ESSAI SUR ADOLPHE.

Si Benjamin Constant n'avait pas marqué sa place au premier rang parmi

les orateurs et les publicistes de la France, si ses travaux ingénieux

sur le développement des religions ne le classaient pas glorieusement

parmi les écrivains les plus diserts et les plus purs de notre langue;

s'il n'avait pas su donner à l'érudition allemande une forme élégante et

populaire, s'il n'avait pas mis au service de la philosophie son

élocution limpide et colorée, son nom serait encore sûr de ne pas périr:

car il a écrit _Adolphe_.

Or il y a dans ce livre une vertu singulière et presque magnétique qui

nous attire et nous appelle chaque fois que nous sommes témoins ou

acteurs dans une crise morale de quelque importance. Il n'y a pas une

page de ce roman, si toutefois c'est un roman, et pour ma part j'ai

grand'peine à le croire, qui ne donne lieu à une sorte d'examen de

conscience. Qu'il s'agisse de nous ou de nos amis les plus chers, ce

n'est jamais en vain que nous consultons cette histoire si simple et

d'une moralité si douloureuse. Les applications et les souvenirs

abondent. Chacune des pensées inscrites dans ce terrible procès-verbal

est si nue, si franche, si finement analysée, et dérobée avec tant

d'adresse aux souffrances du coeur, que chacun de nous est tenté d'y

reconnaître son portrait ou celui de ses intimes.

C'est là, il faut le dire, un privilége inappréciable et qui n'est

dévolu qu'aux oeuvres du premier ordre. Comme il n'y a pas dans ce

tableau mystérieux un seul trait dessiné au hasard; comme tous les

mouvements, toutes les attitudes des deux figures qui se partagent la

toile sont étudiés avec une sévérité scrupuleuse et inflexible, d'année

en année nous découvrons dans cette composition un sens nouveau et plus

profond, un sens multiple et variable malgré son évidente unité, qui ne

se révèle pas au premier regard, mais qui s'épanouit et s'éclaire à

mesure que notre front se dépouille et que notre sang s'attiédit.

_Adolphe_ est comme une savante symphonie qu'il faut entendre plusieurs

fois, et religieusement, avant de saisir et d'embrasser l'inspiration de

l'artiste. La première fois, l'âme est frappée du gracieux andante, ou

du solennel adagio, mais elle ne comprend pas bien la transition des

parties. La seconde fois, elle distingue dans le rondeau le chant d'un

hautbois ou le dialogue alterné des violons et de la flûte. Plus tard,

elle s'éprend d'une mélodie élégante et simple qu'elle n'avait pas

d'abord aperçue, et chaque jour elle fait de nouvelles découvertes; elle

s'étonne de sa première ignorance, et la curiosité se rajeunit à mesure

que la pénétration se développe.

Il n'y a dans le roman de Benjamin Constant que deux personnages; mais

tous deux, bien que vraisemblablement copiés, sont représentés par leur

côté général et typique; tous deux, bien que très-peu idéalisés, selon

toute apparence, ont été si habilement dégagés des circonstances locales

et individuelles, qu'ils résument en eux plusieurs milliers de

personnages pareils.

Adolphe et Ellénore ne sont pas seulement _réels_, ils sont _vrais_ dans

la plus large acception du mot. Sans doute il eût été facile à une

imagination plus active et plus exercée d'encadrer le sujet de ce roman

dans une fable plus savante et plus vive, de multiplier les incidents,

de nouer plus étroitement la tragédie. Mais à quoi bon? qui sait si le

livre n'eût pas perdu à ce jeu dangereux l'autorité lumineuse de ses

enseignements?

Adolphe est ennuyé, comme tous les hommes de son âge qui ont entremêlé

leurs études vagabondes de loisirs nombreux et indéfinis. Il sait, il a

réfléchi, il a rêvé pour l'avenir bien des voyages dont il ne voudrait

plus maintenant, bien des gloires qu'il dédaigne aujourd'hui comme s'il

les avait usées; il a vu passer dans ses songes des femmes adorées qui

se dévouaient à son amour, dont il buvait les larmes, et qui de leurs

cheveux dénoués essuyaient la sueur de son front.

