FIN D'ADOLPHE.

QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LA TRAGÉDIE DE WALLSTEIN ET SUR LE THÉÂTRE

ALLEMAND.

La guerre de trente ans est une des époques les plus remarquables de

l'histoire moderne. Cette guerre éclata d'abord dans une ville de la

Bohême; mais elle s'étendit avec rapidité sur la plus grande partie de

l'Europe. Les opinions religieuses qui lui servaient de principe

changèrent de forme. La secte de Luther remplaça presque généralement

celle de Jean Huss; mais la mémoire du supplice atroce infligé à ce

dernier continua d'animer les esprits des novateurs, même après qu'ils

se furent écartés de sa doctrine.

La guerre de trente ans eut pour mobile, dans les peuples, le besoin

d'acquérir la liberté religieuse; dans les princes, le désir de

conserver leur indépendance politique. Après une longue et terrible

lutte, ces deux buts furent atteints. La paix de 1648 assura aux

protestants l'exercice de leur culte, et aux petits souverains de

l'Allemagne la jouissance et l'accroissement de leurs droits.

L'influence de la guerre de trente ans a subsisté jusqu'à notre siècle.

Le traité de Westphalie donna à l'empire germanique une constitution

très-compliquée; mais cette constitution, en divisant ce corps immense

en une foule de petites souverainetés particulières, valut à la nation

allemande, à quelques exceptions près, un siècle et demi de liberté

civile et d'administration douce et modérée. De cela seul, que trente

millions de sujets se trouvèrent répartis sous un assez grand nombre de

princes indépendants les uns des autres, et dont l'autorité, sans bornes

en apparence, était limitée de fait par la petitesse de leurs

possessions, il résulta pour ces trente millions d'hommes une existence

ordinairement paisible, une assez grande sécurité, une liberté

d'opinions presque complète, et la possibilité, pour la partie éclairée

de cette société, de se livrer à la culture des lettres, au

perfectionnement des arts, à la recherche de la vérité.

D'après cette influence de la guerre de trente ans, il n'est pas

étonnant qu'elle ait été l'un des objets favoris des travaux des

historiens et des poëtes de l'Allemagne. Ils se sont plu à retracer à la

génération actuelle, sous mille formes diverses, quelle avait été

l'énergie de ses ancêtres: et cette génération, qui recueillait dans le

calme le bénéfice de cette énergie qu'elle avait perdue, contemplait

avec curiosité, dans l'histoire et sur la scène, les hommes des temps

passés, dont la force, la détermination, l'activité, le courage,

revêtaient, aux yeux d'une race affaiblie, les annales germaniques de

tout le charme du merveilleux.

La guerre de trente ans est encore intéressante sous un autre point de

vue.

On a vu sans doute, depuis cette guerre, plusieurs monarques

entreprendre des expéditions belliqueuses et s'illustrer par la gloire

des armes; mais l'esprit militaire, proprement dit, est devenu toujours

plus étranger à l'esprit des peuples. L'esprit militaire ne peut exister

que lorsque l'état de la société est propre à le faire naître,

c'est-à-dire lorsqu'il y a un très-grand nombre d'hommes que le besoin,

l'inquiétude, l'absence de sécurité, l'espoir et la possibilité du

succès, l'habitude de l'agitation, ont jetés hors de leur assiette

naturelle. Ces hommes alors aiment la guerre pour la guerre, et ils la

cherchent en un lieu quand ils ne la trouvent pas dans un autre.

De nos jours, l'état militaire est toujours subordonné à l'autorité

politique. Les généraux ne se font obéir par les soldats qu'ils

commandent qu'en vertu de la mission qu'ils ont reçue de cette autorité:

ils ne sont point chefs d'une troupe à eux, soldée par eux, et prête à

les suivre sans qu'ils aient l'aveu d'aucun souverain. Au commencement

et jusqu'au milieu du XVIIe siècle, au contraire, on a vu des hommes,

sans autre mission que le sentiment de leurs talents et de leur courage,

tenir à leur solde des corps de troupes, réunir autour de leurs

étendards particuliers des guerriers qu'ils dominaient par le seul

ascendant de leur génie personnel, et tantôt se vendre avec leur petite

armée aux souverains qui les achetaient, tantôt essayer, le fer en main,

de devenir souverains eux-mêmes. Tel fut, dans la guerre de trente ans,

ce comte de Mansfeld, moins célèbre encore par quelques victoires, que

par l'habileté qu'il déploya sans cesse dans les revers. Tels furent,

bien qu'issus des maisons souveraines les plus illustres de l'Allemagne,

Christian de Brunswick et même Bernard de Weymar. Tel fut enfin

Wallstein, duc de Friedland, le héros des tragédies allemandes que je me

suis proposé de faire connaître au public.

