[1: Voyez le _Théâtre de Goëthe_, que nous avons publié dans notre
collection, et dont la traduction est excellente.]
[2: Schiller n'avait pas introduit les choeurs chantants, mais parlants.]
[3: La guerre coûte plus que ses frais, dit un écrivain judicieux: elle
coûte tout ce qu'elle empêche de gagner. (SAY, _Écon. polit_. V.8.)]
[4: L'on avait inventé durant la révolution française un prétexte de
guerre inconnu jusqu'alors, celui de délivrer les peuples du joug de
leurs gouvernements, qu'on supposait illégitimes et tyranniques. Avec ce
prétexte on a porté la mort chez des hommes dont les uns vivaient
tranquilles sous des institutions adoucies par le temps et l'habitude,
et dont les autres jouissaient, depuis plusieurs siècles, de tous les
bienfaits de la liberté: époque à jamais honteuse où l'on vit un
gouvernement perfide graver des mots sacrés sur ses étendards coupables,
troubler la paix, violer l'indépendance, détruire la prospérité de ses
voisins innocents, en ajoutant au scandale de l'Europe par des
protestations mensongères de respect pour les droits des hommes, et de
zèle pour l'humanité!]
[5: Il y avait en France, sous la monarchie, soixante mille hommes de
milice; l'engagement était de six ans. Ainsi le sort tombait chaque
année sur dix mille hommes. M. Necker appelle la milice une effrayante
loterie. Qu'aurait-il dit de la conscription?]
[6: La Fontaine.]
[7: Pour qu'on ne m'accuse pas de citer faux, je transcris tout le
paragraphe. «Un État qui en a conquis un autre le traite d'une des
quatre manières suivantes. Il continue à le gouverner selon ses lois, et
ne prend pour lui que l'exercice du gouvernement politique et civil; ou
il lui donne un nouveau gouvernement politique et civil; ou il détruit
la société et la disperse dans d'autres; ou enfin il extermine tous les
citoyens. La première manière est conforme au droit des gens que nous
suivons aujourd'hui; la quatrième est plus conforme au droit des gens
des Romains.» (_Esprit des Lois_, liv. X, ch. 3.)]
[8: M. Rehberg, dans son excellent ouvrage sur le Code Napoléon, page
8.]
[9: Je n'excepte du respect pour le passé que ce qui est injuste. Le
temps ne sanctionne pas l'injustice. L'esclavage, par exemple, ne se
légitime par aucun laps de temps. C'est que, dans ce qui est
intrinsèquement injuste, il y a toujours une partie souffrante, qui ne
peut en prendre l'habitude, et pour laquelle, en conséquence,
l'influence salutaire du passé n'existe pas. Ceux qui allèguent
l'habitude en faveur de l'injustice ressemblent à cette cuisinière
française à qui l'on reprochait de faire souffrir des anguilles en les
écorchant: «Elles y sont accoutumées, dit-elle; il y a trente ans que je
le fais.»]
[10: Nous ne pouvons entrer dans la réfutation de tous les raisonnements
qu'on allègue en faveur de l'uniformité. Nous nous bornons à renvoyer le
lecteur à deux autorités imposantes, M. DE MONTESQUIEU, _Esprit des
Lois_, XXIX-18, et le marquis _de Mirabeau_, dans l'_Ami des Hommes_. Ce
dernier prouve très-bien que, même sur les objets sur lesquels on croit
le plus utile d'établir l'uniformité, par exemple sur les poids et
mesures, l'avantage est beaucoup moins grand qu'on ne le pense, et
accompagné de beaucoup plus d'inconvénients.]
