ZOÉ

Je suis couché, et mes yeux suivent les contours des figures qui couvrent

les rideaux. Ce sont des scènes de l'ancien temps; des chevaliers revêtus

de cottes de maille, le heaume sur la tête, et à cheval, dirigent les uns

contre les autres des lances penchées, quelques-uns tombent de leur selle,

atteints par le fer mortel. Il y a d'autres scènes encore; de nobles

dames, assises sur des palefrois flamands, suivent de l'oeil le vol de

l'émerillon. Elles sont entourées de leurs pages de service, qui tiennent

en laisse des chiens de races curieuses et disparues. Peut-être

n'ont-elles jamais existé que dans l'imagination de quelque artiste à la

vieille mode: quoi qu'il en soit, je considère leurs formes étranges avec

une sorte d'extase à moitié idiote. Les beaux traits des nobles dames me

causent une vive impression. Sont-ils aussi le produit de l'imagination du

peintre, ou ces divins contours représentent-ils le type du temps? Dans ce

dernier cas, il n'est pas étonnant que tant de corselets fussent faussés

et tant de lances brisées pour gagner un de leurs sourires. Des baguettes

de métal soutiennent les rideaux; elles sont brillantes et se recourbent

de manière à former un ciel de lit. Mes yeux courent le long de ces

baguettes, analysant leur configuration et admirant, comme un enfant le

pourrait faire, la régularité de leur courbure. Je ne suis pas chez moi.

Toutes ces choses me sont étrangères. Cependant,--pensé-je,--j'ai déjà vu

quelque chose de semblable; mais où?--Oh! je sais; avec de larges rayures

tissées de soie; c'était une couverture de Navajo!--Où étais-je donc?

--dans le New-Mexico?--Oui.--Maintenant je me souviens! la _Jornada!_

--Mais comment suis-je venu ici?

C'est un labyrinthe inextricable; il m'est impossible d'en trouver le fil.

Mes doigts! comme ils sont blancs et effilés! et mes ongles! longs et

bleus comme les griffes d'un oiseau! Ma barbe est longue! je la sens à mon

menton! Comment se fait-il que j'aie une barbe? Je n'en ai jamais porté;

je veux la couper... Ces chevaliers! comme ils se battent! oeuvre

sanglante! Celui-là, le plus petit, veut désarçonner l'autre. Oh! quel

élan prend son cheval et comme il est ferme en selle. Le cheval et le

cavalier semblent ne faire qu'un seul être. Leurs âmes sont unies par un

mystérieux lien. Le même sentiment les anime. En chargeant ainsi ils ne

peuvent manquer de vaincre. Oh! les belles dames! Comme celle qui porte le

faucon perché sur son poing est brillante! comme elle est fière! comme

elle est charmante!... Fatigué, je m'endormis de nouveau.

* * * * *

Mes yeux parcourent encore les scènes peintes sur les rideaux; les

chevaliers et les dames, les chiens de chasse, les faucons et les chevaux.

Mes idées se sont éclaircies, et j'entends de la musique. Je reste

silencieux et j'écoute. Ce sont des voix de femmes; c'est un chant doux et

délicatement modulé. L'une joue d'un instrument à cordes. Je reconnais les

sons de la harpe espagnole, mais la musique est française; c'est une

chanson normande; les paroles appartiennent à la langue de cette contrée

romantique. Cela me cause une vive surprise, car la mémoire des derniers

évènements m'est revenue, et je sais bien que je suis loin de la France.

La lumière éclairait mon lit, et, en détournant la tête, je m'aperçus que

les rideaux étaient ouverts. J'étais couché dans une grande chambre,

irrégulièrement, mais élégamment meublée. Des figures humaines étaient

devant moi, les unes debout, les autres assises; quelques-unes couchées

sur le plancher; d'autres occupaient des chaises ou des ottomanes; toutes

paraissaient absorbées dans quelque occupation. Il me semblait voir un

assez grand nombre de personnes, six ou huit pour le moins. Mais c'était

Une illusion; je m'aperçus bientôt que ma rétine malade, doublait les

objets, et que chaque chose m'apparaissait sous forme d'un couple dont une

image était la reproduction de l'autre. Je m'efforçai de raffermir mon

regard; ma vue devint plus distincte et plus exacte. Alors je vis qu'il

n'y avait que trois personnes dans la chambre, un homme et deux femmes. Je

gardais le silence, ne sachant trop si cette scène ne constituait pas une

nouvelle phase de mon rêve. Mes regards passaient d'une personne à l'autre

sans s'arrêter sur aucune d'elles. La plus rapprochée de moi était une

femme d'un âge mûr, assise sur une ottomane très basse. La harpe dont

j'avais entendu les sons était devant elle, et elle continuait à en jouer.