Ce Wallstein, à la vérité, ne porta jamais les armes que pour la maison

d'Autriche; mais l'armée qu'il commandait était à lui, réunie en son

nom, payée par ses ordres, et avec les contributions qu'il levait sur

l'Allemagne, de sa propre autorité. Il négociait comme un potentat, du

sein de son camp, avec les monarques ennemis de l'empereur. Il voulut

enfin s'assurer, de droit, l'indépendance dont il jouissait de fait; et

s'il échoua dans son entreprise, il ne faut pas attribuer sa chute à

l'insuffisance des moyens dont il disposait, mais aux fautes que lui fit

commettre un mélange bizarre de superstition et d'incertitude.

L'espèce d'existence des généraux du XVIIe siècle donnait à leur

caractère une originalité dont nous ne pouvons plus avoir d'idée.

L'originalité est toujours le résultat de l'indépendance; à mesure que

l'autorité se concentre, les individus s'effacent. Toutes les pierres

taillées pour la construction d'une pyramide et façonnées pour la place

qu'elles doivent remplir prennent un extérieur uniforme. L'individualité

disparaît dans l'homme, en raison de ce qu'il cesse d'être un but, et de

ce qu'il devient un moyen. Cependant l'individualité peut seule inspirer

de l'intérêt, surtout aux nations étrangères; car les Français, comme je

le dirai tout à l'heure, se passent d'individualité dans les personnages

de leurs tragédies plus facilement que les Allemands et les Anglais. On

conçoit donc sans peine que les poëtes de l'Allemagne qui ont voulu

transporter sur la scène des époques de leur histoire, aient choisi de

préférence celles où les individus existaient le plus par eux-mêmes, et

se livraient avec le moins de réserve à leur caractère naturel. C'est

ainsi que Goëthe, l'auteur de _Werther_, a peint dans _Goetz de

Berlichingen_[1] la lutte de la chevalerie expirante contre l'autorité

de l'empire; et Schiller a de même voulu retracer, dans _Wallstein_, les

derniers efforts de l'esprit militaire, et cette vie indépendante et

presque sauvage des camps, à laquelle les progrès de la civilisation ont

fait succéder, dans les camps mêmes, l'uniformité, l'obéissance et la

discipline.

Schiller a composé trois pièces sur la conspiration et sur la mort de

Wallstein. La première est intitulée _le Camp de Wallstein_; la seconde,

_les Piccolomini_; la troisième, _la Mort de Wallstein._

L'idée de composer trois pièces qui se suivent et forment un grand

ensemble, est empruntée des Grecs, qui nommaient ce genre une trilogie.

Eschyle nous a laissé deux ouvrages pareils, son _Prométhée_ et ses

trois tragédies sur la famille d'Agamemnon. Le _Prométhée_ d'Eschyle

était, comme on sait, divisé en trois parties, dont chacune formait une

pièce à part. Dans la première, on voyait Prométhée, bienfaiteur des

hommes, leur apportant le feu du ciel, et leur faisant connaître les

éléments de la vie sociale. Dans la seconde, la seule qui soit venue

jusqu'à nous, Prométhée est puni par les dieux, jaloux des services

qu'il a rendus à l'espèce humaine. La troisième montrait Prométhée

délivré par Hercule, et réconcilié avec Jupiter.

Dans les trois tragédies qui se rapportent à la famille des Atrides, la

première a pour sujet la mort d'Agamemnon; la seconde, la punition de

Clytemnestre; la dernière, l'absolution d'Oreste par l'Aréopage. On voit

que, chez les Grecs, chacune des pièces qui composaient leurs trilogies

avait son action particulière, qui se terminait dans la pièce même.

