Influence de cet esprit militaire sur l'état Intérieur des peuples.
Il ne suffit pas d'envisager l'influence du système de conquête dans son
action sur l'armée et dans les rapports qu'il établit entre elle et les
étrangers, il faut la considérer encore dans ceux qui en résultent entre
l'armée et les citoyens.
Un esprit de corps exclusif et hostile s'empare toujours des
associations qui ont un autre but que le reste des hommes. Malgré la
douceur et la pureté du christianisme, souvent les confédérations de ses
prêtres ont formé dans l'État des états à part. Partout les hommes
réunis en corps d'armée se séparent de la nation; ils contractent pour
l'emploi de la force, dont ils sont dépositaires, une sorte de respect;
leurs moeurs et leurs idées deviennent subversives de ces principes
d'ordre et de liberté pacifique et régulière, que tous les gouvernements
ont l'intérêt comme le devoir de consacrer.
Il n'est donc pas indifférent de créer dans un pays, par un système de
guerres prolongées ou renouvelées sans cesse, une masse nombreuse imbue
exclusivement de l'esprit militaire; car cet inconvénient ne peut se
restreindre dans de certaines limites qui en rendent l'importance moins
sensible. L'armée, distincte du peuple par son esprit, se confond avec
lui dans l'administration des affaires.
Un gouvernement conquérant est plus intéressé qu'un autre à récompenser
par du pouvoir et par des honneurs ses instruments immédiats; il ne
saurait les tenir dans un camp retranché; il faut qu'il les décore au
contraire des pompes et des dignités civiles.
Mais ces guerriers déposeront-ils avec le fer qui les couvre l'esprit
dont les a pénétrés dès leur enfance l'habitude des périls?
Revêtiront-ils avec la toge la vénération pour les lois, les ménagements
pour les formes protectrices, ces divinités des associations humaines?
La classe désarmée leur paraît un ignoble vulgaire, les lois, des
subtilités inutiles, les formes, d'insupportables lenteurs; ils estiment
par-dessus tout, dans les transactions comme dans les faits guerriers,
la rapidité des évolutions. L'unanimité leur semble nécessaire dans les
opinions, comme le même uniforme dans les troupes; l'opposition leur est
un désordre, le raisonnement une révolte, les tribunaux des conseils de
guerre, les juges des soldats qui ont leur consigne, les accusés des
ennemis, les jugements des batailles.
Ceci n'est point une exagération fantastique. N'avons-nous pas vu,
durant ces vingt dernières années, s'introduire dans presque toute
l'Europe une justice militaire dont le premier principe était d'abréger
les formes, comme si toute abréviation des formes n'était pas le plus
révoltant sophisme; car si les formes sont inutiles, tous les tribunaux
doivent les bannir; si elles sont nécessaires, tous doivent les
respecter; et certes, plus l'accusation est grave, moins l'examen est
superflu. N'avons-nous pas vu siéger sans cesse, parmi les juges, des
hommes dont le vêtement seul annonçait qu'ils étaient voués à
l'obéissance, et ne pouvaient en conséquence être des juges
indépendants?
Nos neveux ne croiront pas, s'ils ont quelque sentiment de la dignité
humaine, qu'il fut un temps où des hommes illustrés sans doute par
d'immortels exploits, mais nourris sous la tente, et ignorants de la vie
civile, interrogeaient des prévenus qu'ils étaient incapables de
comprendre, condamnaient sans appel des citoyens qu'ils n'avaient pas le
droit de juger. Nos neveux ne croiront pas, s'ils ne sont le plus avili
des peuples, qu'on ait fait comparaître devant les tribunaux militaires
des législateurs, des écrivains, des accusés de délits politiques,
donnant ainsi, par une dérision féroce, pour juge à l'opinion et à la
pensée, le courage sans lumière et la soumission sans intelligence. Ils
ne croiront pas non plus qu'on ait imposé à des guerriers revenant de la
victoire, couverts de lauriers que rien n'avait flétris, l'horrible
tâche de se transformer en bourreaux, de poursuivre, de saisir,
d'égorger des citoyens, dont les noms, comme les crimes, leur étaient
inconnus. Non, tel ne fut jamais, s'écrieront-ils, le prix des exploits,
la pompe triomphale! Non, ce n'est pas ainsi que les défenseurs de la
France reparaissaient dans leur patrie et saluaient le sol natal!
La faute, certes, n'en était pas à ces défenseurs. Mille fois je les ai
vus gémir de leur triste obéissance. J'aime à le répéter, leurs vertus
résistent, plus que la nature humaine ne permet de l'espérer, à
l'influence du système guerrier et à l'action d'un gouvernement qui veut
les corrompre. Ce gouvernement seul est coupable, et nos armées ont
seules le mérite de tout le mal qu'elles ne font pas.