Il a dévoré dans ses ambitions solitaires plusieurs destinées dont une

seule suffirait à remplir sa vie; il a vécu des siècles dans sa mémoire,

et il n'est encore qu'au seuil de ses années. Habitué dès longtemps à

converser avec lui-même, à se raconter les grandes choses qu'il espère

accomplir, il est tout simple qu'il dédaigne la société réelle qu'il n'a

pas étudiée, et qui ne peut le deviner. L'ennui, chez les âmes élevées,

chez celles surtout qui ont vingt ans, est presque toujours accompagné

d'une exorbitante vanité. Comme elles aperçoivent en dedans un monde

supérieur plus grand, plus beau, plus varié; comme elles ont peuplé leur

conscience des souvenirs d'une vie imaginaire; comme elles comparent

incessamment le spectacle de leurs journées au spectacle de leurs

rêveries, le dédain et l'impertinence ne sont chez elles qu'une forme

particulière de la douleur.

Adolphe est las de lui-même et de sa puissance inoccupée; il aspire à

vouloir, à dominer, à parler pour être compris, à marcher pour être

suivi, à aimer pour mettre à l'ombre de sa puissance une volonté moins

forte que la sienne, et qui se confie en obéissant. S'il avait choisi de

bonne heure une route simple et droite; si, au lieu de promener sa

rêverie sur le monde entier qu'il ne peut embrasser, il avait mesuré son

regard à son bras; s'il s'était dit chaque jour en s'éveillant: Voilà ce

que je peux, voilà ce que je voudrai; s'il avait marqué sa place

au-dessous de Newton, de Condé ou de Saint-Preux; s'il avait préféré

délibérément la science, l'action ou l'amour; s'il avait épié d'un oeil

vigilant le premier éveil de ses facultés, s'il avait démêlé nettement

sa destinée, s'il avait marché d'un pas sûr et persévérant vers la paix

sereine de l'intelligence, l'énergique ardeur de la volonté ou le

bonheur aveugle et crédule, il ne serait pas vain, il ne dédaignerait

pas.

Une fois engagé dans la voie préférée, l'emploi légitime de ses forces

suffirait à l'occuper. L'oeil attaché sur l'horizon lointain, mais sûr

d'arriver, il ne détournerait pas la tête pour regarder en arrière; il

se résignerait de bonne grâce à la continuité harmonieuse de ses

efforts. Si haut que fût placé le fruit doré de ses espérances, le

courage ne lui manquerait pas avant de le cueillir.

Mais comme il n'a pas mesuré sa volonté à sa puissance, comme il a tout

désiré sans rien vouloir, il s'ennuie, il dédaigne, il ne prévoit pas.

Ellénore a déjà aimé; elle a déjà connu toutes les angoisses et tous les

égarements de la passion; elle s'est isolée du monde entier, pour

assurer le bonheur de celui qu'elle a préféré. Elle a renoncé

volontairement à tous les avantages de la fortune et de la naissance;

elle a déserté sa famille et son pays. Dans l'ardeur de son dévoûment,

elle aurait voulu pouvoir renouveler autour d'elle ce qu'elle venait de

détruire, afin d'agrandir à toute heure le domaine de son abnégation.

Elle croyait, la pauvre femme, que son enthousiasme ne s'éteindrait

jamais; elle espérait que le coeur en qui elle s'était confiée ne

méconnaîtrait jamais la grandeur de ses sacrifices. Elle avait joué

hardiment sa vie entière sur un coup de dé; elle avait gagné. Elle avait

conquis l'amour d'un homme, elle avait posé sa tête sur son épaule, et

dans ses rêves elle avait surpris le murmure de son nom; elle était

fière et glorieuse, et ne soupçonnait pas que la chance pût tourner

contre elle.

