On ne m'y reprendra plus, à dresser des inventaires de fin d'année. Pour
deux ou trois mots de remerciements, j'ai reçu vingt lettres de
réclamations. Il paraît que j'ai commis d'énormes oublis, et que l'année
littéraire a été bien meilleure et plus fertile en oeuvres originales
que je n'avais cru. Je me réjouis de m'être trompé si fort. Mon excuse
est dans ma sincérité. Je n'avais fait d'ailleurs, je l'avoue, aucune
recherche bibliographique. J'ai laissé remonter d'eux-mêmes dans ma
mémoire les livres dont j'avais reçu une impression un peu forte, et je
les ai notés à mesure: voilà tout. Mais j'ai eu grand soin de ne donner
pour infaillibles ni mes souvenirs ni mes jugements.
Comme je n'apporte aujourd'hui que des prévisions, j'y pourrais mettre
plus d'assurance. Je voudrais, en effet, après avoir dit ce que nous a
donné la littérature pendant la dernière année, chercher ce qu'elle nous
donnera dans le cours de l'année qui commence. Or cette entreprise est
infiniment moins dangereuse. Car, si je me trompe, on ne le saura que
dans douze mois, et personne ne se souviendra alors de ce que j'aurai
prédit. Je puis donc annoncer les livres qui se feront, avec la même
sécurité que Mathieu Laensberg le temps qu'il fera. Néanmoins, par un
excès de timidité et de scrupule, je n'ai point voulu prédire l'avenir
moi-même, quoique rien ne soit plus aisé, et j'ai interrogé une
somnambule extralucide, comme elles le sont toutes, dont je ne fais que
résumer ici les réponses.
* * * * *
Les littérateurs feront de plus en plus en 1887 ce qu'ils faisaient en
1886.
M. Émile Zola publiera un roman de sept cents pages intitulé _la Terre_.
Il y aura dans ce roman, comme dans les autres, une Bête, qui sera la
terre; et, sur cette bête, vivront des bêtes, qui seront les paysans. Il
y aura un paysage d'hiver, un paysage de printemps, un paysage d'été et
un paysage d'automne, chacun de vingt à trente pages. Tous les travaux
des champs y seront décrits, et le Manuel du parfait laboureur y passera
tout entier.
La seule passion campagnarde étant, comme on sait, l'amour de la terre,
vous prévoyez le sujet. Ce sera l'histoire d'un vieux paysan qui fera le
partage de ses biens à ses enfants; ceux-ci, trouvant qu'il dure trop,
le pousseront dans le feu à la dernière page. Je pense qu'il y aura
aussi une fille-mère qui jettera son petit dans la mare. Et je suis à
peu près sûr qu'il y aura une idiote, ou un idiot, peut-être deux, ou
trois. Et tous ces sauvages seront grandioses. Et le livre sera épique
et pessimiste. Il faut qu'il le soit, M. Zola n'en peut mais. Et le
roman commencera ainsi:
«Le soleil tombait d'aplomb sur les labours... L'odeur forte de
la terre fraîchement écorchée se mêlait aux exhalaisons des corps
en sueur... La grande fille, chatouillée par la bonne chaleur,
riait vaguement, s'attardait, ses seins crevant son
corsage...--N... de D...! fit l'homme; arriveras-tu, s...pe?»
L'optimisme de M. Renan ira croissant. Ce sage publiera un nouveau drame
philosophique intitulé _le Dernier Pape_. Cela se passera au vingtième
siècle. Le pape Pie XI annoncera par une suprême encyclique (_Gaudeamus,
fratres_) à ce qui restera du monde chrétien qu'il remet ses pouvoirs
aux mains de l'Académie des sciences de Berlin. Il croira le temps venu
de la solution oligarchique du problème de l'univers.
À ce moment, l'élite des êtres intelligents, maîtresse des plus
importants secrets de la réalité commencera de gouverner le monde par
les puissants moyens d'action dont elle disposera, et d'y faire régner,
par la terreur, le plus de raison et de bonheur possible. Cette élite
n'aura pas de femmes; la femme restera la récompense des humbles, pour
qu'ils aient un motif de vivre... Mais ce délicieux rêve oligarchique
réalisé, les sages ne pourront bientôt plus supporter leur propre
sagesse, leur propre toute-puissance, ni leur solitude.