Schiller a voulu lier plus étroitement entre elles les trois pièces de

son Wallstein. L'action ne commence qu'à la seconde, et ne finit qu'à la

troisième. _Le Camp_ est une espèce de prologue sans aucune action. On y

voit les moeurs des soldats, sous les tentes qu'ils habitent; les uns

chantent, les autres boivent, d'autres reviennent enrichis des

dépouilles du paysan. Ils se racontent leurs exploits; ils parlent de

leur chef, de la liberté qu'il leur accorde, des récompenses qu'il leur

prodigue. Les scènes se suivent sans que rien les enchaîne l'une à

l'autre; mais cette incohérence est naturelle; c'est un tableau mouvant,

où il n'y a ni passé, ni avenir. Cependant le génie de Wallstein préside

à ce désordre apparent. Tous les esprits sont pleins de lui; tous

célèbrent ses louanges, s'inquiètent des bruits répandus sur le

mécontentement de la cour, se jurent de ne pas abandonner le général qui

les protège. L'on aperçoit tous les symptômes d'une insurrection prête à

éclater, si le signal en est donné par Wallstein. On démêle en même

temps les motifs secrets qui, dans chaque individu, modifient son

dévoûment; les craintes, les soupçons, les calculs particuliers, qui

viennent croiser l'impulsion universelle. On voit ce peuple armé, en

proie à toutes les agitations populaires, entraîné par son enthousiasme,

ébranlé par ses défiances, s'efforçant de raisonner, et n'y parvenant

pas, faute d'habitude; bravant l'autorité, et mettant pourtant son

honneur à obéir à son chef; insultant à la religion, et recueillant avec

avidité toutes les traditions superstitieuses: mais toujours fier de sa

force, toujours plein de mépris pour toute autre profession que celle

des armes, ayant pour vertu le courage, et pour but, le plaisir du jour.

Il serait impossible de transporter sur notre théâtre cette singulière

production du génie, de l'exactitude, et je dirai même de l'érudition

allemande; car il a fallu de l'érudition pour rassembler en un corps

tous les traits qui distinguaient les armées du XVIIe siècle, et qui ne

conviennent plus à aucune armée moderne. De nos jours, dans les camps

comme dans les cités, tout est fixe, régulier, soumis. La discipline a

remplacé l'effervescence; s'il y a des désordres partiels, ce sont des

exceptions qu'on tâche de prévenir. Dans la guerre de trente ans, au

contraire, ces désordres étaient l'état permanent; et la jouissance

d'une liberté grossière et licencieuse, le dédommagement des dangers et

des fatigues.

La seconde pièce a pour titre _les Piccolomini_. Dans cette pièce

commence l'action; mais la pièce finit sans que l'action se termine. Le

noeud se forme, les caractères se développent, la dernière scène du

cinquième acte arrive, et la toile tombe. Ce n'est que dans la troisième

pièce, dans _la Mort de Wallstein_, que le poëte a placé le dénoûment.

Les deux premières ne sont donc en réalité qu'une exposition, et cette

exposition contient plus de quatre mille vers.

Les trois pièces de Schiller ne semblent pas pouvoir être représentées

séparément; elles le sont cependant en Allemagne. Les Allemands tolèrent

ainsi tantôt une pièce sans action, _le Camp de Wallstein_; tantôt une

action sans dénoûment, _les Piccolomini_; tantôt un dénoûment sans

exposition, _la Mort de Wallstein_.

En concevant le projet de faire connaître au public français cet ouvrage

de Schiller, j'ai senti qu'il fallait réunir en une seule les trois

pièces de l'original. Cette entreprise offrait beaucoup de difficultés;

une traduction, ou même une imitation exacte était impossible. Il aurait

fallu resserrer en deux mille vers, à peu près, ce que l'auteur allemand

a exprimé en neuf mille. Or, l'exemple de tous ceux qui ont voulu

traduire en alexandrins des poëtes étrangers, prouve que ce genre de

vers nécessite des circonlocutions continuelles. Le plus habile de nos

traducteurs en vers, l'abbé Delille, malgré son prodigieux talent, n'a

pu néanmoins vaincre tout à fait, sous ce rapport, la nature de notre

langue. Il a rendu fréquemment Virgile et Milton par des périphrases

très-élégantes et très-harmonieuses, mais beaucoup plus longues que

l'original. Boileau, en traduisant le commencement de l'Énéide, a mis

trois vers pour deux, comme le remarque M. de la Harpe, et pourtant il a

supprimé l'une des circonstances les plus essentielles dont l'auteur

latin avait voulu frapper l'esprit du lecteur.