L'hostilité assidue, la vigilance envieuse de la société, qui la

désignait du doigt aux railleries et au dédain, n'avaient pas ébranlé

son courage. Elle s'était dit: «J'ai fait un serment, je le tiendrai. La

religion de la foi jurée n'est pas moins grande et moins sainte que la

religion de la prière. Si ma promesse a été imprévoyante, si j'ai

follement engagé mon avenir, c'est à Dieu seul qu'il appartient de me

relever de mon serment en m'infligeant l'abandon. Si la malédiction

paternelle m'a dégradée, me réhabiliterai-je par l'infidélité? Si

l'image menaçante des larmes qui sillonnaient la joue du vieillard vient

chaque nuit troubler mon sommeil, est-ce en désertant mon amour que je

fléchirai l'ombre indignée?

»Non, j'irai jusqu'au bout; je boirai jusqu'au fond cette coupe

d'amertume. Je subirai, sans détourner la tête, les affronts et le

mépris de ce monde qui me conviait à ses fêtes, et que j'ai quitté. Ma

paupière ne s'abaissera pas devant ces mères orgueilleuses qui parlent

bas à l'oreille de leurs filles en me voyant passer; je marcherai près

d'elles d'un pas ferme; je sentirai la rougeur monter à mon front, mais

je retiendrai mes larmes, et je les accumulerai pour les verser à flots

dans le coeur de mon bien-aimé.

»Tous les biens semés autour de moi, je les dédaignerai pour ne plus

voir qu'un seul bien, qu'un trésor unique, le trésor que j'ai choisi.

Les joies paisibles de la famille, les caresses naïves des enfants, les

flatteries enivrées recueillies par les jeunes filles florissantes, et

rapportées fidèlement au coeur de l'orgueilleuse mère, rien de tout cela

ne m'appartiendra plus: la foule ignorante comptera mes regrets par ses

désirs, et je triompherai de sa méprise. Je m'enfermerai dans mon amour

comme dans une tour fortifiée, et je regarderai s'enfuir sur la route

lointaine ces rêves dorés de ma jeunesse, si splendides aux premiers

jours, et maintenant pâlissants et confus. Je suivrai d'un oeil assuré

les feuilles dispersées de mes espérances, si vertes et si humides au

matin, et si rapidement séchées avant l'heure du soir.

»Chaque fois que je verrai se fermer devant moi les portes d'une maison

joyeuse, loin de pleurer sur mon isolement, je m'applaudirai, dans le

silence de ma pensée, du choix glorieux de mon coeur; et, comparant le

mensonge de cette fête à la fête perpétuelle de mon amour, je les

plaindrai sincèrement de n'avoir pas comme moi le vrai bonheur.

»Tous les soirs, en me souvenant de la journée accomplie, en prévoyant

la journée prochaine, je bénirai la sérénité harmonieuse de ma destinée,

et sur les plaisirs tumultueux des autres femmes j'abaisserai un regard

de pitié. Car ma vie se partage entre la prière et le dévoûment; et leur

route est si bien frayée, qu'elles vous oublient, ô mon Dieu!

»Permettez seulement que je lui sois présente à chaque heure du jour;

permettez qu'il ne souhaite rien au delà de mon amour, et qu'il ne

regarde pas en arrière; faites qu'il vive tout en moi, comme je vis

toute en lui.»

Mais un jour la mesure du sacrifice était comblée: elle a douté de la

reconnaissance qu'elle avait méritée; l'inquiétude a rongé le fruit de

son amour. Elle a pleuré, et ses larmes n'ont pas été essuyées; elle

s'est affligée de l'ingratitude, et l'accusé ne s'est pas défendu.

Alors il s'est fait un grand désert autour de son coeur, et chacun de ses

soupirs s'est perdu dans le silence. Elle était forte, et défiait le

danger; elle était confiante et résignée, et ne demandait au ciel que

des jours pareils aux jours évanouis; et voici que tout à coup la

vaillance de cette femme s'est affaissée; voici que son espérance a

fléchi comme le peuplier sous le vent qui passe.

