NOTES

[1: Voyez le _Théâtre de Goëthe_, que nous avons publié dans notre

collection, et dont la traduction est excellente.]

[2: Schiller n'avait pas introduit les choeurs chantants, mais parlants.]

[3: La guerre coûte plus que ses frais, dit un écrivain judicieux: elle

coûte tout ce qu'elle empêche de gagner. (SAY, _Écon. polit_. V.8.)]

[4: L'on avait inventé durant la révolution française un prétexte de

guerre inconnu jusqu'alors, celui de délivrer les peuples du joug de

leurs gouvernements, qu'on supposait illégitimes et tyranniques. Avec ce

prétexte on a porté la mort chez des hommes dont les uns vivaient

tranquilles sous des institutions adoucies par le temps et l'habitude,

et dont les autres jouissaient, depuis plusieurs siècles, de tous les

bienfaits de la liberté: époque à jamais honteuse où l'on vit un

gouvernement perfide graver des mots sacrés sur ses étendards coupables,

troubler la paix, violer l'indépendance, détruire la prospérité de ses

voisins innocents, en ajoutant au scandale de l'Europe par des

protestations mensongères de respect pour les droits des hommes, et de

zèle pour l'humanité!]

[5: Il y avait en France, sous la monarchie, soixante mille hommes de

milice; l'engagement était de six ans. Ainsi le sort tombait chaque

année sur dix mille hommes. M. Necker appelle la milice une effrayante

loterie. Qu'aurait-il dit de la conscription?]

[6: La Fontaine.]

[7: Pour qu'on ne m'accuse pas de citer faux, je transcris tout le

paragraphe. «Un État qui en a conquis un autre le traite d'une des

quatre manières suivantes. Il continue à le gouverner selon ses lois, et

ne prend pour lui que l'exercice du gouvernement politique et civil; ou

il lui donne un nouveau gouvernement politique et civil; ou il détruit

la société et la disperse dans d'autres; ou enfin il extermine tous les

citoyens. La première manière est conforme au droit des gens que nous

suivons aujourd'hui; la quatrième est plus conforme au droit des gens

des Romains.» (_Esprit des Lois_, liv. X, ch. 3.)]

[8: M. Rehberg, dans son excellent ouvrage sur le Code Napoléon, page

8.]

[9: Je n'excepte du respect pour le passé que ce qui est injuste. Le

temps ne sanctionne pas l'injustice. L'esclavage, par exemple, ne se

légitime par aucun laps de temps. C'est que, dans ce qui est

intrinsèquement injuste, il y a toujours une partie souffrante, qui ne

peut en prendre l'habitude, et pour laquelle, en conséquence,

l'influence salutaire du passé n'existe pas. Ceux qui allèguent

l'habitude en faveur de l'injustice ressemblent à cette cuisinière

française à qui l'on reprochait de faire souffrir des anguilles en les

écorchant: «Elles y sont accoutumées, dit-elle; il y a trente ans que je

le fais.»]

[10: Nous ne pouvons entrer dans la réfutation de tous les raisonnements

qu'on allègue en faveur de l'uniformité. Nous nous bornons à renvoyer le

lecteur à deux autorités imposantes, M. DE MONTESQUIEU, _Esprit des

Lois_, XXIX-18, et le marquis _de Mirabeau_, dans l'_Ami des Hommes_. Ce

dernier prouve très-bien que, même sur les objets sur lesquels on croit

le plus utile d'établir l'uniformité, par exemple sur les poids et

mesures, l'avantage est beaucoup moins grand qu'on ne le pense, et

accompagné de beaucoup plus d'inconvénients.]