Le désir de la femme les mordra au coeur; et la femme, introduite dans
la place, les trahira, livrera au peuple les secrets des savants et les
machines par lesquelles ils terrorisaient la multitude. Ou bien ces
machines rateront entre les mains de leurs inventeurs. Et ce sera un
beau gâchis, et tout sera à recommencer. Et vite il faudra une religion
nouvelle. Ou bien l'ancien Pape reprendra la tiare et déclarera
apocryphe l'encyclique _Gaudeamus, fratres_.--Et M. Renan se consolera:
car «la raison a le temps pour elle, voilà sa force. Elle traversera des
successions de pourriture et de renaissance. Les essais sont
incalculables...»
Et le commencement du drame sera:
«_Le pape dans son laboratoire, au Vatican. Les fourneaux, les alambics
et les cornues cachent presque entièrement les fresques peintes par
Raphaël. Il rêve et murmure à mi-voix_: Dieu n'était pas: il est tout
près d'être... Mais, qui sait si la vérité n'est pas triste?... Vive
l'Éternel!.. L'idéal existe... Heureux les simples!...
Ce drame sera expressément écrit pour la Comédie-Française, et le rôle
du Pape sera joué par M. Coquelin aîné.
* * *
Le roman de M. Paul Bourget s'appellera _Péché d'Islande_. Pourquoi? On
ne sait pas. Robert d'Ancelys, flétri par les turpitudes de la vie de
collège, puis régénéré par un crime d'amour, n'aura plus pour principe
d'action que la religion de la souffrance humaine. Et alors il se
donnera pour mission d'avoir pitié des femmes blessées, et surtout
d'être le dernier amant de celles qui approchent de l'âge où l'on n'en a
plus. Il étendra sa miséricorde sur trois femmes à la fois. L'une
demeurera rue de Varennes, l'autre au Parc Monceau, la troisième aux
Champs-Élysées; et toutes trois ressembleront à des portraits de
Botticelli ou de Léonard de Vinci. Et Robert les consolera
doucement--oh! si doucement!--mais elles voudront être aimées, non
consolées; et puis elles ne comprendront pas qu'il en console trois en
même temps. Mais lui ne comprendra point qu'elles n'aient pas compris,
et ce sera très subtil, et tous les quatre s'écrieront: «Oh! la cruelle
énigme!» Et il y aura un grand appareil d'analyse psychologique, et
comme une trousse de chirurgien étalée; et, dans les appartements et
dans les écuries, un grand confort anglais.
Et voici les premières lignes:
«Tous les observateurs ont remarqué ce qu'il y a de troublant,
d'alliciant et de profondément nostalgique dans le regard des
femmes qui offrent cette particularité d'avoir des yeux bleus
avec des cheveux bruns,--surtout quand ces femmes appartiennent à
une race douloureusement affinée par des siècles de vie élégante
et artificielle. C'est un de ces regards, imprégnés d'exquise
malfaisance, que voilaient, à cette heure crépusculaire qui suit
le _five o'clock tea_, les longs cils,--ah! si longs!--de la
comtesse Alice de Courtisols qui, blottie sur un pouf, à l'abri
d'un paravent anglais, etc..»
M. Pierre Loti nous donnera _Kouroukakalé_. Ce sera le nom d'une jeune
Lapone amoureuse d'un officier de marine. On verra dans ce livre des
fiords, des bancs de glace, des baleines, des morses, des rennes, des
martres zibelines et des aurores boréales. Au bout de six mois,
l'officier de marine s'en ira, et Kouroukakalé mourra de désespoir.
Quelques phrases au hasard:
«Un ciel gris-perle avec des matités de cendre çà et là et des
irisations de nacre vers le bas... Notre phoque familier
allongeait sa tête de jeune chien entre les seins pointus et
couleur de safran de ma petite amie, et parfois léchait doucement
ses cheveux brillants d'huile. Et je me rappelais une petite
danseuse que j'avais vue l'autre année à Yokohama. Et je songeais
que la petite danseuse mourrait, et que Kouroukakalé mourrait
aussi, et que je mourrais pareillement...»
Quant au prochain récit de M. Georges Ohnet, il n'est pas difficile de
le prévoir. On sait que l'auteur des _Batailles de la vie_ écrit
alternativement un roman de passion et un roman d' «études sociales».
Les _Dames de Croix-Mort_ appartenant au premier genre, il est évident
que le roman de cette année réconciliera de nouveau la bourgeoisie et la
noblesse. Mais, attendu que, dans la _Grande Marnière_, c'est une
patricienne qui épouse un ingénieur, ce sera cette fois un patricien qui
épousera la fille d'un vétérinaire. Le livre aura quatre cents éditions.
