AMOUR

Je voudrais pouvoir renfermer en dix mots l'histoire des dix jours qui

suivirent. Je tiens à ne pas fatiguer le lecteur de tous les détails de

mon amour; de mon amour qui, dans l'espace de quelques heures, avait

atteint les limites de la passion la plus ardente et la plus profonde.

J'étais jeune alors; j'étais à l'âge auquel on est le plus vivement

impressionné par des événements romanesques du genre de ceux au milieu

desquels j'avais rencontré cette charmante enfant; à cet âge où le coeur,

sans soucis de l'avenir, s'abandonne irrésistiblement aux attractions

électriques de l'amour. Je dis électriques; je crois en effet que les

sympathies que l'amour fait éclater entre les jeunes gens sont des

phénomènes purement électriques. Plus tard, la puissance de ce fluide se

perd; la raison gouverne alors. Nous avons conscience de la mutabilité

possible des affections, car nous avons l'expérience des serments rompus,

et nous perdons cette douce confiance qui fait toute la force de l'amour

dans la jeunesse. Nous devenons impérieux ou jaloux, suivant que nous

croyons gagner ou perdre du terrain. L'amour de l'âge mûr est mélangé d'un

grossier alliage qui altère son caractère divin. L'amour que je ressentis

alors fut, je puis le dire, ma première passion véritable. J'avais cru

quelquefois aimer auparavant, mais j'avais été le jouet d'illusions

passagères; illusions d'écolier de village qui voyait le ciel dans les

yeux brillants de sa timide compagne de classe, ou qui, par hasard, à

quelque pique-nique de famille, dans un vallon romantique, avait cueilli

un baiser sur les joues roses d'une jolie petite cousine.

Mes forces renaissaient avec une rapidité qui surprenait grandement mon

savant amateur de plantes. L'amour ranimait et alimentait le foyer de la

vie. L'esprit réagit sur la matière, et il est certain, quoi qu'on en

puisse dire, que le corps est soumis à l'influence de la volonté. Le désir

de guérir, de vivre pour un objet aimé, est souvent le plus efficace de

tous les remèdes: c'était le mien. Ma vigueur revint, et je commençai à

pouvoir me lever. Un coup d'oeil dans la glace me prouva que je reprenais

des couleurs. L'instinct pousse l'oiseau à lisser ses ailes et à donner

le plus brillant éclat à son plumage, pendant tout le temps où il courtise

sa femelle. Le même sentiment me rendait très-soigneux de ma toilette. Mon

portemanteau fut vidé, mes rasoirs tirés de leur étui, ma longue barbe

disparut, et mes moustaches furent réduites à des proportions

raisonnables.

Je fais ici ma confession complète. On m'avait dit que je n'étais pas

laid, et je croyais ce que l'on m'avait dit. Je suis homme, et j'ai la

vanité de l'homme. N'êtes-vous pas ainsi? Quant à Zoé, enfant de la nature

encore endormie dans la plus complète innocence, elle n'avait pas de ces

préoccupations. Les artifices de la toilette n'occupaient point sa pensée.

Elle n'avait nulle conscience des grâces dont elle était si abondamment

pourvue. Son père, le vieux botaniste des _pueblos péons_ et les valets de

la maison étaient, à ce que j'appris, les seuls hommes qu'elle eût jamais

vus jusqu'à mon arrivée. Depuis nombre d'années sa mère et elle vivaient

dans leur intérieur, aussi renfermées que si elles eussent été recluses

dans un couvent. Il y avait là un mystère qui ne me fut révélé que plus

tard. C'était donc un coeur virginal, pur et sans tache, un coeur dont les

doux rêves n'avaient point encore été troublés par les éclairs de la

passion, contre la sainte innocence duquel le dieu des amours n'avait

encore décoché aucun de ses traits. Appartenez-vous au même sexe que moi?