[11: Il y a un esprit de parti absurde et une ignorance profonde à

vouloir réduire à des termes simples la question de la république et de

la monarchie, comme si la première n'était que le gouvernement de

plusieurs, et la seconde celui d'un seul. Réduite à ces termes, l'une

n'assure point le repos, l'autre ne garantit point la liberté. Y

avait-il du repos à Rome sous Néron, sous Domitien, sous Héliogabale; à

Syracuse sous Denys; en France sous Louis XI, ou sous Charles IX? Y

avait-il de la liberté sous les décemvirs, sous le long parlement, sous

la convention ou même le directoire? L'on peut concevoir un peuple

gouverné par des hommes qui paraissent de son choix, et ne jouissant

d'aucune liberté, si ces hommes forment une faction dans l'État, et si

leur puissance est illimitée. On peut aussi concevoir un peuple soumis à

un chef unique, et ne goûtant aucun repos, si ce chef n'est contenu ni

par la loi ni par l'opinion. D'un autre côté, une république pourrait se

trouver tellement organisée, que l'autorité y fût assez forte pour

maintenir l'ordre; et quant à la monarchie, pour ne citer qu'un exemple,

qui osera nier qu'en Angleterre, depuis cent vingt ans, l'on n'ait joui

de plus de sûreté personnelle et de plus de droits politiques que n'en

procurèrent jamais à la France ses essais de république, dont les

institutions informes et imparfaites disséminaient l'arbitraire et

multipliaient les tyrans?

Que de questions de détail, d'ailleurs, dont chacune serait nécessaire à

examiner! La monarchie est-elle la même chose, suivant que son

établissement remonte à des siècles reculés, ou date d'une époque

récente; suivant que la famille régnante est de temps immémorial sur le

trône, comme les descendants de Hugues Capet, ou qu'étrangère par son

origine, elle a été appelée à la couronne par le voeu du peuple, comme en

Angleterre en 1688; ou qu'elle est enfin tout à fait nouvelle, et sortie

par d'heureuses circonstances de la foule de ses égaux; suivant encore

que la monarchie est accompagnée d'une ancienne noblesse héréditaire,

comme dans presque tous les États de l'Europe, ou qu'une seule famille

s'élève isolément, et se voit forcée de créer à la hâte une noblesse

sans aïeux; suivant que cette noblesse est féodale, comme en Allemagne,

purement honorifique, comme elle l'était en France; ou qu'elle forme une

sorte de magistrature, comme la chambre des pairs, etc., etc.?]

[12: Pédarète, en sortant d'une assemblée dont il avait inutilement

sollicité les suffrages, dit: Je rends grâces aux Dieux de ce qu'il y a

dans ma patrie trois cents citoyens meilleurs que moi.]

[13: Esprit des Lois, VIII, 1.]

[14: Ce que j'écrivais ici ne s'applique qu'au système que j'examinais

alors, c'est-à-dire à l'hypothèse d'un usurpateur détruisant les

institutions anciennes pour leur substituer des institutions créées par

un seul. La révolution qui vient de s'opérer répond à plusieurs de mes

objections. Pour ce qui regarde la noblesse, par exemple, la combinaison

de l'ancienne et de la nouvelle est une heureuse et libérale idée. La

première donnera à la seconde le lustre de l'antiquité; et celle-ci,

composée heureusement en grande partie d'hommes couverts de gloire,

apporte en dot l'éclat des triomphes militaires. Dans ce cas, comme dans

presque toutes les difficultés qu'elle avait à combattre, la

constitution actuelle les a surmontées habilement, et a conservé tout ce

qui était bon dans un régime dont l'ensemble d'ailleurs était

détestable. Pour juger mon ouvrage, il ne faut pas oublier qu'il est

écrit et publié depuis quatre mois: je voyais alors le mal, et je ne

pouvais prévoir le bien.]

[15: Un pamphlet publié contre la prétendue chambre haute du temps de

Cromwell est une preuve remarquable de l'impuissance de l'autorité dans

les institutions de ce genre. _Voyez_ «A reasonable speech made by a

worthy member of parliament in the house of commons, concerning the

other house.» March, 1659.]

[16: Aristot. Polit. V. 10.]

[17: De là l'ostracisme, le pétalisme, les lois agraires, la censure,

etc., etc.]

[18: Voyez la preuve plus développée dans les _Mémoires sur

l'Instruction publique_ de Condorcet, et dans l'_Histoire des

Républiques italiennes_ de Simonde de Sismondi, IV, 370. Je cite avec

plaisir ce dernier ouvrage, production d'un caractère aussi noble que le

talent de l'auteur est distingué.]

[19: Il est assez singulier que ce soit précisément Athènes que nos

modernes réformateurs ont évité de prendre pour modèle: c'est qu'Athènes

nous ressemblait trop; ils voulaient plus de différences pour avoir plus

de mérite. Le lecteur curieux de se convaincre du caractère tout à fait

moderne des Athéniens peut consulter surtout Xénophon et Isocrate.]

