ACT I.

LE COQ D’OR

(The Golden Cock)

AN OPERA

IN THREE ACTS BY

N. RIMSKY-KORSAKOV

COPYRIGHTED, 1918, BY FRED RULLMAN, INC.

PUBLISHED BY

FRED RULLMAN, Inc.

AT THE

THEATRE TICKET OFFICE. 111 BROADWAY

NEW YORK

Transcriber’s Note

This book contains the text of the opera both in French and in English.

The original presented the two languages on alternating pages. This is

impractical to reproduce in an e-text. Instead, the acts alternate: Act 1

in French, then in English, followed by Act 2, etc.

It seems obvious from the number of errors in the original text that it

was not checked by a fluent French speaker before publication. Accents

and punctuation have been corrected without note. A fuller list of

changes made appears at the end of this text.

ARGUMENT.

King Dodon, a lazy and gluttonous ruler, is greatly worried by his

warlike neighbors. He seeks advice but his various advisers fail to

comfort him. Finally the Astrologer brings him a wonderful bird, the

Golden Cock, who knows how to foretell events. The bird is placed on a

spire in Dodon’s capital and from hour to hour sends out from his high

perch various messages which either send the crowd scurrying for their

weapons, or cause it to scatter and return to its peaceful activities.

The bird suddenly sounds a war alarm. Dodon assembles his warriors and

they set out on their journey to the enemy’s land.

King Dodon’s army fares rather badly in an encounter with its foe. In the

uncertain light of early morning his warriors retreat into a deep gorge

where the ground is piled high with the bodies of the dead. Suddenly

Dodon and his generals descry a tent. It must be the headquarters of the

enemy’s chief.

They prepare the onslaught when suddenly there comes out of the tent

a beautiful young woman who sings a bold hymn to the sun in which she

dilates complacently upon her own physical beauty. Dodon and his general,

Polkan, are at once attracted and listen with pleasure while she tells

them that she intends to conquer Dodon’s capital. Her task is only too

easy. Dodon is ready and willing to give her anything she may desire,

even Polkan’s head.

Dodon and the strange Queen start for Dodon’s capital: he will make her

his bride. Their honeymoon is not unmixed bliss; the young Queen compels

her old husband to amuse her in ways which are not always as dignified

as would beseem Dodon’s position.

They quarrel. The Astrologer appears once more on the scene. He reminds

the King of his promise to give him anything he wishes in exchange for

the marvelous bird. The Queen herself is the price he demands. Dodon,

indignant, strikes him with his scepter and he apparently falls dead.

Then the bird flies down from the spire, pecks Dodon on the head and

kills him. The Astrologer then resuscitates, informs the audience that

the whole story is a fable, and that only he and the Queen are real human

beings.

DRAMATIS PERSONAE.

KING DODON.

AMELFA (_the Royal Housekeeper_).

PRINCE GUIDON.

THE ASTROLOGER.

PRINCE AFRON.

THE QUEEN OF SHEMAKHAN.

VOEVODA POLKAN.

THE GOLDEN COCK.

LE COQ D’OR

PROLOGUE.

(_Devant le rideau apparaît L’ASTROLOGUE, une clef à la

main._)

L’ASTROLOGUE (_au public_).

Par mon art cabalistique,

Par les lois que je pratique,

On va voir renaître ici

Les héros d’un vieux récit.

Pour vous d’un conte tous les masques

Revivront, joyeux, fantasques.

Certes ce n’est qu’une fable,

Mais la morale en este louable.

(_Il disparaît._)

ACTE PREMIER.

(_Avant le lever du rideau, on pressent qu’il va se passer

quelque chose de grave et de solennel. En effet, on voit

une vaste salle, dans le palais du ROI DODÔN, qui fut

jadis maître de tous les steppes de la Russie méridionale.

Le conseil royal est en séance. La salle est richement

ornée de peintures, de sculptures, de dorures. Le vert,

le bleu, le jaune, couleurs favorites des sujets du ROI

DODÔN, prédominant, sur des bancs recouverts de brocart,

siègent des seigneurs graves et barbas. Au milieu, sur un

trône richement orné de plumes de paon, est DODÔN, couronne

en tête et vêtu d’un habit d’apparat, jaune. Près de lui

sont assis ses deux fils, APHRÔN et GVIDÔN. Parmi les

conseillers le général POLKAN, vieux soldat brutal._)

LE ROI DODÔN (_qui paraît accablé de soucis_).

Chers sujets, le cœur troublé,

Je vous ai tous rassemblés

Pour vous apprendre, en personne,

Combien lourde est ma couronne.

Mon sort est triste! écoutez:

Jeune, j’étais redouté.

Sans scrupule, l’âme fière,

Je portais au loin la guerre.

Maintenant, je suis bien vieux;

Les combats sont périlleux.

Or, mes ennemis se lèvent.

Ils m’attaquent tous, sans trêve:

On dirait qu’ils font exprès!

Sans répit, nous restons prêts

A combattre.

(_Avec désespoir._)

Nous veillons au Nord: du tout,

C’est du Sud qu’il fond sur nous!

On est là: tous ces sauvages

Viennent par la mar.

J’enrage: On n’a plus aucun répit,

J’en sanglote de dépit.

A ces maux est-il un remède?

Qu’un de vous me vienne en aide.

Un conseil!

UN SEIGNEUR (_avec hésitation_).

Autrefois une vieille, par les fêves,

Savait expliquer les rêves.

SECONDE SEIGNEUR.

Allons donc! Cette autre était

Bien meilleure, qui savait lire,

Dans le marc, et tout prédire.

GVIDÔN.

Dans le ciel on peut trouver

Le sens de ce qu’on a rêvé.

TOUS.

Par le marc, oui!

On explique par les fêves.…

Tous les rêves.