J'aurais donc eu à lutter, dans une traduction, contre un premier

obstacle, et j'en aurais rencontré un second dans le sujet en lui-même.

Tout ce qui se rapporte à la guerre de trente ans, dont le théâtre a été

en Allemagne, est national pour les Allemands, et, comme tel, est connu

de tout le monde. Les noms de Wallstein, de Tilly, de Bernard de Weymar,

d'Oxenstiern, de Mansfeld, réveillent dans la mémoire de tous les

spectateurs des souvenirs qui n'existent point pour nous. De là

résultait pour Schiller la possibilité d'une foule d'allusions rapides

que ses compatriotes comprenaient sans peine, mais qu'en France personne

n'aurait saisies.

Il y a, en général, parmi nous, une certaine négligence de l'histoire

étrangère, qui s'oppose presque entièrement à la composition des

tragédies historiques, telles qu'on en voit dans les littératures

voisines. Les tragédies mêmes qui ont pour sujet des traits de nos

propres annales sont exposées à beaucoup d'obscurité. L'auteur des

_Templiers_ a dû ajouter à son ouvrage des notes explicatives, tandis

que Schiller, dans sa Jeanne d'Arc, sujet français qu'il présentait à un

public allemand, était sûr de rencontrer dans ses auditeurs assez de

connaissances pour le dispenser de tout commentaire. Les tragédies qui

ont eu le plus de succès en France sont ou purement d'invention, parce

qu'alors elles n'exigent que très-peu de notions préalables, ou tirées

soit de la mythologie grecque, soit de l'histoire romaine, parce que

l'étude de cette mythologie et de cette histoire fait partie de notre

première éducation.

La familiarité du dialogue tragique, dans les vers iambiques ou non

rimés des Allemands, eût encore été, pour un traducteur, une difficulté

très-grande. La langue de la tragédie allemande n'est point astreinte à

des règles aussi délicates, aussi dédaigneuses que la nôtre. La pompe

inséparable des alexandrins nécessite dans l'expression une certaine

noblesse soutenue. Les auteurs allemands peuvent employer, pour le

développement des caractères, une quantité de circonstances accessoires

qu'il serait impossible de mettre sur notre théâtre sans déroger à la

dignité requise; et cependant ces petites circonstances répandent dans

le tableau présenté de la sorte beaucoup de vie et de vérité. Dans le

_Goetz de Berlichingen_ de Goëthe, ce guerrier, assiégé dans son château

par une armée impériale, donne à ses soldats un dernier repas pour les

encourager. Vers la fin de ce repas, il demande du vin à sa femme, qui,

suivant les usages de ces temps, est à la fois la dame et la ménagère du

château. Elle lui répond à demi-voix qu'il n'en reste plus qu'une seule

cruche qu'elle a réservée pour lui. Aucune tournure poétique ne

permettrait de transporter ce détail sur notre théâtre; l'emphase des

paroles ne ferait que gâter le naturel de la situation, et ce qui est

touchant en allemand ne serait en français que ridicule. Il me semble

néanmoins facile de concevoir, malgré nos habitudes contraires, que ce

trait, emprunté de la vie commune, est plus propre que la description la

plus pathétique à faire ressortir la situation du héros de la pièce,

d'un vieux guerrier couvert de gloire, fier de ses droits héréditaires

et de son opulence antique, chef naguère de vassaux nombreux, maintenant

renfermé dans un dernier asile, et luttant avec quelques amis intrépides

et fidèles contre les horreurs de la disette et la vengeance de

l'empereur. Dans le _Gustave Vasa_ de Kotzebue, l'on voit Christiern, le

tyran de la Suède, tremblant dans son palais, qui est entouré par une

multitude irritée. Il se défie de ses propres gardes, de ses créatures

les plus dévouées, et force un vieux serviteur qui lui reste encore à

goûter le premier les mets qu'il lui apporte. Ce trait, exprimé dans le

dialogue le plus simple, et sans aucune pompe tragique, peint, selon

moi, mieux que tous les efforts du poëte n'auraient pu le faire, la

pusillanimité, la défiance et l'abjection du tyran demi-vaincu.

