retint auprès de lui en lui prenant les deux mains qu'il tint

serrées dans les siennes. Pendant un moment il garda le silence, fixant

sur moi un regard dont je ne saurais rendre l'expression. C'était un

mélange de reproche, de douleur et d'indignation. Je m'étais levé pour

aller à sa rencontre; mais ce regard étrange me cloua sur place, et je

restai debout, rougissant et silencieux.

--Et c'est ainsi que vous me récompensez de vous avoir sauvé la vie? Un

noble remercîment, mon cher monsieur, qu'en pensez-vous?

Je ne répondis pas.

--Monsieur, continua-t-il, la voix tremblante d'émotion, vous ne pouviez

pas m'offenser plus cruellement.

--Vous vous trompez, monsieur; je ne vous ai point offensé.

--Comment qualifiez-vous votre conduite? Abuser mon enfant!

--Abuser? m'écriai-je, sentant mon courage revenir sous cette accusation.

--Oui, abuser!... Ne vous êtes-vous pas fait aimer d'elle?

--Je me suis fait aimer d'elle loyalement.

--Fi! monsieur, c'est une enfant et non pas une femme. Vous en faire aimer

loyalement! Sait-elle seulement ce que c'est que l'amour?

--Papa, je sais ce que c'est que l'amour. Je le sais depuis plusieurs

jours. Ne soyez pas fâché contre Henri, car je l'aime! oh! papa! je l'aime

de tout mon coeur!

Il se tourna vers elle, et la regarda avec étonnement.

--Qu'est-ce que j'entends, s'écria-t-il; oh! mon Dieu! Mon enfant! mon

enfant!

Sa voix me remua jusqu'au fond du coeur; elle était pleine de sanglots.

--Écoutez-moi, monsieur, criai-je en me plaçant résolument devant lui.

J'ai conquis l'amour de votre fille; je lui ai donné tout le mien en

échange. Nous sommes du même rang, de la même condition. Quel crime ai-je

donc commis? En quoi vous ai-je offensé?

Il me regarda quelques instants sans faire aucune réponse.

--Vous seriez donc disposé à l'épouser? me dit-il enfin, avec un

changement évident de ton.

--Si j'avais laissé cet amour se développer ainsi sans avoir cette

intention, j'aurais mérité tous vos reproches. J'aurais traîtreusement

abusé de cette enfant, comme vous l'avez dit.

--M'épouser! s'écria Zoé, avec un air de profonde surprise.

--Écoutez! la pauvre enfant! elle ne sait pas même ce que ce mot veut

dire!

--Oui, charmante Zoé! je vous épouserai; autrement mon coeur, comme le

vôtre, serait brisé pour jamais!

--Oh! monsieur!

--C'est bien, monsieur, assez pour l'instant. Vous avez conquis cette

enfant sur elle-même; il vous reste à la conquérir sur moi. Je veux sonder

la profondeur de votre attachement. Je veux vous soumettre à une épreuve.

--J'accepte toutes les épreuves que vous voudrez m'imposer.

--Nous verrons; venez, rentrons. Viens, Zoé.

Et, la prenant par la main, il la conduisit vers la maison. Je marchai

derrière eux.

Comme nous traversions un petit bois d'orangers sauvages, où l'allée se

rétrécissait, le père quitta la main de sa fille et passa en avant. Zoé se

trouvait entre nous deux, et au moment où nous étions au milieu du

bosquet, elle se retourna soudainement, et plaçant sa main sur la mienne,

murmura en tremblant et à voix basse:

--Henri, dites-moi ce que c'est qu'épouser?

--Chère Zoé! pas à présent; cela est trop difficile à expliquer; plus

tard, je....

--Viens Zoé! ta main, mon enfant!

--Papa, me voici!

Les chasseurs de chevelures · 第 29 / 114 题