(_La querelle devient acharnée. Le ROI reste assis, pensif.

A ce moment apparaît sur l’escalier un vieil ASTROLOGUE.

Il porte un habit bleu, brodé d’étoiles d’or, et un bonnet

d’astrakan blanc. Sous son bras il tient un astrolabe et un

sac bigarré. Tous, silencieux, le regardent. Il s’approche

du ROI, à pas comptés, et salue jusqu’à terre. Puis il

s’agenouille._)

L’ASTROLOGUE (_à genoux_).

Fier Dodôn, salut à toi!

Je fus, tel que tu me vois,

Conseiller du roi, ton père.…

Or, je viens, comme naguère,

T’offrir mon fidèle appui.

J’ai appris, tous tes ennuis:

Ce coq d’or, sur une lance,

Prouvera sa vigilance.

Prends-le donc, et crois moi bien:

Nul n’aura meilleur gardien.

Lorsque tout sera paisible,

Tu le verras impassible.

Dès qu’un noir danger poindra,

Sans tarder, il étendra

Les ailes, dressera la tête

Et d’une voix bien haute et nette.

Chantera: “Cocoricou!

Ouvrez l’œil et garde à vous!”

LE ROI DODÔN (_un peu incrédule_).

A beau mentir qui vient de loin!

Montre-nous-le, néanmoins.

(_Tous entourent avec curiosité L’ASTROLOGUE, qui tire de

son sac un petit COQ D’OR. Le COQ se débat entre ses mains

et crie._)

LA VOIX DU COQ.

Cocori! cocorico!

Règne et dors en ton lit clos!

(_Tous s’écrient avec étonnement._)

LES SEIGNEURS.

Quel prodige!

Quel miracle! il dit vrai:

C’est un oracle.

LE ROI DODÔN

Quel prodige! Quel miracle!

(_À la foule, gaîment._)

Je me trouve désormais

Invincible, c’est bien vrai?

(_Aux domestiques._)

Plantez-le sur une pique,

Qu’à veiller vite il s’applique.

(_À L’ASTROLOGUE._)

Je ne puis, en vérité

De ma dette m’acquitter.

Mon estime, et c’est justice,

Récompense ton service.

(_Solennellement._)

Et je jure d’accomplir

Sans tarder tous tes désirs.

L’ASTROLOGUE.

Nul trésor ne sert au sage,

Les honneurs, pas davantage.

Ils attirent le souci;

Mais pour ton serment, merci!

(_L’ASTROLOGUE salue jusqu’à terre, et se dirige vers la

sortie._)

LA VOIX DU COQ (_du haut de la flèche_).

Cocori! Cocorico!

Règne et dors en ton lit clos!

LE ROI DODÔN (_prête l’oreille, et se promène gaîment, en se frottant les

mains d’aise_).

O délices! Plus de peines!

Gouverner tous mes domaines

Sans bouger, sans m’éveiller,

Sauf pour rire et festoyer!

En avant les jolis contes,

Les jeux, les jongleurs, les danses!

Je vais oublier, sans honte,

La tristesse et les souffrances!

(_L’intendante AMELFA paraît à la porte des chambres du

fond.--S’étirant au soleil._)

Ah, Soleil! Ta douce haleine

Rajeunit les bois, les plaines.

Vois fleurir les cerisiers.…

(_Indécis._)

Dans ce coin, bien volontiers,

Je ferais un petit somme.

AMELFA (_empressée et avec une infinie sollicitude_).

Mais bien sûr! Voici les hommes

Qui t’apportent ton grand lit.

(_Sur un signe d’elle, les serviteurs se précipitent dans

le palais et reparaissent, portant un grand lit d’ivoire,

couvert de fourrures; ils le dressent au soleil. AMELFA

s’approche de DODÔN; elle apporte un grand plateau chargé

de sucreries._)

N’as-tu pas quelque appetit?

Mange donc ces confitures,

Quelques noix, ou bien des mûres!

Bois le cidre: il est tout frais,

Parfumé, mousseux, sucré.

Ces fruits plein de miel, d’amandes,

Et bien cuits au vin, t’attendent.

Chasse donc tous les soucis,

Tâte des pruneaux farcis.

LE ROI DODÔN (_bâille et s’installe à portée du plateau_.)

Hum.… J’accepte.… Mais prends garde,

Mon aimable babillarde,

Qu’un pesant sommeil soudain

N’interrompe mon festin.

(_Le ROI a fini sa collation, et regarde du côté du lit.

AMELFA arrange les oreillers et rabat les couvertures._)

AMELFA.

Dors un peu sur cette couche

Viens, je chasserai les mouches

Loin de ton auguste front.

LA VOIX DU COQ.

Cocori! Cocorico!

Règne et dors en ton lit clos!

(_DODÔN ne plut plus résister au sommeil. Il se couche

et s’endort sans plus, avec autant d’insouciance qu’un

enfant. L’intendante, penchée au dessus du lit, chasse les

mouches._)

DES GARDIENS (_dans les coulisses_).

Règne et dors en ton lit clos!

(_Les GARDIENS, font l’appel, d’une voix somnolente, mais

bientôt ils succombent à la douceur enchanteresse du

sommeil de midi. Tous dorment profondement, sauf AMELFA.

La capitale entière est possible. Seules les mouches

infatigables bourdonnent autour du lit royal, que le soleil

continue d’éclairer d’une lumière égale et douce._)

AMELFA.

Tous s’endorment, tous sommeillent.

Cher printemps! paix sans pareille!

(_Elle s’accoude au lit du ROI et s’endort à son tour.

DODÔN, dans son rêve, sourit comme à une belle inconnue._)

LA VOIX DU COQ.

Cocori! Cocoricou!

Ouvrez l’œil et garde à vous!