Elle était jeune et ne savait pas le nombre de ses années, et voici

qu'elle a vieilli en un jour; elle avait l'oeil splendide et superbe, et

sur son front rayonnaient, en caractères éclatants, ses pensées

heureuses et sereines, et voici que son regard s'est voilé, que les

rides anguleuses ont inscrit sur son front sa plainte et sa douleur.

Serait-il vrai que la destinée humaine répudie, comme un rêve de jeune

fille, les dévoûments illimités? serait-il vrai que l'amour se nourrit

d'inquiétude et d'angoisses, que les tortures de la jalousie lui sont

une sève généreuse et féconde, et que sa tige se flétrit dans

l'atmosphère paisible et sereine de la fidélité? Je ne veux pas le

croire; car, à ce compte, l'amour serait le plus cruel des supplices, la

plus odieuse déception, et l'égoïsme habile et désintéressé serait la

première des vertus, le plus raisonnable des devoirs.

Arrivée à cette crise douloureuse, il faut qu'Ellénore meure ou se

rajeunisse. Courbée sous le poids de l'ingratitude, elle n'a plus qu'à

s'endormir du sommeil éternel, si elle ne se réveille pas pour un nouvel

amour. Celui qu'elle a condamné dans son coeur, fût-il moins coupable, ne

saurait imposer silence à l'acharnement de ses soupçons. S'il n'a pas

vraiment méconnu son amour, s'il n'a pas oublié ses sacrifices, s'il a

seulement négligé de la bénir et de la remercier chaque jour comme il

devait le faire, peu importe à celle qui souffre: il y a des larmes que

nulle prière ne peut sécher. Quand ces douleurs et ces larmes sont

venues, l'amour s'éteint et se réduit en cendres.

Quand Ellénore et Adolphe se rencontrent, chacun des deux est préparé à

l'enthousiasme et au dévoûment. Le découragement et la vanité, qui

sembleraient devoir s'exclure, se rapprochent et s'apprivoisent

rapidement. Adolphe choisit Ellénore entre toutes les femmes, non pour

la relever et la soutenir, car il ne la connaît pas assez pour

sympathiser avec son chagrin, mais parce qu'elle a tenu tête à l'orage,

parce qu'elle a lutté contre l'envie et la médisance, parce que les yeux

sont fixés sur elle, parce que sa fidélité permanente a déjoué bien des

ambitions injurieuses, parce que son dédain a humilié bien des

jactances.

Ce qu'il faut au coeur d'Adolphe, ce n'est pas un amour mystérieux et

timide; si toute la terre devait ignorer qu'il est aimé, si son bonheur

devait rester dans l'ombre, il n'en voudrait pas. Ce qu'il souhaite, ce,

qu'il appelle de ses voeux et de ses larmes, c'est une lutte publique, un

triomphe éclatant, un amour qui puisse lui tenir lieu de gloire.

Or, pour réaliser ce voeu d'Adolphe, pour étancher la soif de cette

vanité qui le dévore, une femme belle et jeune, vivant dans le secret de

la famille, élevée dans les doctrines de l'obéissance et du devoir,

épargnée de la calomnie, nourrie dans un bonheur paisible, et défiant

les tempêtes qu'elle ne prévoit pas, ne peut lutter avec Ellénore.

Si Adolphe cédait naïvement au besoin d'aimer, il ne marquerait pas si

haut le but de ses espérances; il choisirait près de lui un coeur du même

âge que le sien, un coeur épargné des passions, où son image pût se

réfléchir à toute heure sans avoir à craindre une image rivale; il

comprendrait de lui-même, il devinerait cette vérité douloureuse, et qui

n'est jamais impunément méconnue, c'est que l'avenir ne suffit pas à

l'amour, et que le coeur le plus indulgent ne peut se défendre d'une

jalousie acharnée contre le passé; il ne s'exposerait pas à essuyer sur

les lèvres de sa maîtresse les baisers d'une autre bouche; il

tremblerait de lire dans ses yeux une pensée qui retournerait en arrière

et qui s'adresserait à un absent.

Mais comme sa tête a voulu avant que son coeur désirât, c'est Ellénore

qu'il attaque, et qu'il préfère à toutes les autres.

