Pendant plusieurs jours nous côtoyâmes le Del-Norte en le descendant. Nous
traversâmes beaucoup de villages, la plupart semblables à Santa-Fé. Nous
eûmes à franchir des _zequias_, des canaux d'irrigation, et à suivre les
bordures de champs nombreux, étalant le vert clair des plantations de
maïs. Nous vîmes des vignes et de grandes fermes (_haciendas_). Celles-ci
paraissaient de plus en plus riches à mesure que nous nous avancions au
sud de la province, vers le Rio-Abajo. Au loin, à l'est et à l'ouest, nous
découvrions de noires montagnes dont le profil ondulé s'élevait vers le
ciel. C'était la double rangée des montagnes Rocheuses. De longs
contre-forts se dirigeaient, de distance en distance, vers la rivière, et,
en certains endroits, semblaient clore la vallée, ajoutant un charme de
plus au magnifique paysage qui se déroulait devant nous à mesure que nous
avancions.
Nous vîmes des costumes pittoresques dans les villages et sur la route;
les hommes portaient le sérapé à carreaux ou la couverture rayée des
Navajoes; le sombrero conique à larges bords; les _calzoneros_ de velours,
avec des rangées de brillantes aiguillettes attachées à la veste par
l'élégante ceinture. Nous vîmes des _mangas_ et des _tilmas_, et des
hommes chaussés de sandales comme dans les pays orientaux. Chez les
femmes, nous pûmes admirer le gracieux _rebozo_, la courte _nagua_ et la
chemisette brodée. Nous vîmes encore tous les lourds et grossiers
instruments de l'agriculture: la charrette grinçante avec ses roues
pleines; la charrue primitive avec sa fourche à trois branches, à peine
écorchant le sol; les boeufs sous le joug, activés par l'aiguillon, les
houes recourbées entre les mains des cerfs-péons. Tout cela, curieux et
nouveau pour nous, indiquait un pays où les connaissances agricoles n'en
étaient qu'aux premiers rudiments.
En route, nous rencontrâmes de nombreux _atajos_ conduits par leurs
_arrieros_. Les mules étaient petites, à poil ras, à jambes grêles et
rétives. Les _arrieros_ avaient pour montures des _mustangs_ aux jarrets
nerveux. Les selles à hauts pommeaux et à hautes dossières, les brides en
corde de crin; les figures basanées et les barbes taillées en pointe des
cavaliers; les énormes éperons sonnant à chaque pas; les exclamations:
_Hola! mula! Malraya! vaya!_ nous remarquâmes toutes ces choses, qui
étaient pour nous autant d'indices du caractère hispano-américain des
populations que nous traversions. Dans toute autre circonstance, j'eusse
été vivement intéressé. Mais alors tout passait devant moi comme un
panorama ou comme les scènes fugitives d'un rêve prolongé. C'est avec ce
caractère que les impressions de ce voyage sont restées dans ma mémoire.
Je commençais à être sous l'influence du délire et de la fièvre. Ce
n'était qu'un commencement; néanmoins, cette disposition suffisait pour
dénaturer l'image des objets qui m'environnaient et leur donner un aspect
étrange et fatigant. Ma blessure me faisait souffrir de nouveau; l'ardeur
du soleil, la poussière, la soif, et, par-dessus tout, le misérable gîte
que je trouvais dans les _posadas_ du Nouveau-Mexique m'occasionnaient des
souffrances excessives.
Le cinquième jour, après notre départ de Santa-Fé, nous entrâmes dans le
sale petit _pueblo_ de Parida. J'avais l'intention d'y passer la nuit,
mais j'y trouvai si peu de chances de m'établir un peu confortablement,
que je me décidai à pousser jusqu'à _Socorro_. C'était le dernier point
habité du Nouveau-Mexique, et nous approchions du terrible désert: la
_Jornada del muerte_ (l'étape de la mort). Godé ne connaissait pas le
pays, et à Parida je m'étais pourvu d'un guide qui nous était
indispensable. Cet homme avait offert ses services, et comme j'avais
appris qu'il ne nous serait pas si facile d'en trouver un autre à Socorro,
j'avais été forcé de le garder. C'était un gaillard de mauvaise mine, velu
comme un ours et qui m'avait fortement déplu à première vue; mais je vis,
en arrivant à Socorro, que j'avais été bien informé. Impossible d'y
trouver un guide à quelque prix que ce fût, tant était grande la terreur
inspirée par la _Jornada_ et ses hôtes fréquents, les Apaches.