[11: Il y a un esprit de parti absurde et une ignorance profonde à
vouloir réduire à des termes simples la question de la république et de
la monarchie, comme si la première n'était que le gouvernement de
plusieurs, et la seconde celui d'un seul. Réduite à ces termes, l'une
n'assure point le repos, l'autre ne garantit point la liberté. Y
avait-il du repos à Rome sous Néron, sous Domitien, sous Héliogabale; à
Syracuse sous Denys; en France sous Louis XI, ou sous Charles IX? Y
avait-il de la liberté sous les décemvirs, sous le long parlement, sous
la convention ou même le directoire? L'on peut concevoir un peuple
gouverné par des hommes qui paraissent de son choix, et ne jouissant
d'aucune liberté, si ces hommes forment une faction dans l'État, et si
leur puissance est illimitée. On peut aussi concevoir un peuple soumis à
un chef unique, et ne goûtant aucun repos, si ce chef n'est contenu ni
par la loi ni par l'opinion. D'un autre côté, une république pourrait se
trouver tellement organisée, que l'autorité y fût assez forte pour
maintenir l'ordre; et quant à la monarchie, pour ne citer qu'un exemple,
qui osera nier qu'en Angleterre, depuis cent vingt ans, l'on n'ait joui
de plus de sûreté personnelle et de plus de droits politiques que n'en
procurèrent jamais à la France ses essais de république, dont les
institutions informes et imparfaites disséminaient l'arbitraire et
multipliaient les tyrans?
Que de questions de détail, d'ailleurs, dont chacune serait nécessaire à
examiner! La monarchie est-elle la même chose, suivant que son
établissement remonte à des siècles reculés, ou date d'une époque
récente; suivant que la famille régnante est de temps immémorial sur le
trône, comme les descendants de Hugues Capet, ou qu'étrangère par son
origine, elle a été appelée à la couronne par le voeu du peuple, comme en
Angleterre en 1688; ou qu'elle est enfin tout à fait nouvelle, et sortie
par d'heureuses circonstances de la foule de ses égaux; suivant encore
que la monarchie est accompagnée d'une ancienne noblesse héréditaire,
comme dans presque tous les États de l'Europe, ou qu'une seule famille
s'élève isolément, et se voit forcée de créer à la hâte une noblesse
sans aïeux; suivant que cette noblesse est féodale, comme en Allemagne,
purement honorifique, comme elle l'était en France; ou qu'elle forme une
sorte de magistrature, comme la chambre des pairs, etc., etc.?]
[12: Pédarète, en sortant d'une assemblée dont il avait inutilement
sollicité les suffrages, dit: Je rends grâces aux Dieux de ce qu'il y a
dans ma patrie trois cents citoyens meilleurs que moi.]
[13: Esprit des Lois, VIII, 1.]
[14: Ce que j'écrivais ici ne s'applique qu'au système que j'examinais
alors, c'est-à-dire à l'hypothèse d'un usurpateur détruisant les
institutions anciennes pour leur substituer des institutions créées par
un seul. La révolution qui vient de s'opérer répond à plusieurs de mes
objections. Pour ce qui regarde la noblesse, par exemple, la combinaison
de l'ancienne et de la nouvelle est une heureuse et libérale idée. La
première donnera à la seconde le lustre de l'antiquité; et celle-ci,
composée heureusement en grande partie d'hommes couverts de gloire,
apporte en dot l'éclat des triomphes militaires. Dans ce cas, comme dans
presque toutes les difficultés qu'elle avait à combattre, la
constitution actuelle les a surmontées habilement, et a conservé tout ce
qui était bon dans un régime dont l'ensemble d'ailleurs était
détestable. Pour juger mon ouvrage, il ne faut pas oublier qu'il est
écrit et publié depuis quatre mois: je voyais alors le mal, et je ne
pouvais prévoir le bien.]
[15: Un pamphlet publié contre la prétendue chambre haute du temps de
Cromwell est une preuve remarquable de l'impuissance de l'autorité dans
les institutions de ce genre. _Voyez_ «A reasonable speech made by a
worthy member of parliament in the house of commons, concerning the
other house.» March, 1659.]
[16: Aristot. Polit. V. 10.]
[17: De là l'ostracisme, le pétalisme, les lois agraires, la censure,
etc., etc.]
[18: Voyez la preuve plus développée dans les _Mémoires sur
l'Instruction publique_ de Condorcet, et dans l'_Histoire des
Républiques italiennes_ de Simonde de Sismondi, IV, 370. Je cite avec
plaisir ce dernier ouvrage, production d'un caractère aussi noble que le
talent de l'auteur est distingué.]
[19: Il est assez singulier que ce soit précisément Athènes que nos
modernes réformateurs ont évité de prendre pour modèle: c'est qu'Athènes
nous ressemblait trop; ils voulaient plus de différences pour avoir plus
de mérite. Le lecteur curieux de se convaincre du caractère tout à fait
moderne des Athéniens peut consulter surtout Xénophon et Isocrate.]