Schiller nous montre Jeanne d'Arc dénoncée par son père comme sorcière,

au milieu même de la fête destinée au couronnement de Charles VII,

qu'elle a replacé sur le trône de France. Elle est forcée de fuir; elle

cherche un asile loin du peuple qui la menace et de la cour qui

l'abandonne. Après une route longue et pénible, elle arrive dans une

cabane; la fatigue l'accable, la soif la dévore; un paysan, touché de

compassion, lui présente un peu de lait: au moment où elle le porte à

ses lèvres, un enfant, qui l'a regardée pendant quelques instants avec

attention, lui arrache la coupe, et s'écrie: C'est la sorcière

d'Orléans. Ce tableau, qu'il serait impossible de transporter sur la

scène française, fait toujours éprouver aux spectateurs un frémissement

universel; ils se sentent frappés à la fois, et de la proscription qui

poursuit, jusque dans les lieux les plus reculés, la libératrice d'un

grand empire, et de la disposition des esprits, qui rend cette

proscription plus inévitable et plus cruelle. De la sorte, les deux

choses importantes, l'époque et la situation, se retracent à

l'imagination d'un seul mot, par une circonstance purement accidentelle.

Les Allemands font un grand usage de ces moyens. Les rencontres

fortuites, l'arrivée de personnages subalternes, et qui ne tiennent

point au sujet, leur fournissent un genre d'effets que nous ne

connaissons point sur notre théâtre. Dans nos tragédies, tout se passe

immédiatement entre les héros et le public; les confidents sont toujours

soigneusement sacrifiés. Ils sont là pour écouter, quelquefois pour

répondre, et, de temps en temps, pour raconter la mort du héros, qui,

dans ce cas, ne peut pas nous en instruire lui-même. Mais il n'y a rien

de moral dans toute leur existence; toute réflexion, tout jugement, tout

dialogue entre eux leur est sévèrement interdit; il serait contraire à

la subordination théâtrale qu'ils excitassent le moindre intérêt. Dans

les tragédies allemandes, indépendamment des héros et de leurs

confidents, qui, comme on vient de le voir, ne sont que des machines

dont la nécessité nous fait pardonner l'invraisemblance, il y a, sur un

second plan, une seconde espèce d'acteurs, spectateurs eux-mêmes, en

quelque sorte, de l'action principale, qui n'exerce sur eux qu'une

influence très-indirecte. L'impression que produit sur cette classe de

personnages la situation des personnages principaux m'a paru souvent

ajouter à celle qu'en reçoivent les spectateurs proprement dits. Leur

opinion est, pour ainsi dire, devancée et dirigée par un public

intermédiaire, plus voisin de ce qui se passe, et non moins impartial

qu'eux.

Tel devait être, à peu près, si je ne me trompe, l'effet des choeurs dans

les tragédies grecques. Ces choeurs portaient un jugement sur les

sentiments et les actions des rois et des héros, dont ils contemplaient

les crimes et les misères. Il s'établissait, par ce jugement, une

correspondance morale entre la scène et le parterre, et ce dernier

devait trouver quelque jouissance à voir décrites et définies, dans un

langage harmonieux, les émotions qu'il éprouvait.

Je n'ai vu qu'une seule fois une pièce dans laquelle on avait tenté

d'introduire les choeurs des anciens. C'était la _Fiancée de Messine_,

toujours de Schiller. Je m'y étais rendu avec beaucoup de préjugés

contre cette imitation de l'antique. Néanmoins ces maximes générales

exprimées par le peuple, et qui prenaient plus de vérité et plus de

chaleur, parce qu'elles lui paraissaient suggérées par la conduite de

ses chefs et par les malheurs qui rejaillissaient sur lui-même; cette

opinion publique, personnifiée en quelque sorte, et qui allait chercher

au fond de mon coeur mes propres pensées, pour me les présenter avec plus

de précision, d'élégance et de force; cette pénétration de poëte, qui

devinait ce que je devais sentir, et donnait un corps à ce qui n'était

en moi qu'une rêverie vague et indéterminée, me firent éprouver un genre

de satisfaction dont je n'avais pas encore eu l'idée.