Elle devait avoir été, à ce qu'il me parut, d'une rare beauté dans sa

jeunesse; et elle était encore belle sous beaucoup de rapports. Elle avait

conservé des traits pleins de noblesse, mais sa figure portait l'empreinte

de souffrances morales plus qu'ordinaires. Les soucis plus que le temps

avaient ridé le satin de ses joues. C'était une Française; un ethnologiste

pouvait l'affirmer à première vue. Les lignes caractéristiques de sa race

privilégiée étaient facilement reconnaissables. Je ne pus m'empêcher de

penser qu'il avait été un temps où les sourires de cette figure avaient dû

faire battre plus d'un coeur. Le sourire avait disparu maintenant, et

avait fait place à l'expression d'une tristesse profonde et sympathique.

Cette mélancolie se faisait sentir aussi dans sa voix, dans son chant,

dans chacune des notes qui s'échappaient des vibrations de l'instrument.

Mes regards se portèrent plus loin. Un homme, qui avait passé l'âge moyen

était assis devant une table, à peu près au milieu de la chambre. Sa

figure était tournée de mon côté, et sa nationalité n'était pas plus

difficile à reconnaître que celle de la dame. Les joues vermeilles, le

front large, le menton proéminent, la petite casquette verte à forme haute

et conique, les lunettes bleues étaient autant de signes caractéristiques.

C'était un Allemand. L'expression de sa physionomie n'était pas très

intelligente; mais il avait une de ces figures que l'on retrouve chez bien

des hommes dont l'intelligence a brillé dans des recherches artistiques ou

scientifiques de tout genre; recherches profondes et merveilleuses, dues à

des talents ordinaires fécondés par un travail extraordinaire; travail

herculéen qui ne connaît pas de repos: Pélion sur Ossa. L'homme que

j'avais devant les yeux me sembla devoir être un de ces travailleurs

infatigables. L'occupation à laquelle il se livrait était également

caractéristique. Devant lui, sur la table, et autour de lui, sur le

plancher, étaient étendus les objets de son étude: des plantes et des

arbrisseaux de différentes espèces. Il était occupé à les classer, et les

plaçait avec précaution entre les feuilles de son herbier. Il était clair

que cet homme était un botaniste. Un regard jeté à droite détourna bien

vite mon attention du naturaliste et de son travail. J'avais sous les yeux

la plus charmante créature qu'il m'eût jamais été donné de voir; mon coeur

bondit dans ma poitrine et je me penchai avec effort en avant frappé

d'admiration. L'iris dans tout son éclat, les teintes rosées de l'aurore,

les brillantes nuances de l'oiseau de Junon, sont de belles et douces

choses. Réunissez-les; rassemblez toutes les beautés de la nature dans un

harmonieux ensemble, et vous n'approcherez pas de la mystérieuse influence

qu'exerce sur le coeur de celui qui la contemple l'aspect enchanteur d'une

jolie femme. Parmi toutes les choses créées, il n'y a rien d'aussi beau,

rien d'aussi ravissant qu'une jolie femme! Cependant ce n'était point une

femme qui tenait ainsi mon regard captif, mais une enfant,--une jeune

fille, une jeune vierge,--à peine au seuil de la puberté, et prête à

fleurir aux premiers rayons de l'amour.

Il me sembla que j'avais déjà vu cette figure. Je l'avais vue en, effet,

un moment auparavant, lorsque je regardais la dame plus âgée. C'étaient

les mêmes traits, et, si je puis ainsi parler, le même type transmis de la

mère à la fille; le même front élevé, le même angle facial, la même ligne

du nez, droite comme un rayon de lumière, et la courbe des narines,

délicatement dessinée en spirale, que l'on retrouve dans les médailles

grecques. Leurs cheveux aussi étaient de la même couleur, d'un blond doré;

mais chez la mère l'or était mélangé de quelques fils d'argent. Les

tresses de la jeune fille semblaient des rayons du soleil, tombant sur son

cou et sur des épaules dont les blancs contours paraissaient avoir été

taillés dans un bloc de Carrare. On trouvera sans doute que j'emploie un

langage bien élevé, bien poétique. Il m'est impossible d'écrire ou de

parler autrement sur ce sujet. Au reste, je m'arrête là, et je supprime

des détails qui auraient peu d'intérêt pour le lecteur. En échange,

accordez-moi la faveur de croire que la charmante créature, qui fit alors

sur moi une impression désormais ineffaçable, était belle, était adorable.

--Ah! il serait bien krande la gomblaisance, si matame et matemoiselle ils

foulaient chouer la _Marseillaise_, la krante _Marseillaise_. Qu'en tit

_mein lieb fraulein?_ (Ma chère demoiselle.)

--Zoé! Zoé! prends ta mandoline. Oui, docteur, nous allons jouer, pour

vous faire plaisir. Vous aimez la musique, et nous aussi. Allons, Zoé.

La jeune fille, qui jusque-là avait suivi avec attention le travail du

naturaliste, se dirigea vers un coin de la chambre, et décrochant un

instrument qui ressemblait à une guitare, elle retourna s'asseoir près de

sa mère. La mandoline fut mise d'accord avec la harpe, et les cordes des

deux instruments retentirent des notes vibrantes de la _Marseillaise_. Il

y avait quelque chose de particulièrement gracieux dans ce petit concert.