(_Trompettes dans la coulisse.--Bruit. Des gens courent.

Des trompettes sonnent de divers côtés. Des chevaux

henissent. La foule se précipite autour du palais. Sur les

visages interloqués se lit une terreur profonde._)

LA FOULE (_dans la rue_).

Le coq a donné l’alarme!

Courez tous, prenez les armes!

Oh! Malheur, calamité!

Le royaume est dévasté.

POLKAN (_accourant_).

Roi puissant, ma voix t’appelle!

Vois ton général fidèle!

Ah! Réveille toi! Malheur!

(_AMELFA va se cacher précipitamment._)

LE ROI DODÔN (_encore à moitié endormi_).

Quel est donc ce bruit, Seigneur!

POLKAN.

L’ennemi sur nous s’avance!

LE ROI DODÔN (_se lève en bâillant_).

Hein? Quoi donc?

Quelle démence.…

Est-ce le feu dans mon palais?

POLKAN.

Foin du vieux niais!

Notre coq a chanté, il tourne et s’agite.…

Tous nos gens ont fui. Viens vite!

LA VOIX DU COQ.

Cocori! Cocoricou!

Ouvrez l’œil et garde â vous.

(_DODÔN regarde le COQ._)

LE ROI DODÔN (_au peuple_).

Bien! Va pour la guerre, enfants!

Hâtez-vous, courez aux camps.

Faites vite, qu’on s’empresse!

Mais d’abord, ouvrez les caisses.

LE PEUPLE (_docilement_).

Nous serons obéissants!

(_DODÔN s’assied sur son trône. Des chambres intérieures du

palais sortent précipitamment APHRÔN et les SEIGNEURS, tous

armés. GVIDÔN arrive et, tout en courant, boucle le

ceinturon de son épée.--Il embrasse trois fois chacun de

ses fils, qui partent, maussades, suivis des SEIGNEURS.--On

entend le bruit de l’armée qui s’ébranle._)

LA VOIX DU COQ (_lorsque tout s’est calmé on entend la voix du COQ._)

Cocoricou! Règne et dors en ton lit clos!

LE ROI DODÔN.

Joli Coq, je te rends grâce.

(_LE ROI DODÔN, AMELFA, les gardes s’endorment d’un sommeil

calme et profond._)

GARDES (_dans la coulisse_).

Règne et dors, en ton lit clos!

(_Le rêve de DODÔN se précise._)

LA VOIX DU COQ.

Cocori! Cocoricou!

Ouvrez l’œil, et garde à vous!

(_De nouveau s’entendent des cris, des pas précipités.

Des trompettes sonnent. La foule, en grand désordre, se

rassemble dans la rue, devant le palais. Trompettes dans la

coulisse._)

LE PEUPLE (_dans la rue_).

Ah, tout est perdu! Alerte!

(_Ils restent tous indécis, n’osant réveiller le

roi.--Trompettes dans la coulisse._)

Notre roi qui dort!

Oui, certes! Quel malheur!

Vite à genoux!

Comment faire? Sauvons-nous!

Et Polkan reste introuvable!

POLKAN (_se précipite, suivi de seigneurs en armes. AMELFA va se cacher

précipitamment._)

Un destin cruel nous accable,

Sors enfin, oui, sors de ce doux repos!

LE ROI DODÔN (_réveillé en sursaut_).

Ah! toujours mal à propos!

POLKAN.

Dans la ville tous s’irritent

Et là-haut, ton coq s’agite,

Clame à pleine voix son chant

Et regarde le levant.

Nous ne sommes pas en nombre;

L’avenir me paraît sombre.

Fais donner les vétérans!

LE ROI DODÔN (_se frotte les yeux et bâille_).

Oui! Je vais venir, attends.

(_Il s’approche de la balustrade et regarde en l’air._)

LA VOIX DU COQ.

Cocori! Cocoricou!

Ouvrez l’œil et garde à vous!

LE ROI DODÔN (_d’un ton plaintif_).

Le coq d’or nous met en garde.

En avant! Que nul ne tarde.

Chers amis marchons, vaillants,

Au secours de nos enfants!

(_Il se prépare sans empressement; les domestiques

apportent en hâte son équipement couvert de poussière et de

rouille. AMELFA regarde le ROI avec tristesse._)

Mon armet! Puis, ma cuirasse.

Ouf! L’étroite carapace!

Cherchez-moi mon bouclier,

Le beau rouge; un baudrier.…

LA VOIX DU COQ.

Cocoricou! Ouvrez l’œil et garde à vous!

LE ROI DODÔN (_examinant son bouclier_).

Mais il est rongé de rouille!

Mon carquois en vain je fouille.

(_Il est prêt à partir._)

Et j’étouffe. Allons toujours.…

Oh! Ce glaive, qu’il est lourd!

(_soufflant._)

Bah! Tant pis. Venez, fidèles!

Qu’on m’aide à monter en selle.

LA VOIX DU COQ.

Cocoricou! Ouvrez l’œil et garde à vous!

(_De nombreux domestiques, soutenant DODÔN par les

aisselles, lui font descendre l’escalier, au bas duquel

l’attend un cheval blanc. Le peuple pénètre graduellement

dans le palais._)

LE ROI DODÔN (_menace du doigt le Coq_).

Fi, quel importun coq d’or

Qui me trouble ainsi quand je dors.

(_Sur l’escalier._)

Est-il doux?

DEUXIÈME SEIGNEUR.

Comme un mouton!

LE ROI DODÔN.

C’est parfait alors: partons!

AMELFA (_d’une voix désespérée_).

Mais, doux sire, t’en aller à jeun?

LE ROI DODÔN.

Va, je mangerai.

(_à POLKAN_.)

A-t-on des vivres?

LA VOIX DU COQ.

