I.

Peut-être, au risque de paraître ingénu, vais-je vous parler des poètes

symbolistes et décadents. Pourquoi? D'abord par un scrupule de

conscience. Qui sait s'ils sont, autant qu'ils en ont l'air, en dehors

de la littérature, et si j'ai le droit de les ignorer?--Puis par un

scrupule d'amour-propre. Je veux faire comme Paul Bourget, qui se

croirait perdu d'honneur si une seule manifestation d'art lui était

restée incomprise.--Enfin, par un scrupule de curiosité. Il se peut que

ces poètes soient intéressants à étudier et à définir, et que leur

personne ou leur oeuvre me communique quelque impression non encore

éprouvée. Mais, comme j'ai au fond l'esprit timide, j'ai besoin, avant

de tenter l'aventure, de m'entourer de quelques précautions. Je m'abrite

derrière deux hypothèses, invérifiables l'une et l'autre, et que je n'ai

qu'à donner comme telles pour n'être point accusé soit de témérité, soit

de snobisme.

Premièrement, je suppose que les poètes dits décadents ne sont point de

simples mystificateurs. À dire vrai, je suis tenté de les croire à peu

près sincères--non point parce qu'ils sont terriblement sérieux,

solennels et pontifiants, mais parce que voilà déjà longtemps que cela

dure, sans un oubli, sans une défaillance. Il ne leur est jamais échappé

un sourire. Une mystification si soutenue, qui réclamerait un tel

effort, et un effort si disproportionné avec le plaisir ou le profit

qu'on en retire, serait, il me semble, au-dessus des forces humaines.

Puis j'ai coudoyé quelques-uns de ces initiés, et j'ai eu, sur d'autres,

des renseignements que j'ai lieu de croire exacts. Il m'a paru que la

plupart étaient de bons jeunes gens, d'autant de candeur que de

prétention, assez ignorants, et qui n'avaient point assez d'esprit pour

machiner la farce énorme dont on les accuse et pour écrire par jeu la

prose et les vers qu'ils écrivent. Enfin, leur ignorance même et la date

de leur venue au monde (qui fait d'eux des esprits très jeunes lâchés

dans une littérature très vieille, des sortes de barbares sensuels et

précieux), leur vie de noctambules, l'abus des veilles et des boissons

excitantes, leur désir d'être singuliers, la mystérieuse névrose (soit

qu'ils l'aient, qu'ils croient l'avoir ou qu'ils se la donnent), il me

semble que tout cela suffirait presque à expliquer leur cas et qu'il

n'est point nécessaire de suspecter leur bonne foi.

Secondement, je suppose que le «symbolisme» ou le «décadisme» n'est pas

un accident totalement négligeable dans l'histoire de la littérature.

Mais j'ai sur ce point des doutes plus sérieux que sur le premier.

Certes on avait déjà vu des maladies littéraires: le «précieux» sous

diverses formes (à la Renaissance, dans la première moitié du XVIIe

siècle, au commencement du XVIIIe), puis les «excès» du romantisme, de

la poésie parnassienne et du naturalisme. Mais il y avait encore

beaucoup de santé dans ces maladies; même la littérature en était

parfois sortie renouvelée. Et surtout la langue avait toujours été

respectée dans ces tentatives. Les «précieux» et les «grotesques» du

temps de Louis XIII, les romantiques et les parnassiens avaient continué

de donner aux mots leur sens consacré, et se laissaient aisément

comprendre. Il y a plus: les jeux d'un Voiture ou ceux d'un Cyrano de

Bergerac exigeaient, pour être agréables, une grande précision et une

grande propriété dans les termes. C'est la première fois, je pense, que

des écrivains semblent ignorer le sens traditionnel des mots et, dans

leurs combinaisons, le génie même de la langue française et composent

des grimoires parfaitement inintelligibles, je ne dis pas à la foule,

mais aux lettrés les plus perspicaces. Or je pourrais sans doute

accorder quelque attention à ces logogriphes, croire qu'ils méritent

d'être déchiffrés, et qu'ils impliquent, chez leurs auteurs, un état

d'esprit intéressant, s'il m'était seulement prouvé que ces jeunes gens

sont capables d'écrire proprement une page dans la langue de tout le

monde; mais c'est ce qu'ils n'ont jamais fait. Cependant, puisqu'une

curiosité puérile m'entraîne à les étudier, je suis bien obligé de

présumer qu'ils en valent la peine, et je maintiens ma seconde

hypothèse.

Les Contemporains, Quatrième Série Etudes et Portraits Littéraires · 第 14 / 70 题