[20: «Les politiques grecs, qui vivaient sous le gouvernement populaire,
ne reconnaissaient, dit Montesquieu, d'autre force que celle de la
vertu; ceux d'aujourd'hui ne nous parlent que de manufactures, de
commerce, de finances, de richesses, et de luxe même.» (_Esprit des
Lois_, III, 3.) Il attribue cette différence à la république et à la
monarchie: il faut l'attribuer à l'esprit opposé des temps anciens et
des temps modernes. Citoyens des républiques, sujets des monarchies,
tous veulent des jouissances, et nul ne peut, dans l'état actuel des
sociétés, ne pas en vouloir.]
[21: Je suis loin de me joindre aux détracteurs de Rousseau; ils sont
nombreux dans le moment actuel. Une tourbe d'esprits subalternes qui
placent leurs succès d'un jour à révoquer en doute toutes les vérités
courageuses, s'agitent pour flétrir sa gloire: raison de plus pour être
circonspect à le blâmer. Il a le premier rendu populaire le sentiment de
nos droits; à sa voix se sont réveillés les coeurs généreux, les âmes
indépendantes: mais ce qu'il sentait avec force, il n'a pas su le
définir avec précision. Plusieurs chapitres du _Contrat Social_ sont
dignes des écrivains scolastiques du quinzième siècle. Que signifient
des droits dont on jouit d'autant plus qu'on les aliène plus
complétement? Qu'est-ce qu'une liberté en vertu de laquelle on est
d'autant plus libre, que chacun fait plus complétement ce qui contrarie
sa volonté propre? Les fauteurs du despotisme peuvent tirer un immense
avantage des principes de Rousseau. J'en connais un qui, de même que
Rousseau avait supposé que l'autorité illimitée réside dans la société
entière, la suppose transportée au représentant de cette société, à un
homme qu'il définit l'espèce personnifiée, la réunion individualisée. De
même que Rousseau avait dit que le corps social ne pouvait nuire ni à
l'ensemble de ses membres, ni à chacun d'eux en particulier, celui-ci
dit que le dépositaire du pouvoir, l'homme constitué société, ne peut
faire de mal à la société, parce que tout le tort qu'il lui aurait fait,
il l'aurait éprouvé fidèlement, tant il était la société elle-même. De
même que Rousseau dit que l'individu ne peut résister à la société,
parce qu'il lui a aliéné tous ses droits sans réserve, l'autre prétend
que l'autorité du dépositaire du pouvoir est absolue, parce qu'un membre
de la société ne peut lutter contre la réunion entière; qu'il ne peut
exister de responsabilité pour le dépositaire du pouvoir, parce qu'aucun
individu ne peut entrer en compte avec l'être dont il fait partie, et
que celui-ci ne peut lui répondre qu'en le faisant rentrer dans l'ordre
dont il n'aurait pas dû sortir; et pour que nous ne craignions rien de
la tyrannie, il ajoute: «Or, voici pourquoi son autorité (celle du
dépositaire du pouvoir) ne fut pas arbitraire: ce n'était plus un homme,
c'était un peuple.» Merveilleuse garantie que ce changement de mot!
N'est-il pas bizarre que tous les écrivains de cette classe reprochent à
Rousseau de se perdre dans les abstractions? Quand ils nous parlent de
la société individualisée, et du souverain n'étant plus un homme, mais
un peuple, sont-ce les abstractions qu'ils évitent?]
[22: L'ouvrage de Mably sur _la Législation, ou Principes des Lois_, est
le code du despotisme le plus complet que l'on puisse imaginer. Combinez
ses trois principes: 1° l'autorité législative est illimitée; il faut
l'étendre à tout, et tout courber devant elle; 2° la liberté
individuelle est un fléau; si vous ne pouvez l'anéantir, restreignez-la
du moins autant qu'il est possible; 3° la propriété est un mal; si vous
ne pouvez la détruire, affaiblissez son influence de toute manière; vous
aurez, par votre combinaison, la constitution réunie de Constantinople
et de Robespierre.]