Cocoricoucou! Ouvrez l’œil et garde à vous!

POLKAN.

Pour trois ans!

LE ROI DODÔN.

Officiers, allons, en route!

AMELFA.

Partez donc demain matin!

(_DODÔN est à cheval._)

LE PEUPLE (_à tue-tête_).

Gloire au roi Dodôn!

Hourra! Hourra! Hourra!

Ta valeur, chef intrépide,

Fera fuir l’ennemi perfide.

Mais surtout, sois bien prudent.

Ne te mets pas en avant!

RIDEAU.

THE GOLDEN COCK

PROLOGUE

(_THE ASTROLOGER appears before the curtain with a magic

key in his hand._)

THE ASTROLOGER (_to the audience_).

I am a magician. By the occult sciences I am endowed with the

extraordinary gift of evoking the shades, and in dead bodies breathing an

enchanted life. Here before you will live again the droll masks of an old

fairy tale. The tale’s not true, but there’s a hint in it; a lesson to

all of you, good people.

(_Disappears._)

ACT I.

(_Before the curtain rises there is a feeling that

something extraordinarily important and solemn is to be

presented. And in fact one sees a vast hall in the palace

of the famous KING DODON during the sitting of the Council

of Boyars. The hall is richly ornamented with Russian

carving, gilded and painted, by which it is clearly evident

that green, blue, and yellow are the favorite colors of

KING DODON’S people. On benches covered with brocade, the

Boyars are seated in a semicircle,--grave and bearded men.

Upon a throne in the middle, magnificently decorated with

peacock feathers, is seated KING DODON himself, wearing a

golden crown and in royal vestments of yellow. On either

side of him are the impatient Princes--his sons AFRON and

GUIDON. Amongst the Boyars is the old and rude VOEVODA[1]

POLKAN._)

[1] Voevoda--a head of the army.

KING DODON (_appears overwhelmed with cares_).

I have summoned you hither, so that everyone

In the kingdom should know, what a burden it is

To the mighty Dodon to wear a crown.

So, listen, my friends!

From my youth up I have been redoubtable,

And time and time again I have daringly affronted

My neighbours.

But now I wish to rest from warlike deeds,

And seek repose.

As if on purpose a neighbour now is disturbing me

By unceasingly doing evil deeds.

In order to defend

The frontiers of my kingdom from attack

I must maintain a large Army.

We expect invasion from the North, and lo!

A force is coming from the South.

We have mastered these, but evil guests

Are coming from the sea,

So that I, Dodon, weep from very anger

And cannot sleep.

My life is so anxious. I desire advice and help.

Counsel me!

ONE BOYAR (_hesitatingly_).

’Tis a pity our fortune-teller is dead.

She would have unravelled the question

By means of beans.…

SECOND BOYAR.

Beans? We had--it’s a pity ’twas some time ago--

A better witch. She divined by dregs.

GUIDON.

There was also one who knew

How to foretell things by the stars.

CHORUS OF BOYARS.

Dregs are better.

The beans are more to be believed in.

(_The dispute becomes more violent. THE KING is in a state

of indecision. At this moment the very old ASTROLOGER

appears on the stairway, in a white hat and blue garment

with gold stars. Under his arms he carries an astrolabe and

bag. All follow the movements of the ASTROLOGER in silence,

who, with the short steps of an old man, approaches THE

KING and bows low before him._)

THE ASTROLOGER (_on his knees_).

Hail, Majesty! Sire!

Thy father knew me of old,

But we have not met until now.

Urged by my duty as a subject,

And having heard that Dodon

Was losing sleep by reason of his cares,

I have brought thee as a gift a bird.

Place it on a spire,

And my golden cock will be thy true watchman.

When all around is peaceful

He will remain quiet,

But if from any quarter

War threatens thee,

Or the invasion of an armed force,

Or any other unexpected misfortune,

In an instant my bird

Will raise his comb,

Will flap his wings, and

Turning in that direction,

Will begin to crow “Cock-a-doodle-do!

Beware!”

KING DODON (_still unbelieving_).

O! That’s a fairy tale!

Take him out, and we shall have a look at him.

(_They all surround THE ASTROLOGER, full of curiosity. THE

ASTROLOGER takes out of his bag the cleverly-made Golden

Cock, who flaps his wings and crows._)

VOICE OF THE BIRD.

Cock-a-doodle-do!

Reign, taking your ease!

(_Exclamations of delight._)

THE PRINCES AND THE BOYARS.

It is simply marvellous! Simply wonderful!

The old man told the truth.

KING DODON

Marvelous! Wonderful!

(_with joy, to all_).

Is it true, that I from this time forth

Shall repel all my neighbours?

(_To the servants._)

Place him on a spire,

And he will guard my capital.

(_To THE ASTROLOGER._)

How shall I thank thee--

What can I promise thee--

For such a favour?

Besides my love and respect

I shall fulfill thy first wish

As if it were my own!

THE ASTROLOGER.

Gifts to the wise are not flattering;

Power--Riches--High Rank--

Create only enmity.

But love is dear to me!

(_THE ASTROLOGER bows to the earth and goes towards the

entrance._)

VOICE OF THE BIRD (_from the spire_).

Cock-a-doodle-do!

Reign, and take your ease!

(_DODON walking up and down, rubbing his hands together

joyfully._)

KING DODON.

What happiness! With folded hands

I shall reign, lying at my ease.

If I wish, I shall sleep,

And shall give orders not to be awakened.

I shall give commands to be amused

With fairy tales--

With combats--with jesters--and with dancing.

I shall forget forever

That in this world there are calamities.

(_The housekeeper AMELFA appears, standing on the threshold

of a door leading to the inner apartments._)

(_Stretching himself out in the sun._)

How gloriously warm the sun is!

It is the breath of Spring. All is becoming green.