L'accompagnement, autant que j'en pus juger, était parfaitement exécuté,

et les voix, pleines de douceur, s'y harmonisaient admirablement. Mes yeux

ne quittaient pas la jeune Zoé, dont la figure, animée par les fortes

pensées de l'hymne, s'illuminait de rayons divins; elle semblait une jeune

déesse de la liberté jetant le cri: «Aux armes!» Le botaniste avait

interrompu son travail et prêtait l'oreille avec délices. A chaque retour

de l'énergique appel: _Aux armes, citoyens!_ le brave homme battait des

mains et frappait la mesure avec ses pieds sur le plancher. Le même

enthousiasme qui, à cette époque, mettait toute l'Europe en rumeur

éclatait dans tous ses traits.

--Où suis-je donc! Des figures françaises, de la musique française, des

voix françaises, la causerie française!-Car le botaniste s'était servi de

cette langue, en s'adressant aux dames, bien qu'avec un fort accent des

bords du Rhin, qui m'avait confirmé dans ma première impression,

relativement à sa nationalité.--Où suis-je donc? Mon oeil errait tout

autour de la chambre cherchant une réponse à cette question. Je

reconnaissais le style de l'ameublement; les chaises de campêche avec les

pieds en croix, un _rebozo_, un _pautaté_ de feuilles de palmier. Ah! Alp!

Mon chien était couché sur le tapis près de mon lit, et il dormait.

--Alp!... Alp!...

--Oh! maman! maman! écoutez! l'étranger appelle.

Le chien s'était dressé; et, posant ses pattes de devant sur le lit

frottait son nez contre moi avec de joyeux petits cris. Je sortis une main

de mon lit et le caressai en lui adressant quelques mots de tendresse.

--Oh! maman! maman! il le reconnaît! Voyez donc!

La dame se leva vivement et s'approcha du lit. L'Allemand me prit le

poignet, et repoussa le Saint-Bernard qui était sur le point de s'élancer

sur moi.

--Mon Dieu! il est mieux. Ses yeux, docteur, quel changement!

--Ya, ya! beaugoup mieux; pien beaugoup mieux. Hush! arrière, tog! En

arrière, mon pon gien!

--Qui?... quoi?... dites-moi?... où suis-je? qui êtes-vous?

--Ne craignez rien, nous sommes des amis. Vous avez été bien malade.

--Oui, oui; nous sommes des amis, répéta la jeune fille...

--Ne craignez rien, nous veillerons sur vous. Voici le bon docteur, voici

maman, et moi je suis...

--Un ange du ciel, charmante Zoé!

L'enfant me regarda d'un air émerveillé, et rougit en disant:

--Ah! maman, il sait mon nom!

C'était le premier compliment qu'elle eût jamais reçu, inspiré par

l'amour.

--C'est pon, madame; il est pien beaugoup mieux; il sera pientôt tepout,

maindenant. Ote-toi de là, mon pon Alp! Ton maître il fa pien; pon gien: à

pas! à pas!

--Peut-être, docteur, ferions-nous bien de le laisser. Le bruit...

--Non, non! je vous en prie, restez avec moi. La musique! voulez-vous

jouer encore?

--Oui, la musique, elle est très-ponne, très-ponne pour la malatie.

--Oh! maman, jouons alors.

La mère et la fille reprirent leurs instruments et recommencèrent à jouer.

J'écoutais les douces mélodies, couvant les musiciennes du regard. A la

longue, mes paupières s'appesantirent, et les réalités qui m'entouraient

se perdirent dans les nuages du rêve.

Mon rêve fut interrompu par la cessation brusque de la musique. Je crus

entendre, à moitié endormi, que l'on ouvrait la porte.

Quand je regardai à la place occupée peu d'instants avant par les

exécutants, je vis qu'ils étaient partis. La mandoline avait été posée sur

l'ottomane, mais _Elle_ n'était plus là. Je ne pouvais pas, de la place

que j'occupais, voir la chambre tout entière; mais j'entendis que

quelqu'un était entré par la porte extérieure. Les paroles tendres, que

l'on échange quand un voyageur chéri rentre chez lui, frappèrent mon

oreille. Elles se mêlaient au bruit particulier des robes de soie

froissées. Les mots: «Papa!--Ma bonne petite Zoé!» ceux-ci, articulés par

une voix d'homme, se firent entendre. Ensuite vinrent des explications

échangées à voix basse et que je ne pouvais saisir. Quelques minutes

s'écoulèrent; j'écoutai en silence. On marchait dans la salle d'entrée. Un

cliquetis d'éperons accompagnait le bruit sourd des bottes sur le

plancher. Les pas se firent entendre dans la chambre et s'approchèrent de

mon lit. Je me retournai; je levai les yeux; le chasseur de chevelures

était devant moi!

Les chasseurs de chevelures · 第 23 / 114 题