Après avoir employé une semaine à gravir les montagnes rocheuses, nous
descendîmes dans la vallée du Del-Norte, et nous atteignîmes la capitale
du Nouveau-Mexique, la célèbre ville de Santa-Fé. Le lendemain, la
caravane elle-même arriva, car nous avions perdu du temps en prenant la
route du sud, et les wagons, en traversant la passe de Raton, avaient
suivi la voie la plus rapide. Nous n'eûmes aucune difficulté relativement
à l'entrée de notre convoi, moyennant une taxe de cinq cents dollars
d'_alcavala_ pour chaque wagon. C'était une extorsion qui dépassait le
tarif; mais les marchands étaient forcés d'accepter cet impôt. Santa-Fé
est l'entrepôt de la province, et le chef-lieu de son commerce. En
l'atteignant, nous fîmes halte et établîmes notre camp hors des murs.
Saint-Vrain, quelques autres propriétaires et moi nous nous installâmes à
la _fonda_, où nous cherchâmes dans le délicieux vin d'el Paso l'oubli des
fatigues que nous avions endurées à travers les plaines. La nuit de notre
arrivée se passa tout entière en festins et en plaisirs. Le lendemain
matin, je fus éveillé par la voix de mons Godé, qui paraissait de joyeuse
humeur et chantonnait quelques fragments d'une chanson de bateliers
canadiens.
--Ah! monsieur, me cria-toi! en me voyant éveillé, aujourd'hui, ce soir,
il y a une grande _funcion_,--un bal--ce que les Mexicains appellent le
fandago. C'est très-beau, monsieur. Vous aurez bien sûr un grand plaisir à
voir un _fandago_ mexicain.
--Non, Godé. Mes compatriotes ne sont pas aussi grands amateurs de la
danse que les vôtres.
--C'est vrai, monsieur, mais un fandago! ça mérite d'être vu. Ça se
compose de toutes sortes de pas: le _bolero_, la valse, la _coûna_, et
beaucoup d'autres; le tout mélangé de _pouchero_. Allez! monsieur, vous
verrez plus d'une jolie fille aux yeux noirs et avec de très-courts... Ah!
diable!... de très-courts... comment appelez-vous cela en américain?
--Je ne sais pas de quoi vous voulez parler.
--Cela! cela, monsieur.
Et il me montrait la jupe de sa blouse de chasse.
--Ah! pardieu, je le tiens!--_Petticoes_, de très-courts _petticoes_.
Ah! vraiment, vous verrez, vous verrez ce que c'est qu'un
fandago mexicain.
Las niñas de Durango
Conmigo bailandas,
Al cielo saltandas
En el fan-dango--en el fan-dango.
Ah! voici M. de Saint-Vrain. Il n'a sans doute jamais vu un fandago.
Sacristi! comme monsieur danse! comme un vrai maître de ballets! Mais il
est de _sangre_... de sang français, vraiment. Voyez donc!
Al cielo saltandas
En el fan-dan-go--en el fan-dang...
--Eh! Godé?
--Monsieur.
--Cours à la cantine et demande, prends à crédit, achète ou chippe une
bouteille du meilleur Paso.
--Faut-il essayer de la chipper, monsieur Saint-Vrain? Demanda Godé avec
une grimace significative.
--Non, vieux coquin de Canadien! paie-la, voilà de l'argent. Du meilleur
Paso, tu entends? frais et brillant. Maintenant, _vaya!_
--Bonjour, mon brave dompteur de buffalos. Encore au lit, à ce que je
vois.
--J'ai une migraine qui me fend la tête.
--Ah! ah! ah! C'est comme moi tout à l'heure; mais Godé est allé chercher
le remède. Poil de chien guérit la morsure. Allons, en bas du lit.
--Attendez au moins que j'aie pris une dose de votre médecine.
--C'est juste. Vous vous trouverez mieux après. Dites-moi, comment vous
trouvez-vous des plaisirs de la ville, hein?
--Vous appelez cela une ville!
--Mais oui; c'est ainsi qu'on la nomme partout: la _ciudad de Santa-Fé_,
la fameuse ville de Santa-Fé, la capitale du _Nuevo-Mejico_, la métropole
de la prairie, le paradis des vendeurs, des trappeurs et des voleurs.
--Et voilà le progrès accompli dans une période de trois cents ans! En
vérité, ce peuple semble à peine arrivé aux premiers échelons de la
civilisation!