The cherry trees are white as milk.

(_Looking about hesitatingly._)

I should like to take a nap in this nook,

And not to go into my bedroom.

AMELFA (_clasping her hands in boundless devotion_).

Bàtyushka! If thou dost wish

We shall turn the whole capital into a bedroom!

(_At a sign from her the servants rush to the palace and

carry out into the sun a bed of ivory with fur coverings.

AMELFA herself comes to him with a large tray filled with

delicacies._)

See that thou hast an empty tummy.

Taste a little of these Turkish pods;

Or some walnuts in honey.

Drink some cold kvass,

With mint, hops, ginger.

Or will it please the royal taste

To have some prunes stuffed with raisins

And dipped in wine?

Try and see if they are tasty.

(_DODON, yawning, sits down before the dishes._)

KING DODON.

Oh well! All right! And whilst

I dally with the dishes, amuse me

So that I shall not fall asleep.

(_Having finished the delicacies, he glances at the bed.

AMELFA shakes up the pillow and arranges the bed._)

Lie down! I shall from the royal face

Drive off the annoying flies.

VOICE OF THE BIRD.

Cock-a-doodle-do!

Sleep in thy regal bed!

(_DODON lies down, and instantly goes to sleep, as free

from care as a child. AMELFA drives away the flies, bending

over the bed. At first the guards sleepily call out to one

another the words: “Reign, lying at ease.” Then the sweet

charm of the mid-day nap overcomes them. All except AMELFA

indulge in a long, sweet sleep. Silence reigns throughout

the capital. The indefatigable flies alone buzz about

DODON, and the everlasting sun shines as before with his

steady and welcome light._)

AMELFA.

All are asleep! All are weary!

All tired by the breath of Spring!

(_She leans her elbows on the royal bed, and falls asleep

beside DODON, who smiles in his sleep, dreaming of some

wonderful beauty who never existed._)

VOICE OF THE BIRD.

Cock-a-doodle-do!

Beware!

(_Uproar, and running to and fro. Horses neigh. Sound of

trumpets--sometimes here, sometimes there. People appear on

the street. Terrible fear is depicted upon their pitiful

faces._)

PEOPLE ON THE STREET.

The bird is crowing! Get up!

Saddle your fleet horses!

Quickly! The enemy does not wait.

He will trample down the cornfields

And burn the villages.

POLKAN (_running in_).

Our King! Father of the people!

I am thy Voevoda.

Sire! Awake! A calamity is upon us.

(_The Housekeeper jumps up and hurriedly disappears._)

KING DODON (_not quite awake_).

What is it?

POLKAN.

It must be that a strange foe is advancing.

KING DODON (_getting up and yawning_).

Eh! What? What calamity?

Is my palace burning?

POLKAN.

Devil take him!

The bird is crowing, turning about on the spire.

Noise and hubbub throughout the capital.

VOICE OF THE BIRD.

Cock-a-doodle-do!

Open your eyes and beware!

(_His own eyes assure DODON of the restlessness of the

bird._)

KING DODON (_to the people_).

Well! My children. It is war.

We must have assistance.

No delay! Make haste!

Unlock your coffers quickly.

PEOPLE ON THE STREET (_abasing themselves_).

We are yours, body and soul.

(_DODON sits on his throne. AFRON and the BOYARS rush in,

armed. GUIDON runs in, buckling his sword belt. DODON

kisses each of his sons thrice. The sons, much cast down,

go out with THE BOYARS. The noise of the departing army is

heard; then all is silent._)

VOICE OF THE BIRD.

Cock-a-doodle-do!

Reign, taking your ease.

KING DODON (_yawning_).

Dear bird! Many thanks.

(_DODON falls asleep; also AMELFA and the Guards. His

dreams about the wonderful beauty become more definite and

insistent._)

VOICE OF THE BIRD.

Cock-a-doodle-do!

Beware!

(_Again noise and running to and fro. Trumpets. A terrified

crowd of people assemble at the Palace, not daring to awake

DODON._)

PEOPLE ON THE STREET.

O! What misfortune! O, brothers, what evils!

Our King is fast asleep. All is quiet

In the palace. It is impossible to wake them.

What shall we do? What will become of us?

Where is Polkan, our Voevoda?

(_POLKAN rushes in with armed BOYARS. AMELFA runs away._)

POLKAN.

Sire! Father of thy people!

Sire! Another calamity!

KING DODON (_leaping from the bed_).

Always at the wrong time!

POLKAN.

Noise and hubbub in all the capital,

And again the bird high up

On the spire is playing tricks,

Turning towards the East.

It seems the Army has not been successful.

I suppose it would be the thing

To call out the old men!

KING DODON (_rubbing his eyes and yawning_).

Wait! I shall look for myself.

(_Goes to the balustrade and looks up at the roof._)

VOICE OF THE BIRD.

Cock-a-doodle-do! Beware!

KING DODON (_plaintively_).

The golden cock is flapping its wings not in vain;

A dangerous journey is before us.

Now, old man, we shall arise quickly

And go to help our children.

(_He gets ready without any animation._)

Where is my helmet? Bring my armour.

(_The servants quickly fetch the dusty and rusty arms and

invest DODON._)

My armour is too tight!

Look where my favourite red shield is hanging.

(_They fetch the shield._)

VOICE OF THE BIRD.

Cock-a-doodle-do! Beware!

DODON (_examining his shield._)

My shield is all eaten by rust;

And the quiver is empty of arrows!

(_Entirely armed._)

I can scarcely breathe! My old sword

Has become too heavy for the royal arm.

(_panting._)

There is nothing to be done;

Carry me and put me on my charger.

VOICE OF THE BIRD.

Cock-a-doodle-do! Beware!

(A crowd of servants take him under the arms and carry him

to the staircase, where his white horse awaits him. The

people little by little penetrate into the palace.)