Et je me dirai une fois de plus: «Oui, c'est bien. J'accepte tout, mon
Dieu! Il faut de ces livres-là, il en faut. Mais pourquoi est-ce lui le
triomphateur unique? Pourquoi pas l'un des quarante autres romanciers
qui font la même chose et qui la font aussi bien, quelquefois mieux?
Mystère!»
Et ce roman s'appellera _Guy de Valcreux_, et je vais vous en confier
les premières lignes:
«Par une belle matinée de printemps, le digne M. Lerond,
vétérinaire de la petite ville d'Arcis-sur-Marne, suivait la
route poudreuse qui conduit au chef-lieu du département, bercé
dans son antique cabriolet, au trot paisible de sa vieille jument
Cocote. Tout à coup, à l'un des tournants du chemin, une amazone
à la taille souple, à la lèvre dédaigneuse, aux extrémités
aristocratiques, etc...»
Et M. Alphonse Daudet? ai-je demandé à la somnambule.--Oh! celui-là se
recueille si longtemps entre deux livres qu'il nous jouera peut-être le
mauvais tour de changer dans l'intervalle. On sait bien qu'il y aura
dans son prochain roman un mélange astucieux d'observation aiguë
(l'observation aiguë, vous savez? c'est «sa profession») et de larmes
faciles, à la Tartarin. Mais nos prévisions ne sauraient aller au
delà...
* * *
Et M. Guy de Maupassant?--Lisez les premiers feuilletons de
_Mont-Oriol_. Cela commence avec la largeur d'un roman de Zola. Puis
vient un adultère honnête, comme en réclament les femmes vertueuses.
C'est une trahison. Si les écrivains se mettent comme cela à changer
leur manière, il n'y a plus de sécurité pour le lecteur.
* * *
Et le théâtre?--On nous annonce _Francine_, l'oeuvre d'un jeune, si
jeune qu'on ne peut guère deviner ce qu'il nous réserve, celui-là. Puis,
M. Henri Meilhac écrira un acte, un seul, mais où il y aura trois
pièces. Et les trois pièces seront excellentes, et l'acte sera manqué, à
moins que M. Ludovic Halévy... Mais cet académicien sera absorbé par un
nouveau _Grand Mariage_. Cette fois, la jeune fille aura six millions de
dot, et elle épousera un archiduc, et son frère ne sera plus un
lieutenant d'artillerie, mais un lieutenant de chasseurs.
* * *
Et l'histoire?--M. Taine nous donnera enfin son volume sur l'Empire. Il
sera sombre. L'ancien régime lui avait paru lamentable; la Révolution
lui a semblé absurde et hideuse; l'Empire, qui a consacré les pires
conquêtes de la Révolution, le dégoûtera plus encore. Il verra dans
Napoléon un sous-officier cabot, le Bel-Ami de la Victoire. Il sera de
plus en plus épouvanté de la sottise et de la férocité de l'animal
humain. Et l'impression du volume pourra bien être retardée parce qu'il
y aura tant de citations, à chaque page, à chaque ligne, que
l'imprimeur, à court, sera obligé de faire fondre plusieurs milliers de
guillemets.
Et la poésie?--On attend de M. Sully-Prudhomme un poème intitulé: _Le
Bonheur._ Il fera celui des professeurs de mathématiques, car les trois
premiers livres de la géométrie de Legendre s'y trouveront mis en
sonnets. M. François Coppée nous donnera quelques poèmes populaires et
familiers. Le plus remarqué sera _la Crémière_:
C'était une humble femme, une simple crémière
De Montmartre. Elle était vaillante. La première
Du quartier, quand pointait l'aube aux cieux violets,
De sa pauvre boutique elle était les volets...
Ô vieille sibylle, dis-je à la dame, extralucide, vos malices sont
grosses. C'est comme si vous me disiez que les pommiers continueront de
donner des pommes, et les rosiers des roses, et que M. Dupuis et Mme
Judic continueront de jouer les Judics et les Dupuis. Mais vous ne
m'avez point dit si quelque jeune homme apportera dans le roman ou au
théâtre une «formule nouvelle», pour parler la belle langue
d'aujourd'hui, ni s'il sortira quelque chose d'intelligible du travail
ténébreux des bons poètes symbolistes...
--Puis j'ajoutai timidement: Et la critique? car il ne faut rien
oublier.
--Ce n'est pas de la littérature.
--Qui vous l'a dit?
--Un romancier.