L'introduction des choeurs dans la tragédie n'a point eu cependant de

succès en Allemagne. Il est probable qu'on y a renoncé à cause des

embarras de l'exécution. Il faudrait des acteurs très-exercés pour qu'un

certain nombre d'entre eux, parlant et gesticulant tous en même temps,

ne produisissent pas une confusion voisine du ridicule[2]. Schiller,

d'ailleurs, dans sa tentative, avait dénaturé le choeur des anciens. Il

n'avait pas osé le laisser aussi étranger à l'action qu'il l'est dans

les meilleures tragédies de l'antiquité, celles de Sophocle: car je ne

parle pas ici des choeurs d'Euripide, de ce poëte admirable, sans doute,

par son talent dans la sensibilité et dans l'ironie, mais prétentieux,

déclamateur, ambitieux d'effets, et qui, par ses défauts et même par ses

beautés, ravit le premier à la tragédie grecque la noble simplicité qui

la distinguait. Schiller, pour se rapprocher du goût de son siècle,

avait cru devoir diviser le choeur en deux moitiés, dont chacune était

composée des partisans des deux héros, qui, dans sa pièce, se disputent

la main d'une femme. Il avait, par ce ménagement mal entendu, dépouillé

le choeur de l'impartialité qui donne à ses paroles du poids et de la

solennité.

Le choeur ne doit jamais être que l'organe, le représentant du peuple

entier; tout ce qu'il dit doit être une espèce de retentissement sombre

et imposant du sentiment général. Rien de ce qui est passionné ne peut

lui convenir, et dès que l'on imagine de lui faire jouer un rôle et

prendre un parti dans la pièce même, on le dénature, et son effet est

manqué.

Mais si les Allemands ont rejeté l'introduction des choeurs dans leurs

tragédies, celle d'une quantité de personnages subalternes qui arrivent

d'une manière naturelle, bien qu'accidentelle, sur la scène, remplace, à

beaucoup d'égards, comme nous l'avons observé précédemment, l'usage des

choeurs. Pour nous en convaincre, il ne faut qu'examiner ce qu'a fait

Schiller dans son _Guillaume Tell_, et rechercher ce qu'aurait fait un

poëte grec traitant la même situation. Tell, échappé aux poursuites de

Gessler, a gravi la cime d'un rocher sauvage qui domine sur une route

par laquelle Gessler doit passer. Le paysan suisse attend son ennemi,

tenant en main l'arc et les flèches qui, après avoir servi l'amour

paternel, doivent maintenant servir la vengeance. Il se retrace, dans un

monologue, la tranquillité et l'innocence de sa vie précédente. Il

s'étonne lui-même de se voir jeté tout à coup par la tyrannie hors de

l'existence obscure et paisible que le sort semblait lui avoir destinée.

Il recule devant l'action qu'il se trouve forcé de commettre. Ses mains,

encore pures, frémissent d'avoir à se rougir même du sang d'un coupable.

Il le faut cependant, il le faut pour sauver sa vie, celle de son fils,

celle de tous les objets de son affection. Nul doute que, dans une

tragédie grecque, le choeur n'eût alors pris la parole, pour réduire en

maximes les sentiments qui se pressent en foule dans l'âme du

spectateur. Schiller, n'ayant pas cette ressource, y supplée par

l'arrivée d'une noce champêtre qui passe, au son des instruments, près

des lieux où Tell est caché. Le contraste de la gaîté de cette troupe

joyeuse et de la situation de Guillaume Tell suggère à l'instant au

spectateur toutes les réflexions que le choeur aurait exprimées.