DODON (_pointing his finger threateningly at the bird._)

O! If he had only kept that cock

Hidden in his bag!

Is the horse quiet?

THE BOYARS.

As a cow.

KING DODON.

Just the horse for us!

AMELFA (_in despair_).

Hast thou eaten something before thy

Journey, noble Sire?

KING DODON (_seating himself on the horse_).

I can eat on the way.

(_To POLKAN._)

Are there provisions?

VOICE OF THE BIRD.

Cock-a-doodle-do! Beware!

POLKAN.

Enough for three years.

KING DODON.

Then let us start, Voevoda.

AMELFA.

It would be better to start in the morning.

(_DODON mounts his horse._)

PEOPLE (_exclaiming_).

It is the King! Our father! Hurrah!

Thou art going thyself. Hast thou not

Any Voevodas to lead the Army against

The enemy?

Take care of thyself,--

And stand well in the background all the time.

CURTAIN.

DEUXIÈME ACTE.

(_Nuit obscure. Les troubles rayons de la lune éclairent

de lueurs sanglantes un défilé étroit, parsemé de petits

buissons, et les roches escarpées. Le brouillard de

montagne remplit toutes les cavités d’un voile blanc. Parmi

les buissons ou sur les pentes nues des collines, gisent

les cadavres des guerriers: on les dirait pétrifiés au

milieu de leur dernière bataille. Des aigles et d’autres

rapaces, en bandes, se sont abattus sur les corps; à

chaque coup de vent, ils s’envolent, effarés. Deux chevaux

se tiennent immobiles, la tête inclinée sur les cadavres

de leurs maîtres, les fils de DODÔN. Tout est calme,

silencieux et menaçant._)

(_On entend au loin un bruit de pas. C’est l’armée de

DODÔN qui avance, craintivement. Des guerriers paraissent,

suivant le défilé. Ils vont deux par deux, s’arrêtent, se

retournent._)

LES SOLDATS.

Nuit épouvantable et sombre!

Tout est calme: seuls, dans l’ombre,

Les vautours veillent nos morts.

La lune pourpre sur leurs corps

Brille comme un cierge funèbre.

Hou! Le vent, dans les ténèbres,

Fait entendre un chant de deuil

Sur les cadavres sans cercueil.

Triste, il pleure; il geint sans trêve.…

Sa voix retombe et puis s’élève.

Il agite doucement

Leurs cheveux, leurs vêtements.

(_Le ROI DODÔN, tourmenté par de sombres pensées, arrive au

pas avec son vieux général. Ils trébuchent contre les corps

des deux princes._)

LE ROI DODÔN (_se précipitant sur les corps de ses fils_).

Quel spectacle abominable!

Mes deux fils!… Le sort m’accable.…

Désarmés, sanglants et froids,

Leurs yeux fixes pleins d’effroi.…

Ils se sont tués l’un l’autre!

Leurs vaillants coursiers arpentent

Le gazon souillé, les pentes

Que rougit le sang des nôtres.…

Ah, douleur cruelle!

Mes fils! Mon espoir!

Quelle erreur mortelle

Put ainsi vous décevoir?

Hélas, je n’ai plus qu’à mourir:

Coulez, coulez mes larmes amères!

Que la steppe solitaire

Nous entende tous gémir.

Les rochers, les bois, la plaine

Compatiront à notre peine.

Ah! Ah! Ah!

CHŒUR (_tous sanglotent_).

Ah! Ah! Ah!

LE ROI DODÔN (_plaintivement_).

Désormais

Je vous conduirai moi-même:

C’est pitié que ceux qu’on aime

Tombent ainsi, décimés!

Ah!

(_Il pleure de nouveau._)

POLKAN (_à DODÔN_).

Adieu paniers, vendanges sont faites!

(_Il se tourne vers l’armée._)

Votre maître est opprimé:

Vos épées sont-elles prêtes?

CHŒUR.

L’ennemi sera chassé!

Mais où diable est-il passé?

(_Rien ne répond. Le jour commence à poindre. Le brouillard

se disperse graduellement, et l’on aperçoit, sortant de

terre une tente. Les rayons de l’aurore se jouent sur les

arabesques de ses parois de brocart bigarré.--Consternation

générale._)

LE ROI DODÔN.

Voyez donc, la belle tente!

(_Les premiers rayons du soleil paraissent; on voit remuer

les parois de la tente._)

(_Les canonniers s’enfuient en débandade, abandonnant leur

pièce._)

(_De la tente sort une belle jeune femme à la démarche

legère, mais majestueuse. Elle est suivie de quatre

esclaves qui portent des instruments de musique: goussli

(psalterions), goudok (viole), chalumeau et tambour. Sa

longue robe de soie rouge est richement brodée d’or. Elle

porte un turban blanc, orné d’une haute plume. Elle paraît

ne rien voir, et, les bras levés comme pour la prière,

chante en s’adressant au soleil qui brille._)

LA REINE DE CHÉMAKHA.

Salut à toi, soleil de flamme!

Nous reviens-tu de l’Orient,

Du doux pays cher à mon âme,

De ses paysages souriants?

Ah! Parle-moi des fraîches roses

Et des buissons ardents des lys;

Des beaux oiseaux qui se reposent,

Auprès des lacs bordés d’iris!

Qui chantent auprès des lacs bordés d’iris!

Dis-moi: le soir, près des fontaines,

Quand chaque belle entonne un chant

D’extase ou d’amoureuse peine

Qui monte au rouge firmament,

Voit-on toujours, sous leurs grands voiles,

Leurs yeux sourire au beau galant,

Qui, dans la nuit semée d’étoiles,

Viendra d’un pas furtif et lent?

Vient-on l’attendre à la fenêtre,

L’œil attentif, le cœur tremblant?

