LES LARMES DE COLETTE.

M. Paul Bourget commence par des considérations générales sur la

supériorité du peuple anglais.

«... Tous ceux qui ont vécu à Londres ont pu constater cette

supériorité. Elle éclate notamment dans le caractère que prend, chez ce

peuple sérieux la célébration des fêtes dont l'anniversaire de la

nativité de Jésus est l'occasion. Et d'abord ils appellent _Christmas_

ce que nous appelons Noël. Ce détail, insignifiant au premier abord,

devient éminemment significatif quand on l'examine de près et qu'on

applique à cet examen les procédés les plus récents de l'analyse

psychologique.»

L'auteur arrive alors à son sujet. Claude Larcher est allé prendre

Colette à sa sortie de la Comédie-Française. Ils doivent souper en

tête-à-tête dans un cabaret du boulevard, puis rentrer tous deux chez

Colette. Mais tout à coup la comédienne a ce caprice, d'aller entendre

la messe de minuit à la Madeleine.

Description de la cérémonie. Considérations sur ce fait, que «l'élément

mondain en est complètement absent».

Colette est bien jolie dans ses fourrures, sous sa petite toque de

loutre, à demi agenouillée sur un prie-Dieu. Au commencement, elle garde

son sourire énigmatique, son sourire à la Botticelli. Mais, peu à peu,

l'expression de son visage devient sérieuse, et Claude voit deux larmes

rouler lentement dans sa voilette.

Il se demande en trois pages ce que signifient ces larmes. Larmes de

comédienne, sans doute; larmes de névrosée sensuelle, superficiellement

émue par ce qu'il y a de théâtral dans cette fête nocturne et dans cette

antithèse d'un Dieu naissant sur la paille d'une étable... Claude se

méfie.

Mais les pleurs de Colette redoublent. Qui sait, après tout, ce que peut

sentir, devant ce mystère de l'amour divin, celle qui a tant et si

cruellement joué avec l'amour?... Qui sait si elle ne se souvient pas de

son enfance, de sa première communion? Les filles les plus souillées ont

de ces minutes singulières...

À ce moment, Colette se retourne vers Claude et lui murmure

impérieusement à l'oreille:

--Agenouillez-vous et priez, je le veux.

Claude obéit sans savoir pourquoi.

Ils sortent de l'église. La comédienne, les yeux encore rouges, dit à

Claude:

--Ne vous moquez pas de moi, mon ami. Je ne sais ce que j'ai; mais

vraiment je n'ai guère le coeur à souper maintenant. Ne m'y contraignez

pas, je vous en supplie... Oh! je me connais, et je ne dis point que

cette étrange et douce tristesse--ah! si douce!--survivra à cette nuit.

Mais j'éprouve un grand besoin d'être seule... Accordez-moi cette grâce,

vous que j'ai tant fait souffrir. C'est pour cela que je vous la

demande: car, si vous saviez ce qui se passe en moi, vous vous en

réjouiriez peut-être... À demain!...

Claude se méfie bien encore un peu, étant psychologue de son état; mais

il continue à se demander: «Qui sait?» Bref, il met Colette dans un

fiacre et rentre chez lui, rêveur.

Le lendemain il apprend qu'elle a soupé avec le petit René Vincy à la

Maison-Dorée, et qu'elle l'a ramené chez elle.

Sur quoi il écrit un nouveau chapitre, extrêmement féroce, de sa

_Physiologie de l'amour moderne_.

Les Contemporains, Quatrième Série Etudes et Portraits Littéraires · 第 58 / 70 题