Socorro était en pleine rumeur à propos de nouvelles incursions des
Indiens. Ceux-ci avaient attaqué un convoi près du passage de
Fra-Cristobal, et massacré les arrieros jusqu'au dernier. Le village était
consterné. Les habitants redoutaient une attaque, et me considérèrent
comme atteint de folie quand je fis connaître mon intention de traverser
le désert. Je commençais à craindre qu'on ne détournât mon guide de son
engagement; mais il resta inébranlable, et assura plus que jamais qu'il
nous accompagnerait jusqu'au bout. Indépendamment de la chance de
rencontrer les Apaches, j'étais en assez mauvaise position pour affronter
la _Jornada._ Ma blessure était devenue très-douloureuse, et j'étais
dévoré par la fièvre. Mais la caravane avait traversé Socorro, trois jours
seulement auparavant, et j'avais l'espoir de rejoindre mes anciens
compagnons avant qu'ils eussent atteint El-Paso. Cela me détermina à fixer
mon départ au lendemain matin, et à prendre toutes les dispositions
nécessaires pour une course rapide.
Godé et moi nous nous éveillâmes avant le jour. Mon domestique sortit pour
avertir le guide et seller les chevaux et les mules. Je restai dans la
maison pour préparer le café avant de partir. J'avais pour témoin oisif de
cette opération le maître de l'auberge, qui s'était levé et se promenait
gravement dans la salle, enveloppé dans son sérapé. Au beau milieu de ma
besogne, je fus interrompu par la voix de Godé, qui appelait du dehors:
--Mon maître! mon maître! le gredin s'est sauvé!
--Qu'est-ce que vous dites? Qui est-ce qui s'est sauvé?
--Oh! monsieur! le Mexicain avec la mule; il l'a volée et s'est sauvé
avec. Venez, monsieur, venez.
Rempli d'inquiétude, je suivis le Canadien à l'écurie. Mon cheval!... Dieu
merci, il était là. Une des mules manquait; c'était celle que le guide
avait montée depuis Parida.
--Peut-être n'est-il pas encore parti, hasardai-je; il peut se faire qu'il
soit encore dans la ville.
Nous cherchâmes de tous côtés et envoyâmes dans toutes les directions,
mais sans succès. Nos doutes furent enfin levés par quelques hommes
arrivant pour le marché; ils avaient rencontré notre homme beaucoup plus
haut, le long de la rivière, menant la mule au triple galop.... Que
pouvions-nous faire? Le poursuivre jusqu'à Parida? C'était une journée de
perdue. Je pensai bien, d'ailleurs, qu'il n'aurait pas été si sot que de
prendre cette direction; l'eût-il fait, c'eût été peine perdue pour nous
que de nous adresser à la justice. En conséquence, je pris le parti de
laisser cela jusqu'à ce que le retour de la caravane me mît à même de
retrouver le voleur et de poursuivre son châtiment devant les autorités.
Mes regrets de la perte de mon mulet furent quelque peu mélangés d'une
sorte de reconnaissance envers le coquin qui l'avait volé, lorsque je
caressai de la main le nez de mon bon cheval. Pourquoi n'avait-il pas pris
Moro de préférence à la mule? C'est une question que je n'ai jamais pu
résoudre jusqu'à présent. Je ne puis m'expliquer la préférence de cette
canaille qu'en l'attribuant à quelques scrupules d'un vieux reste
d'honnêteté, ou à la stupidité la plus complète. Je cherchai à me procurer
un autre guide; je m'adressai à tous les habitants de Socorro; mais ce fut
en vain. Ils ne connaissaient pas une âme qui voulût consentir à
entreprendre un tel voyage.
--_Los Apaches! Los Apaches!_
Je m'adressai aux péons, aux mendiants de la place:
--_Los Apaches!_
Partout où je me tournais, je ne recevais qu'une réponse: _Los Apaches,_
et un petit mouvement du doigt indicateur, à la hauteur du nez, ce qui est
la façon la plus expressive de dire non dans tout le Mexique.
--Il est clair, Godé, que nous ne trouverons pas de guide. Il faut
affronter la Jornada sans ce secours. Qu'en dites-vous, voyageur?
--Je suis prêt, mon maître; allons!
Suivi de mon fidèle compagnon, avec la seule mule de bagage qui nous
restât, je pris la route du désert. Nous dormîmes la nuit suivante au
milieu des ruines de Valverde, et le lendemain, partis de très-bonne
heure, nous entrions dans la _Jornada del Muerte_.
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