--Dites plutôt qu'il en a dépassé les derniers. Ici, dans cette oasis
lointaine, vous trouverez peinture, poésie, danse, théâtre et musique,
fêtes et feux d'artifice; tous les raffinements de l'art et de l'amour qui
caractérisent une nation en déclin. Vous rencontrerez en foule des don
Quichottes, soi-disant chevaliers errants, des Roméos, moins le coeur, et
des bandits, moins le courage. Vous rencontrerez... toutes sortes de
choses avant de vous croiser avec la vertu ou l'honneur.--Holà!
_muchacho!_
--_Que es señor_
--Avez-vous du café?
--_Si, señor._
--Apportez deux tasses: _dos tazas_, entendez-vous, et leste! _Aprisa!
aprisa!_
--_Si, señor._
--Ah! voici le voyageur canadien! Eh bien, vieux Nord-Ouest, apportes-tu
le vin?
--C'est un vin délicieux, monsieur Saint-Vrain! ça vaut presque les vins
Français.
--Il a raison, Haller! (tsap! tsap!) délicieux, vous pouvez le dire, mon
cher Godé! (tsap! tsap!) Allons, buvez; cela va vous rendre fort comme un
buffalo. Voyez, il pétille comme de l'eau de Seltz![1] comme _fontaine qui
bouille_. Eh! Godé?
[Note 1: Nom d'une localité où il y a des eaux gazeuses, aux États-Unis.]
--Oui, monsieur; absolument comme _fontaine qui bouille_, parbleu! oui.
--Buvez, mon ami, buvez! ne craignez pas ce vin-là; c'est pur jus de la
vigne. Sentez cela, humez ce bouquet. Dieu! Quel vin les Yankees tireront
un jour de ces raisins du Nouveau-Mexique!
--Eh quoi? croyez-vous que les Yankees aient des vues sur ce pays?
--Si je le crois? je le sais. Et pourquoi pas! A quoi peut servir cette
race de singes dans la création? uniquement à embarrasser la terre.--Eh
bien, garçon, vous avez apporté le café?
--_Ya, esta, señor_.
--Allons, prenez-moi quelques gorgées de cette liqueur, cela vous remettra
sur pied tout de suite. Ils sont bons pour faire du café, par exemple; les
Espagnols sont passés maîtres en cela.
--Qu'est-ce que ce _fandago_ dont Godé m'a parlé?
--Ah! c'est vrai. Nous allons avoir une fameuse soirée, vous y viendrez,
sans doute?
--Par pure curiosité!
--Très-bien! votre curiosité sera satisfaite.
--Le vieux coquin de gouverneur doit honorer le bal de sa présence, et,
dit-on, sa charmante señora; mais je ne crois pas que celle-ci vienne.
--Et pourquoi pas?
--Il a trop peur qu'un de ces sauvages _americanos_ ne prenne fantaisie de
l'enlever en croupe. Cela s'est vu quelquefois dans cette vallée. Par
sainte Marie! c'est une charmante créature,--continua Saint-Vrain, se
parlant à lui-même,--et je sais quelqu'un... Oh! le vieux tyran maudit!
Pensez-y donc un peu!
--A quoi?
--Mais à la manière dont il nous a traités. Cinq cents dollars par wagon!
et nous en avions un cent! en tout cinquante mille dollars.
--Mais, est-ce qu'il empoche tout cela? Est-ce que le gouvernement....
--Le gouvernement! le gouvernement n'en touche pas un centime. C'est lui
qui est le gouvernement ici. Et, grâce aux ressources qu'il tire de ces
impôts, il gouverne les misérables habitants avec une verge de fer.
Pauvres diables!
--Et ils le haïssent, je suppose?
--Lui et les siens. Dieu sait s'ils ont raison.
--Pourquoi donc alors ne se révoltent-ils pas?
--Cela leur arrive quelquefois. Mais que peuvent faire ces malheureux?
Comme tous les tyrans, il a su les diviser et semer entre eux des haines
irréconciliables.
--Mais il ne me semblait pas qu'il ait une armée bien formidable: il n'a
point de gardes du corps.
--Des gardes du corps, s'écria Saint-Vrain en m'interrompant. Regardez
dehors les voilà, ses gardes du corps.
--_Indios bravos! les Navajoes!_ exclama Godé au même instant.
Je regardai dans la rue. Une demi-douzaine d'Indiens drapés dans des
sérapés rayés passaient devant l'auberge. Leurs regards sauvages, leur
démarche lente et fière, les faisaient facilement distinguer des _indios
manzos_, des _pueblos_, porteurs d'eau et bûcherons.