Avez-vous jamais désiré conquérir un coeur comme celui-là? Si vous pouvez

répondre affirmativement à cette question, je n'ai pas besoin de vous dire

ce dont vous aurez gardé, comme moi, le souvenir: à savoir que tous les

efforts que vous aurez pu faire pour arriver à un tel but ont été

inutiles. Vous avez été aimé tout de suite, ou vous ne l'avez jamais été.

Le coeur de la vierge ne se conquiert pas par les subtilités de la

galanterie. Il ne fait pas de ces demi-avances que vous pouvez rendre

décisives par de tendres assiduités. Un objet l'attire ou le repousse, et

l'impression est instantanée comme la foudre. C'est un coup de dé. Le sort

s'est prononcé pour ou contre vous. Dans ce dernier cas, ce que vous avez

de mieux à faire, c'est de quitter la partie. Aucun effort ne triomphera

de l'obstacle et n'éveillera les émotions de l'amour. Vous pourrez gagner

l'amitié; l'amour, jamais. Vos coquetteries avec d'autres n'éveilleront

aucun sentiment de jalousie; aucuns sacrifices ne parviendront à vous

faire aimer. Vous pouvez conquérir des mondes, mais vous n'aurez aucune

action sur les battements silencieux et secrets de ce jeune coeur. Vous

pouvez devenir un héros chanté dans toutes les langues, mais celui dont

l'image aura rempli la pensée de la jeune fille sera son seul héros, plus

grand, plus noble pour elle que tous les autres. Celui qui possédera cette

chére petite créature la possédera tout entière, quelque humble de

condition, quelque indigne qu'il puisse être. Chez elle, il n'y aura ni

retenue, ni raisonnement, ni prudence, ni finesse. Elle cédera tout

simplement aux impulsions mystérieuses de la nature. Sous cette influence,

elle portera son coeur tout entier sur l'autel, et se dévouera, s'il le

faut, au plus cruel sacrifice. En est-il ainsi des coeurs plus avancés

dans la vie, qui ont déjà subi plus d'un assaut? Avec les _belles,_ les

coquettes? Non, soyez repoussé par une de ces femmes, ce n'est pas un

motif pour vous désespérer. Vous pouvez avoir des qualités qui, avec le

temps transformeront les regards sévères en sourires. Vous pouvez faire de

grandes choses; vous pouvez acquérir de la renommée; et au dédain qui vous

a d'abord accueilli succédera peut-être une humilité qui mettra cette

femme à vos pieds. C'est encore de l'amour, sans doute, de l'amour violent

même, basé sur l'admiration qu'inspire quelque qualité intellectuelle, ou

même physique, dont vous aurez fait preuve. C'est un amour qui prend pour

guide la raison, et non ce mystérieux instinct auquel obéit seulement le

premier. Quel est celui de ces deux amours dont l'homme doit le plus

s'enorgueillir? Duquel sommes-nous les plus fiers? Du dernier? Hélas! non.

Et que celui qui nous a faits ainsi réponde pourquoi; mais _je n'ai jamais

rencontré un seul homme qui ne préférât être aimé pour les agréments de sa

personne plutôt que pour les qualités de son esprit._ Vous pouvez trouver

mauvais que je fasse cette déclaration; vous pouvez protester contre. Elle

n'en reste pas moins vraie. Oh! il n'y a pas de joie plus douce, de

triomphe plus enivrant que de serrer contre son sein la tremblante petite

captive dont le coeur est agité des innocentes pulsations d'un amour de

jeune fille!

Ce sont là des réflexion faites après coup. A l'époque dont je retrace

l'histoire, j'étais trop jeune pour raisonner ainsi; trop peu familiarisé

avec la diplomatie de la passion. Néanmoins, mon esprit, alors, se jeta

dans de longues suites de raisonnements, et je combinai des plans nombreux

pour arriver à découvrir si j'étais aimé.