[20: «Les politiques grecs, qui vivaient sous le gouvernement populaire,

ne reconnaissaient, dit Montesquieu, d'autre force que celle de la

vertu; ceux d'aujourd'hui ne nous parlent que de manufactures, de

commerce, de finances, de richesses, et de luxe même.» (_Esprit des

Lois_, III, 3.) Il attribue cette différence à la république et à la

monarchie: il faut l'attribuer à l'esprit opposé des temps anciens et

des temps modernes. Citoyens des républiques, sujets des monarchies,

tous veulent des jouissances, et nul ne peut, dans l'état actuel des

sociétés, ne pas en vouloir.]

[21: Je suis loin de me joindre aux détracteurs de Rousseau; ils sont

nombreux dans le moment actuel. Une tourbe d'esprits subalternes qui

placent leurs succès d'un jour à révoquer en doute toutes les vérités

courageuses, s'agitent pour flétrir sa gloire: raison de plus pour être

circonspect à le blâmer. Il a le premier rendu populaire le sentiment de

nos droits; à sa voix se sont réveillés les coeurs généreux, les âmes

indépendantes: mais ce qu'il sentait avec force, il n'a pas su le

définir avec précision. Plusieurs chapitres du _Contrat Social_ sont

dignes des écrivains scolastiques du quinzième siècle. Que signifient

des droits dont on jouit d'autant plus qu'on les aliène plus

complétement? Qu'est-ce qu'une liberté en vertu de laquelle on est

d'autant plus libre, que chacun fait plus complétement ce qui contrarie

sa volonté propre? Les fauteurs du despotisme peuvent tirer un immense

avantage des principes de Rousseau. J'en connais un qui, de même que

Rousseau avait supposé que l'autorité illimitée réside dans la société

entière, la suppose transportée au représentant de cette société, à un

homme qu'il définit l'espèce personnifiée, la réunion individualisée. De

même que Rousseau avait dit que le corps social ne pouvait nuire ni à

l'ensemble de ses membres, ni à chacun d'eux en particulier, celui-ci

dit que le dépositaire du pouvoir, l'homme constitué société, ne peut

faire de mal à la société, parce que tout le tort qu'il lui aurait fait,

il l'aurait éprouvé fidèlement, tant il était la société elle-même. De

même que Rousseau dit que l'individu ne peut résister à la société,

parce qu'il lui a aliéné tous ses droits sans réserve, l'autre prétend

que l'autorité du dépositaire du pouvoir est absolue, parce qu'un membre

de la société ne peut lutter contre la réunion entière; qu'il ne peut

exister de responsabilité pour le dépositaire du pouvoir, parce qu'aucun

individu ne peut entrer en compte avec l'être dont il fait partie, et

que celui-ci ne peut lui répondre qu'en le faisant rentrer dans l'ordre

dont il n'aurait pas dû sortir; et pour que nous ne craignions rien de

la tyrannie, il ajoute: «Or, voici pourquoi son autorité (celle du

dépositaire du pouvoir) ne fut pas arbitraire: ce n'était plus un homme,

c'était un peuple.» Merveilleuse garantie que ce changement de mot!

N'est-il pas bizarre que tous les écrivains de cette classe reprochent à

Rousseau de se perdre dans les abstractions? Quand ils nous parlent de

la société individualisée, et du souverain n'étant plus un homme, mais

un peuple, sont-ce les abstractions qu'ils évitent?]

[22: L'ouvrage de Mably sur _la Législation, ou Principes des Lois_, est

le code du despotisme le plus complet que l'on puisse imaginer. Combinez

ses trois principes: 1° l'autorité législative est illimitée; il faut

l'étendre à tout, et tout courber devant elle; 2° la liberté

individuelle est un fléau; si vous ne pouvez l'anéantir, restreignez-la

du moins autant qu'il est possible; 3° la propriété est un mal; si vous

ne pouvez la détruire, affaiblissez son influence de toute manière; vous

aurez, par votre combinaison, la constitution réunie de Constantinople

et de Robespierre.]