--Sont-ce des Navajoes? demandai-je.
--Oui, monsieur, oui, reprit Godé avec quelque animation. Sacrr...! des
Navajoes, de véritables et damnés Navajoes!
--Il n'y a pas à s'y tromper, ajouta Saint-Vrain.
--Mais les Navajoes sont les ennemis déclarés des Nouveaux-Mexicains.
Comment sont-ils ici? prisonniers?
--Ont-ils l'air de prisonniers?
Certes, on ne pouvait apercevoir aucun indice de captivité ni dans leurs
regards ni dans leurs allures. Ils marchaient fièrement le long du mur,
lançant de temps à antre sur les passants un coup d'oeil sauvage, hautain
et méprisant.
--Pourquoi sont-ils ici alors? Leur pays est bien loin vers
l'ouest.
--C'est là un de ces mystères du Nouveau-Mexique sur lesquels je vous
donnerai quelques éclaircissements une autre fois. Ils sont maintenant
sous la protection d'un traité de paix qui les lie, tant qu'il ne leur
convient pas de le rompre. Quant à présent, ils sont aussi libres ici que
vous et moi; que dis-je? ils le sont bien davantage. Je ne serais point
surpris de les rencontrer ce soir au fandango.
--J'ai entendu dire que les Navajoes étaient cannibales?
--C'est la vérité. Observez-les un instant! Regardez comme ils couvent des
yeux ce petit garçon joufflu, qui paraît instinctivement en avoir peur. Il
est heureux pour ce petit drôle qu'il fasse grand jour, sans cela il
pourrait bien être étranglé sous une de ces couvertures rayées.
--Parlez-vous sérieusement, Saint-Vrain!
--Sur ma parole; je ne plaisante pas! Si je me trompe, Godé en sait assez
pour pouvoir confirmer ce que j'avance, Eh! voyageur?
--C'est vrai, monsieur. J'ai été prisonnier dans la Nation: non pas chez
les Navagh, mais chez les damnés d'Apaches. C'est la même chose, pendant
trois mois. J'ai vu les sauvages manger,--_eat_,--un, deux _trie, trie_
enfants rôtis, comme si c'étaient des bosses de buffles. C'est vrai,
monsieur, c'est très-vrai.
--C'est la vraie vérité: les Apaches et les Navajoes enlèvent des enfants
dans la vallée, ici, lors de leurs grandes expéditions; et ceux qui ont
été à même de s'en instruire assurent qu'ils les font rôtir. Est-ce pour
les offrir en sacrifice au dieu féroce Quetzalcoatl? est-ce par goût pour
la chair humaine? c'est ce qu'on n'a pas encore bien pu vérifier. Bien peu
parmi ceux qui ont visité leurs villes ont eu, comme Godé, la chance d'en
sortir. Pas un homme de ces pays ne s'aventure à traverser la sierra de
l'ouest.
--Et comment avez-vous fait, monsieur Godé pour sauver votre chevelure?
--Comment, monsieur? Parce que je n'en ai pas. Je ne peux pas être scalpé.
Ce que les trappeurs yankees appellent _hur_, ma chevelure, est de la
fabrication d'un barbier de Saint-Louis. Voilà, monsieur.
En disant cela, le Canadien ôta sa casquette, et, avec elle, ce que
jusqu'à ce moment j'avais pris pour une magnifique chevelure bouclée,
c'était une perruque.
--Maintenant, messieurs, s'écria-t-il d'un ton de bonne humeur, comment
ces sauvages pourraient-ils prendre mon scalp? Les Indiens damnés n'en
toucheront pas la prime, sacr-r-r...!
Saint-Vrain et moi ne pûmes nous empêcher de rire à la transformation
comique de la figure du Canadien.
--Allons, Godé! le moins que vous puissiez faire après cela, c'est de
boire un coup. Tenez, servez-vous.
--Très-obligé, monsieur Saint-Vrain, je vous remercie.
Et le voyageur, toujours altéré avala le nectar d'el Paso comme il eût
fait d'une tasse de lait.
--Allons, Haller! Il faut que nous allions voir les wagons.
Les affaires d'abord, le plaisir après, autant du moins que nous pourrons
nous en procurer au milieu de ces tas de briques. Mais nous trouverons de
quoi nous distraire à Chihuahua.
--Vous pensez que nous irons jusque-là?
--Certainement. Nous n'aurons pas acheteurs ici pour le quart de notre
cargaison. Il faudra porter le reste sur le marché principal. Au camp!
allons!