Action d'un Gouvernement conquérant sur la masse de la nation.
J'ai montré, ce me semble qu'un gouvernement, livré à l'esprit
d'envahissement et de conquête, devrait corrompre une portion du peuple,
pour qu'elle le servit activement dans ses entreprises; je vais prouver
actuellement que, tandis qu'il dépraverait cette portion choisie, il
faudrait qu'il agît sur le reste de la nation dont il réclamerait
l'obéissance passive et les sacrifices, de manière à troubler sa raison,
à fausser son jugement, à bouleverser toutes ses idées.
Quand un peuple est naturellement belliqueux, l'autorité qui le domine
n'a pas besoin de le tromper pour l'entraîner à la guerre. Attila
montrait du doigt à ses Huns la partie du monde sur laquelle ils
devaient fondre, et ils y couraient, parce qu'Attila n'était que
l'organe et le représentant de leur impulsion. Mais de nos jours la
guerre ne procurant aux peuples aucun avantage, et n'étant pour eux
qu'une source de privations et de souffrances, l'apologie du système des
conquêtes ne pourrait reposer que sur le sophisme et l'imposture.
Tout en s'abandonnant à ses projets gigantesques, le gouvernement
n'oserait dire à sa nation: «Marchons à la conquête du monde.» Elle lui
répondrait d'une voix unanime: «Nous ne voulons pas la conquête du
monde.»
Mais il parlerait de l'indépendance nationale, de l'honneur national, de
l'arrondissement des frontières, des intérêts commerciaux, des
précautions dictées par la prévoyance; que sais-je encore? car il est
inépuisable, le vocabulaire de l'hypocrisie et de l'injustice.
Il parlerait de l'indépendance nationale, comme si l'indépendance d'une
nation était compromise parce que d'autres nations sont indépendantes.
Il parlerait de l'honneur national, comme si l'honneur national était
blessé parce que d'autres nations conservent leur honneur.
Il alléguerait la nécessité de l'arrondissement des frontières, comme si
cette doctrine, une fois admise, ne bannissait pas de la terre tout
repos et toute équité; car c'est toujours en dehors qu'un gouvernement
veut arrondir ses frontières. Aucun n'a sacrifié, que l'on sache, une
portion de son territoire pour donner au reste une plus grande
régularité géométrique. Ainsi l'arrondissement des frontières est un
système dont la base se détruit par elle-même, dont les éléments se
combattent, et dont l'exécution, ne reposant que sur la spoliation des
plus faibles, rend illégitime la possession des plus forts.
Ce gouvernement invoquerait les intérêts du commerce, comme si c'était
servir le commerce que dépeupler un pays de sa jeunesse la plus
florissante, arracher les bras les plus nécessaires à l'agriculture, aux
manufactures, à l'industrie[3], élever entre les autres peuples et soi
des barrières arrosées de sang. Le commerce s'appuie sur la bonne
intelligence des nations entre elles; il ne se soutient que par la
justice; il se fonde sur l'égalité; il prospère dans le repos; et ce
serait pour l'intérêt du commerce qu'un gouvernement rallumerait sans
cesse des guerres acharnées, qu'il appellerait sur la tête de son peuple
une haine universelle, qu'il marcherait d'injustice en injustice, qu'il
ébranlerait chaque jour le crédit par des violences, qu'il ne voudrait
point tolérer d'égaux!
Sous le prétexte des précautions dictées par la prévoyance, ce
gouvernement attaquerait ses voisins les plus paisibles, ses plus
humbles alliés, en leur supposant des projets hostiles, et comme
devançant des agressions méditées. Si les malheureux objets de ses
calomnies étaient facilement subjugués, il se vanterait de les avoir
prévenus; s'ils avaient le temps et la force de lui résister: Vous le
voyez, s'écrierait-il, ils voulaient la guerre, puisqu'ils se
défendent[4].
Que l'on ne croie pas que cette conduite fût le résultat accidentel
d'une perversité particulière; elle serait le résultat nécessaire de la
position. Toute autorité qui voudrait entreprendre aujourd'hui des
conquêtes étendues serait condamnée à cette série de prétextes vains et
de scandaleux mensonges. Elle serait coupable assurément, et nous ne
chercherons pas à diminuer son crime; mais ce crime ne consisterait
point dans les moyens employés: il consisterait dans le choix volontaire
de la situation qui commande de pareils moyens.
L'autorité aurait donc à faire, sur les facultés intellectuelles de la
masse de ses sujets, le même travail que sur les qualités morales de la
portion militaire. Elle devrait s'efforcer de bannir toute logique de
l'esprit des uns, comme elle aurait taché d'étouffer toute humanité dans
le coeur des autres: tous les mots perdraient leur sens; celui de
modération présagerait la violence; celui de justice annoncerait
l'iniquité. Le droit des nations deviendrait un code d'expropriation et
de barbarie: toutes les notions que les lumières de plusieurs siècles
ont introduites dans les relations des sociétés, comme dans celles des
individus, en seraient de nouveau repoussées. Le genre humain reculerait
vers ces temps de dévastation qui nous semblaient l'opprobre de
l'histoire. L'hypocrisie seule en ferait la différence; et cette
hypocrisie serait d'autant plus corruptrice, que personne n'y croirait;
car les mensonges de l'autorité ne sont pas seulement funestes quand ils
égarent et trompent les peuples: ils ne le sont pas moins quand ils ne
les trompent pas.
Des sujets qui soupçonnent leurs maîtres de duplicité et de perfidie se
forment à la perfidie et à la duplicité. Celui qui entend nommer le chef
qui le gouverne, un grand politique, parce que chaque ligne qu'il publie
est une imposture, veut être à son tour un grand politique, dans une
sphère plus subalterne; la vérité lui semble niaiserie, la fraude
habileté. Il ne mentait jadis que par intérêt: il mentira désormais par
intérêt et par amour-propre. Il aura la fatuité de la fourberie; et si
cette contagion gagne un peuple essentiellement imitateur, un peuple où
chacun craigne par-dessus tout de passer pour dupe, la morale privée
tardera-t-elle à être engloutie dans le naufrage de la morale publique?