[23: Depuis quelque temps on nous a répété en France les mêmes

absurdités sur les Égyptiens. L'on nous a recommandé l'imitation d'un

peuple victime d'une double servitude, repoussé par ses prêtres du

sanctuaire de toutes les connaissances; divisé en castes, dont la

dernière était privée de tous les droits de l'état social; retenu dans

une éternelle enfance; masse mobile, incapable également et de

s'éclairer et de se défendre, et constamment la proie du premier

conquérant qui venait envahir son territoire. Mais il faut reconnaître

que ces nouveaux apologistes de l'Égypte sont plus conséquents que les

philosophes qui lui ont prodigué les mêmes éloges; ils ne mettent aucun

prix à la liberté, à la dignité de notre nature, à l'activité de

l'esprit, au développement des facultés intellectuelles; ils se font les

panégyristes du despotisme, pour en devenir les instruments.]

[24: La disproportion de toutes ces mesures et de la disposition de la

France fut sentie dès l'origine, et avant même qu'elle fût parvenue au

comble, par tous les hommes éclairés; mais, par une singulière méprise,

ces hommes concluaient que c'était la nation, et non pas les lois qu'on

lui imposait, qu'il fallait changer. «L'assemblée nationale, disait

Champfort en 1789, a donné au peuple une constitution plus forte que

lui; il faut qu'elle se hâte d'élever la nation à cette hauteur. Les

législateurs doivent faire comme ces médecins habiles qui, traitant un

malade épuisé, font passer les restaurants à l'aide des stomachiques.»

Il y a ce malheur dans cette comparaison, que nos législateurs étaient

eux-mêmes des malades qui se disaient des médecins. On ne soutient point

une nation à la hauteur à laquelle sa propre disposition ne l'élève pas.

Pour la soutenir à ce point, il faut lui faire violence, et, par cela

même qu'on lui fait violence, elle s'affaisse et tombe à la fin plus bas

qu'auparavant.]

[25: «Tout ce qui tend à restreindre les droits du roi, disait M. de

Clermont-Tonnerre en 1790, est accueilli avec transport, parce qu'on se

rappelle les abus de la royauté. Il viendra peut-être un temps où tout

ce qui tendra à restreindre les droits du peuple sera accueilli avec le

même fanatisme, parce qu'on aura non moins fortement senti les dangers

de l'anarchie.»]

[26: La souveraine justice de Dieu, dit un écrivain français, tient à sa

souveraine puissance; et il en conclut que la souveraine puissance est

toujours la souveraine justice. Pour compléter le raisonnement il aurait

dû affirmer que le dépositaire de cette puissance est toujours semblable

à Dieu.]

[27: Il est insensé de croire, dit Spinosa, que celui-là seul ne sera

pas entraîné par ses passions, dont la situation est telle qu'il est

entouré des tentations les plus fortes, et qu'il a plus de facilité et

moins de danger à leur céder.]

[28: Une des plus grandes erreurs de la nation française, c'est de

n'avoir jamais attaché suffisamment d'importance à la liberté

individuelle. On se plaint de l'arbitraire quand on est frappé par lui,

mais plutôt comme d'une erreur que comme d'une injustice; et peu

d'hommes, dans la longue série de nos oppressions diverses, se sont

donné le facile mérite de réclamer pour des individus d'un parti

différent du leur. Je ne sais quel écrivain a déjà remarqué que M. de

Montesquieu, qui défend avec force les droits de la propriété

particulière, contre l'intérêt même de l'État, traite avec beaucoup

moins de chaleur la question de la liberté des individus, comme si les

personnes étaient moins sacrées que les biens. Il y a une cause toute

simple pour que, chez un peuple distrait et égoïste, les droits de la

liberté individuelle soient moins bien protégés que ceux de la

propriété. L'homme auquel on enlève sa liberté est désarmé par ce fait

même, au lieu que l'homme qu'on dépouille de sa propriété conserve sa

liberté pour la réclamer. Ainsi, la liberté n'est jamais défendue que

par les amis de l'opprimé; la propriété l'est par l'opprimé lui-même. On

conçoit que la vivacité des réclamations soit différente dans les deux

cas.]

[29: Ces considérations, que j'écrivais il y a huit ans, m'ont fourni

depuis lors une preuve bien frappante du triomphe assuré des principes

vrais. Cette Prusse, que je présentais comme un exemple de la force

morale d'une nation éclairée, a paru tout à coup avoir perdu son énergie

et toutes ses vertus belliqueuses. Les amis auxquels j'avais communiqué

mon ouvrage me demandaient, après la bataille d'Iéna, ce qu'étaient

devenus les rapports de l'esprit public avec les victoires. Quelques

années se sont écoulées, et la Prusse s'est relevée de sa chute; elle

s'est placée au premier rang des nations; elle a conquis des droits à la

reconnaissance des générations futures, au respect et à l'enthousiasme

de tous les amis de l'humanité.]