[23: Depuis quelque temps on nous a répété en France les mêmes
absurdités sur les Égyptiens. L'on nous a recommandé l'imitation d'un
peuple victime d'une double servitude, repoussé par ses prêtres du
sanctuaire de toutes les connaissances; divisé en castes, dont la
dernière était privée de tous les droits de l'état social; retenu dans
une éternelle enfance; masse mobile, incapable également et de
s'éclairer et de se défendre, et constamment la proie du premier
conquérant qui venait envahir son territoire. Mais il faut reconnaître
que ces nouveaux apologistes de l'Égypte sont plus conséquents que les
philosophes qui lui ont prodigué les mêmes éloges; ils ne mettent aucun
prix à la liberté, à la dignité de notre nature, à l'activité de
l'esprit, au développement des facultés intellectuelles; ils se font les
panégyristes du despotisme, pour en devenir les instruments.]
[24: La disproportion de toutes ces mesures et de la disposition de la
France fut sentie dès l'origine, et avant même qu'elle fût parvenue au
comble, par tous les hommes éclairés; mais, par une singulière méprise,
ces hommes concluaient que c'était la nation, et non pas les lois qu'on
lui imposait, qu'il fallait changer. «L'assemblée nationale, disait
Champfort en 1789, a donné au peuple une constitution plus forte que
lui; il faut qu'elle se hâte d'élever la nation à cette hauteur. Les
législateurs doivent faire comme ces médecins habiles qui, traitant un
malade épuisé, font passer les restaurants à l'aide des stomachiques.»
Il y a ce malheur dans cette comparaison, que nos législateurs étaient
eux-mêmes des malades qui se disaient des médecins. On ne soutient point
une nation à la hauteur à laquelle sa propre disposition ne l'élève pas.
Pour la soutenir à ce point, il faut lui faire violence, et, par cela
même qu'on lui fait violence, elle s'affaisse et tombe à la fin plus bas
qu'auparavant.]
[25: «Tout ce qui tend à restreindre les droits du roi, disait M. de
Clermont-Tonnerre en 1790, est accueilli avec transport, parce qu'on se
rappelle les abus de la royauté. Il viendra peut-être un temps où tout
ce qui tendra à restreindre les droits du peuple sera accueilli avec le
même fanatisme, parce qu'on aura non moins fortement senti les dangers
de l'anarchie.»]
[26: La souveraine justice de Dieu, dit un écrivain français, tient à sa
souveraine puissance; et il en conclut que la souveraine puissance est
toujours la souveraine justice. Pour compléter le raisonnement il aurait
dû affirmer que le dépositaire de cette puissance est toujours semblable
à Dieu.]
[27: Il est insensé de croire, dit Spinosa, que celui-là seul ne sera
pas entraîné par ses passions, dont la situation est telle qu'il est
entouré des tentations les plus fortes, et qu'il a plus de facilité et
moins de danger à leur céder.]
[28: Une des plus grandes erreurs de la nation française, c'est de
n'avoir jamais attaché suffisamment d'importance à la liberté
individuelle. On se plaint de l'arbitraire quand on est frappé par lui,
mais plutôt comme d'une erreur que comme d'une injustice; et peu
d'hommes, dans la longue série de nos oppressions diverses, se sont
donné le facile mérite de réclamer pour des individus d'un parti
différent du leur. Je ne sais quel écrivain a déjà remarqué que M. de
Montesquieu, qui défend avec force les droits de la propriété
particulière, contre l'intérêt même de l'État, traite avec beaucoup
moins de chaleur la question de la liberté des individus, comme si les
personnes étaient moins sacrées que les biens. Il y a une cause toute
simple pour que, chez un peuple distrait et égoïste, les droits de la
liberté individuelle soient moins bien protégés que ceux de la
propriété. L'homme auquel on enlève sa liberté est désarmé par ce fait
même, au lieu que l'homme qu'on dépouille de sa propriété conserve sa
liberté pour la réclamer. Ainsi, la liberté n'est jamais défendue que
par les amis de l'opprimé; la propriété l'est par l'opprimé lui-même. On
conçoit que la vivacité des réclamations soit différente dans les deux
cas.]