A peine l’a-t-on vu paraître,

Sait-on charmer l’heureux amant?

Le cœur en flamme,

Sait-on charmer l’amant, l’heureux amant?

(_Ayant fini de chanter, elle se retourne vers le roi, et

le regarde longtemps sans rien dire._)

LE ROI DODÔN (_à voix basse, et poussant POLKAN du coude_.)

Comme elle chante!

Qui peut-elle être?

POLKAN (_de même_).

Si dès qu’elle nous voit paraître

Son accueil est si charmant,

Allons-y pour un moment!

(_DODÔN s’approche gravement de la reine. POLKAN le suit.

Les autres n’osent point s’approcher._)

LE ROI DODÔN.

N’aie pas peur de nous, ma belle!

Dis-moi comment tu t’appelles,

Quel est ton pays.

Dis-moi, Viens-tu seule ici?

Pourquoi?

LA REINE DE CHÉMAKHA (_timide, et les yeux baissés_).

Je suis libre, et seule ici.

De Chémakha je suis la reine,

Et je viens de mes domaines

Pour soumettre ton pays!

LE ROI DODÔN (_avec stupéfaction_).

Nous soumettre, sans vergogne?

Tu vas bien vite en besogne!

Sans armée tu nous vaincras,

Par la force de ton bras?

LA REINE DE CHÉMAKHA (_toujours avec timidité_).

Ma pensée n’est point si folle:

Mon sourire, mes paroles,

Ma beauté me suffiront

Pour faire courber les fronts.

(_Elle frappe dans ses mains. De la tente sortent deux

esclaves qui portent des vaisseaux d’argent, et remplissent

de vin des coupes._)

Pardonnez à mon audace,

Mes chers hôtes: prenez place;

Par faveur, daignez goûter de ce vin.

(_Elle s’incline et offre une coupe pleine au ROI DODÔN,

qui recule avec méfiance._)

A vos santés!

LE ROI DODÔN.

Bois d’abord, que nul mécompte

N’en résulte.

LA REINE DE CHÉMAKHA.

N’as tu pas honte?

Tiens, regarde dans mes yeux,

D’un dessein si ténébreux

Peux-tu m’estimer capable?

Suis-je donc si haïssable?

(_Elle lève les yeux, en souriant. DODÔN, troublé, boit,

et POLKAN suit son exemple. Les esclaves reviennent; elles

étendent un tapis au milieu de la scène, et disposent

autour trois coussins en guise de sièges. Sur un signe de

POLKAN, les soldats, au fond de la scène, s’installent

commodément. On enlève les cadavres. DODÔN, POLKAN et la

reine s’assoient. Les deux hommes sont tout décontenancés.

La reine a un sourire énigmatique._)

POLKAN (_reprenant courage, et se penchant brusquement vers la reine,

avec l’intention d’être aimable_).

Avez-vous la nuit dernière

Bien dormi?

LA REINE.

Merci! Hum guère.…

Pas trop mal.…

Mais, au matin,

Je me réveillai soudain

L’air plus chaud et plus languide

Vint troubler mes sens timides;

Un parfum d’étranges fleurs

Enivra mon pauvre cœur.…

A travers la nuit obscure,

J’entendis un lent murmure.…

Toi, qu’appelle mon amour,

Viens! oh, viens, oh!

POLKAN (_jovial_).

Il viendra un de ces jours.

LA REINE (_bondissant de son siège_).

Sire, chasse ce vieil homme

Ses propos grossiers m’assomment.

(_POLKAN paraît déconcerté._)

LE ROI DODÔN.

Tu me pousseras à bout!

Tu es là comme un hibou,

Et tous tes discours stupides

Gênent cette enfant timide.

N’as tu pas compris?

Va-t’en dans un coin, et puis attends!

(_POLKAN se lève, docile, et va derrière la tente, d’où à

chaque moment il sort un peu son nez et sa longue barbe. La

reine rapproche son coussin de celui de DODÔN._)

LA REINE (_presque à l’oreille de DODÔN_).

Viens me dire quelque chose.

LE ROI DODÔN (_plus décontenancé que jamais_).

Quoi donc? parle!

LA REINE.

Mais je n’ose.…

Bah! Réponds la vérité:

On me vante ma beauté,

On m’accable de fadaises;

(_Elle regarde DODÔN bien dans les yeux._)

Qu’en dis-tu?

LE ROI DODÔN (_bégayant_).

Hein. Oui … vraiment … Certes…

LA REINE.

Quel beau compliment!

Tu me vois sous mes parures:

Je suis belle, j’en suis sûre,

Par moi même.

Et tous les soirs

Je le vois dans mon miroir,

(_Comme éprise d’elle même, et avec une animation

croissante._)

Quand j’ai fait tomber ces robes

Dont l’étoffe te dérobe

La splendeur de mes attraits,

Quand mon corps d’argent paraît.…

Au milieu de cette tente

Je me vois, resplendissante.…

Je dénoue mes longs cheveux,

Dont le flot tumultueux,

Comme un noir torrent, s’éplanche

Sur le marbre de mes hanches,

Et me fait un lourd manteau

Pour rafraîchir la peau

Je m’asperge de rosée,

Dont les perles irisées

Se répandent sur mes seins.

Que n’en vois-tu le pur dessin!

Ils sont frais comme la rose,

Fermes, tendres, blancs et roses,

Si doux, si clairs, si transparents.…

Tu parais un peu souffrant?

Aurais-tu mal à la tête?

LE ROI DODÔN (_avec effort_).

Non.… C’est au foie.… Ça s’arrête!

LA REINE.

Ce n’est rien. Je vais chanter:

Tu n’auras qu’à m’écouter.