[30: Le voyage de Barrow en Chine peut servir à montrer ce que devient,

pour la morale comme pour tout le reste, un peuple frappé d'immobilité

par l'autorité qui le régit.]

[31: Si j'avais voulu multiplier les preuves, j'aurais pu parler encore

de la Chine. Le gouvernement de cette contrée est parvenu à dominer la

pensée et à la rendre un pur instrument. Les sciences n'y sont cultivées

que par ses ordres, sous sa direction et sous son empire; nul n'ose se

frayer une route nouvelle, ni s'écarter en aucun sens des opinions

commandées. Aussi la Chine a-t-elle été perpétuellement conquise par des

étrangers, moins nombreux que les Chinois. Pour arrêter le développement

de l'esprit, il a fallu briser en eux le ressort qui leur aurait servi à

se défendre et à défendre leur gouvernement. Les chefs des peuples

ignorants, dit Bentham (_Principes de Législation_, III, 21), ont

toujours fini par être les victimes de leur politique étroite et

pusillanime. Ces nations vieillies dans l'enfance, sous des tuteurs qui

prolongent leur imbécillité pour les gouverner plus aisément, ont

toujours offert au premier agresseur une proie facile.]

[32: _Lamprid. in Commodo_, cap. 9.]

[33: En publiant les considérations suivantes sur le despotisme, je

crois rendre aux gouvernements actuels de l'Europe, celui de France

toujours excepté, l'hommage le plus digne d'eux. Notre époque, marquée

d'ailleurs encore par beaucoup de souffrances, et durant laquelle

l'humanité a reçu des blessures qui seront longues à cicatriser, est

heureuse au moins en un point important. Les rois et les peuples sont

tellement réunis par l'intérêt, par la raison, par la morale, je dirais

presque par une reconnaissance mutuelle des services qu'ils se sont

rendus, qu'il est impossible aux hommes pervers de les séparer. Les

premiers mettent une gloire magnanime à reconnaître les droits des

seconds, et à leur en assurer la jouissance. Ceux-ci savent qu'ils ne

gagnent rien à des secousses violentes, et que les institutions

consacrées par le temps sont préférables à toutes les autres,

précisément parce que le temps qui les a consacrées les modifie. Si l'on

profite habilement, c'est-à-dire avec loyauté et avec justice (car c'est

la véritable habileté politique), de cette double conviction, il n'y

aura de longtemps ni révolution ni despotisme à craindre, et les maux

que nous avons subis seront de la sorte amplement compensés.]

[34: On trouve un plaisant oubli des faits dans un des partisans les

plus zélés du pouvoir absolu, mais qui du moins a le rare mérite d'avoir

été l'adversaire courageux de l'usurpation. «Le royaume de France,

dit-il, rassemblait, sous l'autorité unique de Louis XIV, tous les

moyens de force et de prospérité... Sa grandeur avait été longtemps

retardée par tous les vices dont un moment de barbarie l'avait

surchargé, et dont il avait fallu près de sept siècles pour emporter

entièrement la rouille. Mais cette rouille était dissipée; tous les

ressorts venaient de recevoir une dernière trempe; leur action était

rendue plus libre, leur jeu plus prompt et plus sûr: ils n'étaient plus

arrêtés par une multitude de mouvements étrangers; il n'y en avait plus

qu'un qui imprimait l'impulsion à tout le reste.» Eh bien! que

résulte-t-il de tout cela, de ce ressort unique et puissant, de cette

autorité sans bornes? Un règne brillant, puis un règne honteux, puis un

règne faible, puis une révolution.]

[36: La conquête des Gaules, remarque Filangieri, coûta dix ans de

fatigues, de travaux et de négociations à César, et ne coûta, pour ainsi

dire, qu'un jour à Clovis. Cependant les Gaulois qui résistaient à César

étaient sûrement moins disciplinés que ceux qui combattaient contre

Clovis, et qui avaient été dressés à la tactique romaine. Clovis, âgé de

quinze à seize ans, n'était certainement pas plus grand capitaine que

César. Mais César avait affaire à un peuple libre, Clovis à un peuple

esclave.]