Il y a dans la possession de cette femme un aliment magnifique pour sa

vanité; il sera envié par ceux-là mêmes qui médisent d'elle, et qui se

vengent de ses dédains en redoublant son isolement; il sera montré au

doigt par la ville comme un lutteur adroit, comme un rusé jouteur:

chaque fois qu'il entrera dans un salon, il entendra autour de lui le

chuchotement glorieux de ses rivaux.

Il ne tremblera pas à la vue de ces convoitises empressées, qui, pour un

coeur vraiment épris, sont un supplice de tous les instants. Il ne

frémira pas devant cette profanation insultante qui ternit les plus

chastes voluptés. Il ne rougira pas de honte et de colère en écoutant

ces propos tenus à demi-voix, qui font du bonheur une nouvelle où les

secrets du foyer se discutent comme la marche d'une armée.

Non; il s'applaudira de son choix, et lèvera fièrement la tête.

Ellénore verra dans Adolphe un amour jeune et confiant. Déjà

fléchissante et ridée, elle sera fière d'avoir été distinguée par un

homme destiné à tous les succès du monde. Plus folle et plus

imprévoyante qu'une jeune fille, égarée par l'isolement, elle ira

jusqu'à espérer de cette aventure une réhabilitation jusque-là vainement

essayée. Dans la crédulité de son coeur, elle attendra de ce nouvel

engagement la paix et la sécurité qui ont manqué au premier; elle croira

que les autres femmes, humiliées de son triomphe, se rallieront autour

d'elle.

L'intervalle des années s'effacera. L'entraînement mutuel de ces deux

coeurs, si différents et si mal connus l'un de l'autre, deviendra peu à

peu irrésistible. À force de penser à Ellénore et de publier partout son

admiration, Adolphe se convaincra, ou croira se convaincre de la réalité

de son amour, et Ellénore tombera dans le même piège.

Mais, après le dernier abandon, le réveil sera terrible. À peine maître

de la place qu'il a si vivement assiégée, il ne saura que faire de sa

victoire; après avoir constaté par la possession un amour si ardemment

désiré, il tremblera devant la durée de son engagement. En vue des

années qui vont suivre, il sentira défaillir son courage, et regrettera

l'extase qu'il avait à peine espérée.

Ellénore, après la confusion de la défaite, ouvrira les yeux, et

cherchera vainement autour d'elle les félicitations respectueuses sur

lesquelles elle avait compté; au fond de son coeur elle rougira de son

inconstance, et doutera d'un bonheur si facile à changer.

Peu à peu, entre ces deux âmes trompées, mais toutes deux trop fières

pour l'avouer, il s'établira une intimité douloureuse et résignée,

intimité de mensonge et d'hypocrisie, fertile en subterfuges et en

flatteries, prodigue de caresses et de baisers, cherchant à se distraire

en affirmant sans cesse ce qu'elle ne croit pas.

Aucun des deux ne voudra être vaincu en générosité, et, pour ne pas

laisser entrevoir son désabusement, chacun redoublera de prévenances,

parlera de l'avenir avec de célestes espérances, traitera le reste du

monde avec un dédain fastueux, cachera ses larmes sous l'ironie et la

jactance, et fera de la ruse le premier de ses devoirs.

Par compassion pour sa victime, Adolphe déguisera son ennui et forcera

son regarda sourire. Il étudiera ses moindres paroles pour épargner à sa

maîtresse la honte d'un regret; il s'imposera l'enjouement et la

sérénité par délicatesse.

À son tour Ellénore, si elle surprend sur le visage de son amant la

trace de l'ennui, craindra de se plaindre et se résignera

silencieusement. De jour en jour, elle s'affermira dans cette réserve

douloureuse et grimacera l'enthousiasme.

Jusqu'au jour où tous les deux, las enfin de cette pitoyable comédie,

jetteront le masque et se verront face à face.