[29: Ces considérations, que j'écrivais il y a huit ans, m'ont fourni
depuis lors une preuve bien frappante du triomphe assuré des principes
vrais. Cette Prusse, que je présentais comme un exemple de la force
morale d'une nation éclairée, a paru tout à coup avoir perdu son énergie
et toutes ses vertus belliqueuses. Les amis auxquels j'avais communiqué
mon ouvrage me demandaient, après la bataille d'Iéna, ce qu'étaient
devenus les rapports de l'esprit public avec les victoires. Quelques
années se sont écoulées, et la Prusse s'est relevée de sa chute; elle
s'est placée au premier rang des nations; elle a conquis des droits à la
reconnaissance des générations futures, au respect et à l'enthousiasme
de tous les amis de l'humanité.]
[30: Le voyage de Barrow en Chine peut servir à montrer ce que devient,
pour la morale comme pour tout le reste, un peuple frappé d'immobilité
par l'autorité qui le régit.]
[31: Si j'avais voulu multiplier les preuves, j'aurais pu parler encore
de la Chine. Le gouvernement de cette contrée est parvenu à dominer la
pensée et à la rendre un pur instrument. Les sciences n'y sont cultivées
que par ses ordres, sous sa direction et sous son empire; nul n'ose se
frayer une route nouvelle, ni s'écarter en aucun sens des opinions
commandées. Aussi la Chine a-t-elle été perpétuellement conquise par des
étrangers, moins nombreux que les Chinois. Pour arrêter le développement
de l'esprit, il a fallu briser en eux le ressort qui leur aurait servi à
se défendre et à défendre leur gouvernement. Les chefs des peuples
ignorants, dit Bentham (_Principes de Législation_, III, 21), ont
toujours fini par être les victimes de leur politique étroite et
pusillanime. Ces nations vieillies dans l'enfance, sous des tuteurs qui
prolongent leur imbécillité pour les gouverner plus aisément, ont
toujours offert au premier agresseur une proie facile.]
[32: _Lamprid. in Commodo_, cap. 9.]
[33: En publiant les considérations suivantes sur le despotisme, je
crois rendre aux gouvernements actuels de l'Europe, celui de France
toujours excepté, l'hommage le plus digne d'eux. Notre époque, marquée
d'ailleurs encore par beaucoup de souffrances, et durant laquelle
l'humanité a reçu des blessures qui seront longues à cicatriser, est
heureuse au moins en un point important. Les rois et les peuples sont
tellement réunis par l'intérêt, par la raison, par la morale, je dirais
presque par une reconnaissance mutuelle des services qu'ils se sont
rendus, qu'il est impossible aux hommes pervers de les séparer. Les
premiers mettent une gloire magnanime à reconnaître les droits des
seconds, et à leur en assurer la jouissance. Ceux-ci savent qu'ils ne
gagnent rien à des secousses violentes, et que les institutions
consacrées par le temps sont préférables à toutes les autres,
précisément parce que le temps qui les a consacrées les modifie. Si l'on
profite habilement, c'est-à-dire avec loyauté et avec justice (car c'est
la véritable habileté politique), de cette double conviction, il n'y
aura de longtemps ni révolution ni despotisme à craindre, et les maux
que nous avons subis seront de la sorte amplement compensés.]
[34: On trouve un plaisant oubli des faits dans un des partisans les
plus zélés du pouvoir absolu, mais qui du moins a le rare mérite d'avoir
été l'adversaire courageux de l'usurpation. «Le royaume de France,
dit-il, rassemblait, sous l'autorité unique de Louis XIV, tous les
moyens de force et de prospérité... Sa grandeur avait été longtemps
retardée par tous les vices dont un moment de barbarie l'avait
surchargé, et dont il avait fallu près de sept siècles pour emporter
entièrement la rouille. Mais cette rouille était dissipée; tous les
ressorts venaient de recevoir une dernière trempe; leur action était
rendue plus libre, leur jeu plus prompt et plus sûr: ils n'étaient plus
arrêtés par une multitude de mouvements étrangers; il n'y en avait plus
qu'un qui imprimait l'impulsion à tout le reste.» Eh bien! que
résulte-t-il de tout cela, de ce ressort unique et puissant, de cette
autorité sans bornes? Un règne brillant, puis un règne honteux, puis un
règne faible, puis une révolution.]