[37: _Esprit des Lois_, ch. 7.]

[38: Les auteurs des Dragonnades faisaient les mêmes raisonnements sous

Louis XIV. Lors de l'insurrection des Cévennes, dit Rhulières

(_Éclaircissements sur la Révocation de l'Édit de Nantes_, II, 278), le

parti qui avait sollicité la persécution des religionnaires prétendait

que la révolte des Camisards n'avait pour cause que le relâchement des

mesures de rigueur. Si l'oppression avait continué, disait-il, il n'y

aurait point eu de soulèvement. Si l'oppression n'avait point commencé,

disaient ceux qui s'étaient opposés à ces violences, il n'y aurait point

eu de mécontents.]

[39: Il est curieux de contempler la succession des principaux actes

arbitraires qui ont marqué les quatre premières années du gouvernement

de Napoléon, depuis l'usurpation à Saint-Cloud, usurpation que l'Europe

a excusée, parce qu'elle la croyait nécessaire, mais qui n'est venue que

lorsque les troubles intérieurs, qu'elle s'est fait un mérite d'apaiser,

avaient cessé par le seul usage du pouvoir constitutionnel. Voyez

d'abord, immédiatement après cette usurpation, la déportation sans

jugement de trente à quarante citoyens, ensuite une autre déportation de

cent trente, qu'on a envoyés périr sur les côtes de l'Afrique; puis

l'établissement des tribunaux spéciaux, tout en laissant subsister les

commissions militaires; puis l'élimination du tribunat, et la

destruction de ce qui restait du système représentatif; puis la

proscription de Moreau, le meurtre du duc d'Enghien, l'assassinat de

Pichegru, etc. Je ne parle pas des actes partiels, qui sont

innombrables. Remarquez que ces années peuvent être considérées comme

les plus paisibles de ce gouvernement, et qu'il avait l'intérêt le plus

pressant à se donner toutes les apparences de la régularité. Il faut que

l'usurpation et le despotisme soient condamnés par leur nature à des

mesures pareilles, puisque cet intérêt manifeste n'a pu en préserver un

usurpateur très-rusé, très-calme, malgré des fureurs qui ne sont que des

moyens; assez spirituel, si l'on appelle esprit la connaissance de la

partie ignoble du coeur; indifférent au bien et au mal, et qui, dans son

impartialité, aurait peut-être préféré le premier comme plus sûr; enfin,

qui avait étudié tous les principes de la tyrannie, et dont

l'amour-propre eût été flatté de déployer une sorte de modération comme

preuve de dextérité.]

[40: Quand Cicéron disait: _pro quâ patriâ mori, et cui nos totos

dedere, et in qua nostra omnia ponere, et quasi consecrare debemus_,

c'est que la patrie contenait alors tout ce qu'un homme avait de plus

cher. Perdre sa patrie, c'était perdre sa femme, ses enfants, ses amis,

toutes ses affections, et presque toute communication et toute

jouissance sociale. L'époque des ce patriotisme est passée; ce que nous

aimons dans la patrie, comme dans la liberté, c'est la propriété de nos

biens, la sécurité, la possibilité du repos, de l'activité, de la

gloire, de mille genres de bonheur. Le mot de patrie rappelle à notre

pensée plutôt la réunion de ces biens que l'idée topographique d'un pays

particulier. Lorsqu'on nous les enlève chez nous, nous les allons

chercher au dehors.]

[41: J'aime à rendre justice au courage et aux lumières d'un de mes

collègues, qui a imprimé, il y a quelques années, sous la tyrannie, la

vérité que je développe ici, mais en l'appuyant de preuves d'un genre

différent de celles que j'allègue, et qui ne pouvaient se publier alors.

«Dans l'état actuel de la civilisation, et dans le système commercial

sous lequel nous vivons, tout pouvoir public doit être limité, et un

pouvoir absolu ne peut subsister.» GANILH, _Hist. du Revenu public_, I,

419.]

Adolphe : Anecdote trouvée dans les papiers d'un inconnu Suivi de quelques réflexions sur le théâtre allemand et sur la tragédie de Wallstein, et de l'esprit de conquête et de l'usurpation · 第 76 / 76 题