Mais comme ils s'étaient choisis par fierté, ils ne prononceront pas

encore le mot d'abandon. Ils renonceront à leur rôle, mais ils

trembleront de se dégrader par une franchise trop prompte. Ils

n'exalteront plus leur bonheur, mais ils accepteront la satiété comme

une expiation, et ils commenceront une nouvelle épreuve, celle de

l'intimité sans amour et sans mensonge.

Or, quand les choses en sont venues à ce point, quand l'amour, d'épreuve

en épreuve, est arrivé à la satiété, l'enfer a commencé sur la terre.

Les amitiés qui se dénouent, les promesses qui mentent, les

reconnaissances oublieuses, les dévoûments admirés qui se flétrissent,

tout cela n'est rien près de la satiété dans l'amour.

L'enthousiasme où l'âme s'est laissé emporter dans les premiers jours de

l'engagement a métamorphosé à son insu toutes ses facultés. La vie

entière est changée, et ne peut revenir à ses premières émotions sans

d'horribles tortures. Tout ce qui se passe autour de nous avait pris un

aspect nouveau, un sens imprévu. Habitués que nous sommes à écouter dans

un autre coeur le retentissement de nos souffrances et de nos joies,

quand cette intime fraternité, épuisée de lassitude, fléchit et

s'affaisse, l'ennui fond sur nous comme un oiseau de proie.

Chaque jour les deux forçats rivés à cette chaîne, qu'ils pourraient

briser, mais qu'ils gardent par ostentation et par entêtement,

s'éveillent en maudissant. Chacun entrevoit la vérité, et rougirait de

la dire. Chose étrange! ils s'étaient promis une mutuelle confiance, une

franchise assidue, et voilà qu'ils persévèrent dans le mensonge, et

qu'ils se glorifient dans l'hypocrisie; ils avaient juré de ne jamais

voiler aucune de leurs pensées, et voilà qu'au-devant de leurs coeurs ils

placent une triple haie de sourires, de regards et de serments, voilà

qu'ils commandent aux yeux et aux lèvres de jouer le bonheur absent.

S'il arrive à l'un des deux d'oublier un instant la servitude où il

s'est cloué, au premier mouvement de liberté le bruit de sa chaîne le

réveille en sursaut. Il se remettait en marche, et commençait un nouveau

pèlerinage; il sent tout à coup se poser sur son épaule une main

autrefois amie, qu'à peine il eût sentie, tant elle était légère, et qui

aujourd'hui lui pèse et l'accable.

Mieux vaudrait cent fois la solitude avec ses découragements et ses

défaillances; car, dans l'intimité rassasiée, toute la vie se ternit et

se désenchante, toutes les heures de la journée contiennent des

supplices prévus et inévitables. Il n'y a plus de jalousie, car chacun

des deux captifs aspire à l'affranchissement, mais il s'établit entre

ces deux colères honteuses d'elles-mêmes une sorte d'émulation. C'est à

qui inventera pour l'autre une question injurieuse, un soupçon

insultant. Gomme si elle se repentait d'avoir obéi, la femme donne à

toutes ses prières la forme d'un commandement. Si elle surprend dans le

regard qu'elle épie un projet où elle ne soit pas de moitié, elle

s'empresse aux larmes comme à une vengeance, elle inflige comme un

châtiment ses caresses menteuses. Pour justifier son ennui et son

abattement, elle interroge, comme un juge, toutes les actions

qu'autrefois elle approuvait sans contrôle. Dès que son amant fait un

pas, il trouve devant lui un oeil curieux qui attend sa réponse; s'il

s'échappe un instant, il trouve au retour une bouche impérieuse dont

chaque baiser est un ordre sans réplique. Elle voudrait lui trouver des

torts pour éviter ses reproches, et, dans l'espérance de surprendre une

faute, elle interroge toutes les minutes de sa journée.

Dans la solitude, après les défaillances désespérées, après les

renoncements éplorés, il arrive à l'âme de refleurir et se relever. Elle

aspire librement l'air qui l'environne, elle s'épanouit sous la chaude

haleine que ride l'eau en passant, et lui porte une vapeur féconde. Mais

dans l'intimité sans amour, rien de pareil n'est possible; il n'y a pas

une heure d'abandon et de rêverie. Le silence est une plainte, et la

parole une querelle. Chaque mot renferme un regret ou une invective.