[36: La conquête des Gaules, remarque Filangieri, coûta dix ans de
fatigues, de travaux et de négociations à César, et ne coûta, pour ainsi
dire, qu'un jour à Clovis. Cependant les Gaulois qui résistaient à César
étaient sûrement moins disciplinés que ceux qui combattaient contre
Clovis, et qui avaient été dressés à la tactique romaine. Clovis, âgé de
quinze à seize ans, n'était certainement pas plus grand capitaine que
César. Mais César avait affaire à un peuple libre, Clovis à un peuple
esclave.]
[37: _Esprit des Lois_, ch. 7.]
[38: Les auteurs des Dragonnades faisaient les mêmes raisonnements sous
Louis XIV. Lors de l'insurrection des Cévennes, dit Rhulières
(_Éclaircissements sur la Révocation de l'Édit de Nantes_, II, 278), le
parti qui avait sollicité la persécution des religionnaires prétendait
que la révolte des Camisards n'avait pour cause que le relâchement des
mesures de rigueur. Si l'oppression avait continué, disait-il, il n'y
aurait point eu de soulèvement. Si l'oppression n'avait point commencé,
disaient ceux qui s'étaient opposés à ces violences, il n'y aurait point
eu de mécontents.]
[39: Il est curieux de contempler la succession des principaux actes
arbitraires qui ont marqué les quatre premières années du gouvernement
de Napoléon, depuis l'usurpation à Saint-Cloud, usurpation que l'Europe
a excusée, parce qu'elle la croyait nécessaire, mais qui n'est venue que
lorsque les troubles intérieurs, qu'elle s'est fait un mérite d'apaiser,
avaient cessé par le seul usage du pouvoir constitutionnel. Voyez
d'abord, immédiatement après cette usurpation, la déportation sans
jugement de trente à quarante citoyens, ensuite une autre déportation de
cent trente, qu'on a envoyés périr sur les côtes de l'Afrique; puis
l'établissement des tribunaux spéciaux, tout en laissant subsister les
commissions militaires; puis l'élimination du tribunat, et la
destruction de ce qui restait du système représentatif; puis la
proscription de Moreau, le meurtre du duc d'Enghien, l'assassinat de
Pichegru, etc. Je ne parle pas des actes partiels, qui sont
innombrables. Remarquez que ces années peuvent être considérées comme
les plus paisibles de ce gouvernement, et qu'il avait l'intérêt le plus
pressant à se donner toutes les apparences de la régularité. Il faut que
l'usurpation et le despotisme soient condamnés par leur nature à des
mesures pareilles, puisque cet intérêt manifeste n'a pu en préserver un
usurpateur très-rusé, très-calme, malgré des fureurs qui ne sont que des
moyens; assez spirituel, si l'on appelle esprit la connaissance de la
partie ignoble du coeur; indifférent au bien et au mal, et qui, dans son
impartialité, aurait peut-être préféré le premier comme plus sûr; enfin,
qui avait étudié tous les principes de la tyrannie, et dont
l'amour-propre eût été flatté de déployer une sorte de modération comme
preuve de dextérité.]
[40: Quand Cicéron disait: _pro quâ patriâ mori, et cui nos totos
dedere, et in qua nostra omnia ponere, et quasi consecrare debemus_,
c'est que la patrie contenait alors tout ce qu'un homme avait de plus
cher. Perdre sa patrie, c'était perdre sa femme, ses enfants, ses amis,
toutes ses affections, et presque toute communication et toute
jouissance sociale. L'époque des ce patriotisme est passée; ce que nous
aimons dans la patrie, comme dans la liberté, c'est la propriété de nos
biens, la sécurité, la possibilité du repos, de l'activité, de la
gloire, de mille genres de bonheur. Le mot de patrie rappelle à notre
pensée plutôt la réunion de ces biens que l'idée topographique d'un pays
particulier. Lorsqu'on nous les enlève chez nous, nous les allons
chercher au dehors.]
[41: J'aime à rendre justice au courage et aux lumières d'un de mes
collègues, qui a imprimé, il y a quelques années, sous la tyrannie, la
vérité que je développe ici, mais en l'appuyant de preuves d'un genre
différent de celles que j'allègue, et qui ne pouvaient se publier alors.
«Dans l'état actuel de la civilisation, et dans le système commercial
sous lequel nous vivons, tout pouvoir public doit être limité, et un
pouvoir absolu ne peut subsister.» GANILH, _Hist. du Revenu public_, I,
419.]