AU LECTEUR

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LES RÉPROUVÉS

ET

LES ÉLUS

PAR

EMILE SOUVESTRE

--PREMIÈRE SERIE--

PARIS

MICHEL LEVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS

1859

Reproduction et traduction réservées.

AU LECTEUR

Il y a un pays, en France, où la raison humaine n’a pas encore revêtu la

robe des docteurs, où les hommes sont restés des enfants que l’on

adoucit avec des chansons et que l’on instruit avec des histoires. Là,

l’enseignement du bien n’a point été réduit à une algèbre sociale que

l’on apprend par article; il flotte dans l’air avec les _guerz_ des

laboureurs armoricains; il court de collines en collines, avec les

_sônes_ dialogués des jeunes pâtres; il s’asseoit aux foyers des cabanes

avec les récits des _discrévellerrs_. Aux symboles de la vieille sagesse

viennent, chaque jour, s’ajouter les symboles de la sagesse moderne; et,

ces leçons vivantes, nées sur le même sol, de la même inspiration

populaire, se maintiennent, l’une près de l’autre, sans contradictions,

sans luttes, comme on voit le jeune enfant, l’homme fait et le vieillard

former, au foyer commun, une seule famille.

Or, j’avais déjà recueilli un grand nombre de ces traditions, lorsqu’un

soir, j’en entendis raconter une qui m’était complètement inconnue.

Le _discrévellerr_ était un kloarek[A] à l’air pensif, qui avait habité

les villes assez longtemps pour avoir entendu, de près, le nouvel orage

qui gronde à tous les horizons. Il savait, sans doute, de quels maux se

plaint notre époque, et attendait, comme tant d’autres, la _bonne

nouvelle_. Mais cette préoccupation se cachait chez lui sous les formes

transmises par les pères.

Après avoir fait le signe de la croix, selon la coutume des chrétiens,

il raconta donc ce qui suit:

Un jour que le Christ était assis sur son trône de lumière, tout triste

à la pensée des hommes, voilà que l’ange noir et blanc parut à la porte

de son paradis, conduisant de nouveaux morts qui venaient pour se faire

juger.

--Que m’amènes-tu là, esprit ailé? demanda le Christ.

--Maître, ce sont les épis que la mort a aujourd’hui moissonnés pour

toi, répondit l’ange noir et blanc. J’en ai fait deux gerbes, d’après

leur apparence et le jugement de la terre. De ce côté, sont ceux qui ont

été déclarés les _élus_ par la justice humaine; de l’autre, ceux qu’elle

a appelés _réprouvés_. Vois maintenant toi-même, ô Christ, et décide

selon la vérité.

Jésus descendit alors de son trône, et l’ange lui montra, l’un après

l’autre, les morts de chaque bande.

Il y avait parmi les _élus_ de sages pères de famille qui s’étaient

fait estimer par les prêtres et par les juges; des seigneurs qui étaient

morts grandement honorés; des dames nobles, belles et connues pour leurs

aumônes; des marchands enrichis par l’économie et le travail.

De l’autre côté, au rang des _réprouvés_, se trouvaient des filles

portant sur leurs bras des enfants dont elles n’osaient nommer les

pères; des hommes condamnés, à bon droit, par la justice humaine; des

gens qui avaient mangé leur patrimoine en projets insensés; des femmes

coupables que l’on avait lapidées, non avec les pierres du chemin, comme

les Juifs, mais avec les injures et les mépris.

Jésus regarda longtemps la bande des _réprouvés_ et celle des _élus_;

puis se tournant vers l’ange, il lui dit:

--Le monde n’aime pas le bien du fond du cœur; mais il s’aime

lui-même sans mesure. Tout ce qui le dérange est le mal, et il ne veut

point se demander s’il est lui-même, de son côté, ce qu’il devrait être.

Pour lui, les coupables ne sont pas ceux qui sont méchants, mais ceux

qui sont autrement qu’il ne l’a permis. Il ne cherche ni la cause des

fautes ni les remèdes qui pourraient guérir les hommes; il ressemble

enfin au mauvais père qui transmettrait à ses fils des infirmités et qui

les punirait ensuite parce qu’ils sont faibles et malsains.

Après avoir ainsi parlé, le Christ fit sortir de leurs rangs un certain

nombre de _réprouvés_ et un certain nombre d’_élus_; il les toucha du

doigt, et l’ange vit avec étonnement que dans le cœur de beaucoup

d’_élus_ se tordait un serpent, tandis que dans celui de beaucoup de

_réprouvés_ brillait une étoile.

Alors Jésus lui dit:

--Chacun de ces serpents est un vice secret qui a empoisonné toutes les

actions de ceux-ci, et chacune de ces étoiles est un amour caché qui a

racheté les fautes de ceux-là. Ne crois donc plus aux jugements du

monde, car il ne s’arrête qu’aux apparences; mais, quand tu redescendras

sur la terre, efforce-toi de faire connaître, par tous les moyens et à

tous, que là sont les véritables _élus_ et là les véritables

_réprouvés_.

Telle fut la légende du kloarek, et elle me laissa un profond souvenir.

Bien des fois, depuis, je pensai à ces _deux bandes de morts_ jugées par

le Christ, et bien des fois l’idée me vint de les faire revivre. Cette

tâche longtemps différée, je la tente enfin aujourd’hui; seulement, je

me suis rappelé les recommandations de Jésus, demandant que l’on

réformât les jugements de la terre, et j’ai tâché de laisser voir le

serpent au cœur de ses _élus_ et l’étoile au cœur de ses

_réprouvés_.

Les réprouvés et les élus (t.1) · 第 1 / 87 题