Il y avait une guitare dans la maison. Pendant que j'étais au collège,

j'avais appris à jouer de cet instrument, dont les sons charmaient Zoé et

sa mère. Je leur disais des airs de mon pays, des chants d'amour; et, le

coeur battant, j'épiais sur sa physionomie l'effet que pouvaient produire

les phrases brûlantes de ces romances. Plus d'une fois, j'avais posé là

l'instrument avec un désappointement complet. De jour en jour, mes

réflexions devenaient plus tristes. Se pouvait-il qu'elle fût trop jeune

pour comprendre la signification du mot amour? trop jeune pour éprouver

ce sentiment? Elle n'avait que douze ans, il est vrai; mais c'était une

fille des pays chauds, et j'avais vu souvent, sous le ciel brûlant du

Mexique, des épouses, des mères de famille qui n'avaient que cet âge. Tous

les jours nous sortions ensemble. Le botaniste était occupé de ses

travaux, et la mère se livrait silencieusement aux soins de l'intérieur.

L'amour n'est pas aveugle. Il peut être tout ce que l'on voudra au monde;

mais pour tout ce qui concerne l'objet aimé, il a ses yeux, toujours

éveillés, d'Argus.

* * * * *

Je maniais habilement le crayon, et j'amusais ma compagne en faisant des

croquis sur des carrés de papier et sur les feuilles blanches de ses

cahiers de musique. La plupart de ces croquis représentaient des figures

de femmes, dans toutes sortes d'attitudes et de costumes. Elles se

ressemblaient toutes par les traits du visage. L'enfant, sans en deviner

la cause, avait remarqué cette particularité.

--Pourquoi cela? demanda-t-elle un jour que nous étions assis l'un près de

l'autre. Ces femmes ont toutes des costumes différents, elles sont de

différentes nations, n'est-ce pas? Et pourtant elles se ressemblent

toutes? Elles ont les mêmes traits; mais tout à fait les mêmes traits, je

crois?

--C'est votre figure, Zoé; je ne puis pas en dessiner d'autre. Elle leva

ses grands yeux, et les fixa sur moi avec une expression d'étonnement

naïf; mais sa physionomie ne trahissait aucun embarras.

--Cela me ressemble?

--Oui, autant que je puis le faire.

--Et pourquoi ne pouvez-vous pas dessiner d'autres figures?

--Pourquoi? parce que je...--Zoé, je crains que vous ne me compreniez pas.

--Oh! Henri, croyez-vous donc que je sois une si mauvaise écolière? Est-ce

que je ne comprends pas tout ce que vous me racontez des pays lointains

que vous avez parcourus? Sûrement, je comprendrai cela tout aussi bien...

--Alors, je vais vous le dire, Zoé.

Je me penchai en avant, le coeur ému et la voix tremblante.

--C'est parce que votre figure est toujours devant mes yeux; je ne puis

pas en dessiner d'autre. C'est que... je vous aime, Zoé!...

--Oh! c'est là la raison? Et, quand vous aimez quelqu'un, sa figure est

toujours devant vos yeux, que cette personne soit présente ou non? Est-ce

ainsi?

--C'est ainsi, répondis-je, tristement désappointé.

--Et c'est cela qu'on appelle l'amour, Henri?

--Oui.

--Alors je dois vous aimer, car, quelque part que je sois, je vois

toujours votre figure, comme si elle était devant moi! Si je savais me

servir du crayon comme vous, je suis sûre que je pourrais la dessiner,

quand même vous ne seriez pas là! Eh bien, alors, est-ce que vous pensez

que je vous aime, Henri?

La plume ne pourrait rendre ce que j'éprouvai en ce moment. Nous étions

assis et la feuille de papier sur laquelle étaient les croquis était

étendue entre nous deux. Ma main glissa sur la surface jusqu'à ce que les

doigts de ma compagne, qui n'opposait aucune résistance, fussent serrés

dans les miens. Une commotion violente résulta de ce contact électrique.

Le papier tomba sur le plancher, et le coeur tremblant, mais rempli

d'orgueil, j'attirai sur mon sein la charmante créature qui se laissait

faire. Nos lèvres se rencontrèrent dans un premier baiser. Je sentis son

coeur battre contre ma poitrine. Oh! bonheur! joies du ciel! j'étais le

_souverain de ce cher petit coeur!..._

Les chasseurs de chevelures · 第 27 / 114 题