(_Fait silence._)

(_D’un coup d’œil elle ordonne aux esclaves d’accompagner

son chant._)

“Viens dans l’ombre, viens dans l’ombre

De ma tente aux rideaux lourds.

Marche, glisse, marche, glisse

Sur mes tapis de velours!”

Veux tu venir sous ma tente,

Beau vieillard?

LE ROI DODÔN.

Tu ris, méchante!

Beau vieillard?

Je n’ai pourtant

Que tout au plus.…

LA REINE.

Ah! pourquoi me souvenir?

Mon malheur ne peut finir

Un destin cruel m’accable,

Vivre m’est insupportable.

(_À travers ses larmes._)

Où trouver quelqu’un qui ose

Me contredire en toute chose,

(_Encore comme en rêve._)

Me soumettre à son désir,

Me dominer?

LE ROI DODÔN (_solennel_).

Quel plaisir de te contenter, ma belle!

Celui que tes vœux appellent

Est ici, devant tes yeux.

Tu auras des jours joyeux.

Je veux être despotique,

Et te tourner en bourrique.…

En un mot, je suis tout prêt,

Tu n’auras aucun regret!

LA REINE (_abasourdie_).

En bourrique?

Ha, ha, ha, ha, ha, ha, ha, ha, ha!

(_D’un ton gai._)

Quel délice!

O, le merveilleux service!

(_Dans l’excès de sa joie, elle saisit les deux mains de

DODÔN._)

Crois à ma reconnaissance!

J’en suis folle! Saute, Danse!

LE ROI DODÔN (_effrayé_).

Mais je ne sais plus danser!

LA REINE.

Danse comme en ton jeune âge.

LE ROI DODÔN (_fâché_).

Non! tous ces gens-là m’agacent.

LA REINE.

Bien: Polkan prendra ta place.

Hé, Polkan! Danse avec moi!

(_POLKAN avance la tête, mais n’ose point bouger de sa

cachette._)

LE ROI DODÔN (_conciliateur_).

Non! pardonne à mon émoi.

Quoique gauche pour la danse,

Je veux bien, par complaisance.…

LA REINE.

Commençons! Allons, venez!

Dodôn va vous fasciner.

(_Timidement, POLKAN et les guerriers s’approchent du tapis

et forment le cercle; ils s’efforcent de ne point regarder

DODÔN. Les esclaves entament un air de danse lente. Un

tambourin à la main, la reine avance, gracieuse et légère._)

LA REINE (_Elle danse_).

Sous mon voile, je m’avance,

Je te fais la révérence,

Fort timidement. Puis à toi:

Viens ici, d’un pas courtois,

Mais sans crainte, l’air bravache,

Et retrousse en vainqueur tes moustaches.

Puis, encore trois pas en avant.

(_DODÔN danse selon ces indications et arrive auprès de la

reine._)

Bien!

Tu viens là, me suivant.

Je m’échappe, vagabonde,

Comme un poisson d’or, sous les ondes,

Fuit le venimeux crapaud

Qui lui court après.

(_DODÔN danse de nouveau.--Se fâchant._)

Mauvais travail!

Rentre les talons, de grâce!

Cambre-toi, la tête en place!

Agite ton éventail,

Et montre-toi plus dispos!

(_La danse devient plus animée._)

Je m’assieds; rien ne te gêne:

Tourne jusqu’à perdre haleine!

(_DODÔN, agitant les bras avec désespoir, commence une

danse frénétique. La reine s’est assise à un bout du tapis;

elle rit aux éclats en voyant les pirouettes de DODÔN.--De

petits nègres sortent de la tente et se rangent autour de

DODÔN.--Exténué, DODÔN se laisse tomber sur le tapis. Les

musiciens cessent de jouer. Les petits nègres s’enfuient._)

LE ROI DODÔN (_se dressant sur les genoux_).

C’est assez!

Je veux souffler!

(_Debout._)

Belle enfant, si je te plais,

Viens régner sur mon empire:

Tous mes biens pour ton sourire!

Prends mon royaume;

Prends, je t’en fais don!

LA REINE (_avec dédain_).

Bah! mais qu’y ferais-je donc?

LE ROI DODÔN.

Quoi? Hé bien: manger et boire,

Dormir, écouter des histoires,

Obtenir de ton amant

Tout.… oui, tout sauf le merle blanc!

Tu verras: l’on s’y goberge.

LA REINE.

Çà partons, et faisons hâte

Je veux voir des ciels nouveaux.

Vite, en marche!

(_De la tente sortent des esclaves qui portent des miroirs,

des éventails, des bijoux, des tapis. Ils aident la reine

à se préparer pour le voyage. Dans le camp de DODÔN, même

agitation._)

LE ROI DODÔN.

Mes chevaux! Mon char doré!

Prenez les rênes!

Viens près de moi, ma souveraine.

LA REINE (_se plaçant à côté de DODÔN_).

Je suis prête. Avancez!

Chantez la gloire du fiancé!

LES ESCLAVES DE LA REINE.

O, mes sœurs, l’étrange histoire!

Notre reine, qui l’escorte?

Un vieillard aux jambes tortes!

La couronne d’or qu’il porte

Cache mal son front d’esclave.

O, cet air pédant et grave!

Il est tout pareil à l’âne,

Lourd d’esprit, et dur de crâne.

Comme un singe il gesticule.

Mon Dieu, qu’il est ridicule!

Son aspect hideux effare.

LE ROI DODÔN (_ne se contenant plus_).

Hé, Polkan! Sonnez, fanfares!

Je suis fiancé: victoire!

(_Fanfares; les soldats crient. Le cortège s’ébranle._)

LES SOLDATS.

Hourra! Hourra! Hourra! Hourra!

RIDEAU.

Le Coq d'Or (The Golden Cock): An Opera in Three Acts · 第 1 / 3 章