Des vertus compatibles avec la guerre, à certaines époques de l'état
social.
Plusieurs écrivains, entraînés par l'amour de l'humanité dans de
louables exagérations, n'ont envisagé la guerre que sous ses côtés
funestes. Je reconnais volontiers ses avantages.
Il n'est pas vrai que la guerre soit toujours un mal. À de certaines
époques de l'espèce humaine, elle est dans la nature de l'homme. Elle
favorise alors le développement de ses plus belles et de ses plus
grandes facultés; elle lui ouvre un trésor de précieuses jouissances;
elle le forme à la grandeur d'âme, à l'adresse, au sang-froid, au
courage, au mépris de la mort, sans lequel il ne peut jamais se répondre
qu'il ne commettra pas toutes les lâchetés, et bientôt tous les crimes.
La guerre lui enseigne des dévoûments héroïques, et lui fait contracter
des amitiés sublimes. Elle l'unit de liens plus étroits, d'une part, à
sa patrie, et de l'autre à ses compagnons d'armes. Elle fait succéder à
de nobles entreprises de nobles loisirs. Mais tous ces avantages de la
guerre tiennent à une condition indispensable, c'est qu'elle soit le
résultat naturel de la situation et de l'esprit national des peuples.
Car je ne parle point ici d'une nation attaquée et qui défend son
indépendance. Nul doute que cette nation ne puisse réunir à l'ardeur
guerrière les plus hautes vertus; ou plutôt cette ardeur guerrière est
elle-même de toutes les vertus la plus haute. Mais il ne s'agit pas
alors de la guerre proprement dite, il s'agit de la défense légitime,
c'est-à-dire du patriotisme, de l'amour de la justice, de toutes les
affections nobles et sacrées.
Un peuple qui, sans être appelé à la défense de ses foyers, est porté
par sa situation ou son caractère national à des expéditions
belliqueuses et à des conquêtes, peut encore allier à l'esprit guerrier
la simplicité des moeurs, le dédain pour le luxe, la générosité, la
loyauté, la fidélité aux engagements, le respect pour l'ennemi
courageux, la pitié même, et les ménagements pour l'ennemi subjugué.
Nous voyons dans l'histoire ancienne et dans les annales du moyen-âge
ces qualités briller chez plusieurs nations, dont la guerre faisait
l'occupation presque habituelle.
Mais la situation présente des peuples européens permet-elle d'espérer
cet amalgame? L'amour de la guerre est-il dans leur caractère national?
résulte-t-il de leurs circonstances?
Si ces deux questions doivent se résoudre négativement, il s'ensuivra
que, pour porter de nos jours les nations à la guerre et aux conquêtes,
il faudra bouleverser leur situation, ce qui ne se fait jamais sans leur
infliger beaucoup de malheurs et dénaturer leur caractère, ce qui ne se
fait jamais sans leur donner beaucoup de vices.