S'il pleure, elle l'accusera de faiblesse et de lâcheté. Si, face à face

avec l'horrible vérité, il retient sur ses lèvres l'aveu près de lui

échapper; si sa voix, suffoquée par les sanglots, balbutie une

bénédiction impuissante, elle s'emporte, elle implore sa colère: elle

s'irrite de cette douleur si peu virile, et lui souhaiterait de

l'orgueil, afin de le combattre.

Que faire contre les larmes? quelle défense opposer à cette affliction

qui se confesse? Quand les larmes ne se mêlent pas à des larmes amies,

quand une bouche adorée ne vient pas les boire dans nos yeux, et

rafraîchir de ses baisers la paupière enflammée, l'homme s'avilit aux

yeux de sa maîtresse, il se dégrade, il abdique sa grandeur: le nuage

grossit et devient orage. Si elle eût pleuré, il était sauvé; mais elle

a vu sa douleur sans la partager, elle l'a jugé, elle a mesuré sa force:

il est perdu.

Après le premier apaisement, le mensonge recommence: car il faudrait une

haute sagesse, un courage bien rare, pour céder sans autre combat un sol

si longtemps défendu.

Mais le mensonge, d'abord si riche en métamorphoses, si habile à se

déguiser, si fécond en ressources, devient de jour en jour plus

maladroit et plus facile à surprendre: il n'est plus qu'une habitude, et

se passe de volonté.

Le qui-vive perpétuel de cette intimité vigilante épuise enfin les

dernières forces des deux adversaires. Ils n'ont plus besoin de

s'interroger pour deviner leur mutuelle pensée: ils se disent adieu dans

chacun de leurs embrassements.

Heureux, trois fois heureux ceux qui n'ont pas attendu trop tard pour se

deviner, et qui se sont quittés à temps! car ils ont au moins, pour se

consoler pendant le reste de la route, le souvenir du bonheur passé; ils

peuvent se rappeler dans une amitié durable un amour évanoui; ils

assistent muets aux funérailles de leur enthousiasme, et en parlent sans

amertume comme d'un fils emporté par la guerre.

Mais combien rompent au lieu de dénouer! combien, s'acharnant à leur

amour, bâtissent des haines implacables sur des intimités obstinées!

Si Ellénore se séparait d'Adolphe le jour où elle est sûre de son

abandon, elle pourrait encore espérer sur la terre des jours sereins et

paisibles; si elle acceptait franchement la destinée qu'elle s'est

faite, si elle ouvrait les yeux et mesurait la route parcourue, il y

aurait encore pour elle des chances de salut; mais elle sait qu'elle

n'est plus aimée, et elle pardonne. Au lieu de réhabiliter celui qui la

trompait, elle, devient pour lui un objet de pitié.

S'il aimait une autre femme, s'il s'était laissé prendre à une affection

passagère, je concevrais le pardon; ce serait générosité pure, et la

reconnaissance pourrait assurer la fidélité à venir. Mais pardonner

l'abandon, pardonner le délaissement qui n'a pas un autre amour pour

excuse, pardonner l'hypocrisie, c'est une folie sans remède, c'est

s'avilir pour quelques jours de répit, c'est appeler sur soi le mépris,

c'est mériter l'oubli.

Or il n'y a pas une de ces austères vérités qui ne soit écrite dans

_Adolphe_ en caractères ineffaçables: c'est un livre plein

d'enseignements et de conseils pour ceux qui aiment et qui souffrent.

Quand on est jeune, on croit à peine à la moitié de ces conseils; à

mesure qu'on vieillit, on s'aperçoit qu'il y en a beaucoup d'oubliés.

Adolphe : Anecdote trouvée dans les papiers d'un inconnu Suivi de quelques réflexions sur le théâtre allemand et sur la tragédie de Wallstein, et de l'esprit de conquête et de l'usurpation · 第 73 / 76 题