Guillaume Tell est de la même classe que ces hommes qui marchent ainsi

dans l'insouciance. Il est pauvre, inconnu, laborieux, innocent comme

eux. Comme eux, il paraissait n'avoir rien à craindre d'un pouvoir élevé

si fort au-dessus de lui, et son obscurité pourtant ne lui a pas servi

d'asile. Le choeur des Grecs eût développé cette vérité dans un langage

sententieux et poétique. La tragédie allemande la fait ressortir avec

non moins de force par l'apparition d'une troupe de personnages

étrangers à l'action, et qui n'ont avec elle aucun rapport ultérieur.

D'autres fois, ces personnages secondaires servent à développer d'une

manière piquante et profonde les caractères principaux. Werner, connu,

même en France, par le succès mérité de sa tragédie de _Luther_, et qui

réunit au plus haut degré deux qualités inconciliables en apparence,

l'observation spirituelle et souvent plaisante du coeur humain, et une

mélancolie enthousiaste et rêveuse, Werner, dans son _Attila_, présente

à nos regards la cour nombreuse de Valentinien, se livrant aux danses,

aux concerts, à tous les plaisirs, tandis que le fléau de Dieu est aux

portes de Rome. On voit le jeune empereur et ses favoris n'ayant d'autre

soin que de repousser les nouvelles fâcheuses qui pourraient interrompre

leurs amusements, prenant la vérité pour un indice de malveillance, la

prévoyance pour un acte de sédition, ne considérant comme des sujets

fidèles que ceux qui nient les faits dont la connaissance les

importunerait, et pensant faire reculer ces faits en n'écoutant pas ceux

qui les rapportent. Cette insouciance, mise sous les yeux du spectateur,

le frappe beaucoup plus qu'un simple récit n'aurait pu le faire.

Je suis loin de recommander l'introduction de ces moyens dans nos

tragédies. L'imitation des tragiques allemands me semblerait

très-dangereuse pour les tragiques français. Plus les écrivains d'une

nation ont pour but exclusif de faire effet, plus ils doivent être

assujettis à des règles sévères. Sans ces règles, ils multiplieraient,

pour arriver à leur but, des tentatives dans lesquelles ils

s'écarteraient toujours davantage de la vérité, de la nature et du goût.

C'est en France qu'a été inventée cette maxime, qu'il valait mieux

frapper fort que juste. Contre un pareil principe, il faut des règles

fixes, qui empêchent les écrivains de frapper tellement fort qu'ils ne

frappent plus juste du tout. Toutes les fois que les tragiques français

ont voulu transporter sur notre théâtre des moyens empruntés des

théâtres étrangers, ils ont été plus prodigues de ces moyens, plus

bizarres, plus exagérés dans leur usage, que les étrangers qu'ils

imitaient. Je pense donc que c'est sagement et avec raison que nous

avons refusé à nos écrivains dramatiques la liberté que les Allemands et

les Anglais accordent aux leurs, celle de produire des effets variés par

la musique, les rencontres fortuites, la multiplicité des acteurs, le

changement des lieux, et même les spectres, les prodiges et les

échafauds. Comme il est beaucoup plus facile de faire effet par de

telles ressources que par les situations, les sentiments et les

caractères, il serait à craindre, si ces ressources étaient admises, que

nous ne vissions bientôt plus sur notre théâtre que des échafauds, des

combats, des fêtes, des spectres et des changements de décoration.

Il y a dans le caractère des Allemands une fidélité, une candeur, un

scrupule, qui retiennent toujours l'imagination dans de certaines

bornes. Leurs écrivains ont une conscience littéraire qui leur donne

presque autant le besoin de l'exactitude historique et de la

vraisemblance morale que celui des applaudissements du public. Ils ont

dans le coeur une sensibilité naturelle et profonde qui se plaît à la

peinture des sentiments vrais. Ils y trouvent une telle jouissance,

qu'ils s'occupent beaucoup plus de ce qu'ils éprouvent que de l'effet

qu'ils produisent. En conséquence, tous leurs moyens extérieurs, quelque

multipliés qu'ils paraissent, ne sont que des accessoires. Mais en

France, où l'on ne perd jamais le public de vue, en France, où l'on ne

parle, n'écrit et n'agit que pour les autres, les accessoires pourraient

bien devenir le principal. En interdisant à nos poëtes des moyens de

succès trop faciles, on les force à tirer un meilleur parti des

ressources qui leur restent et qui sont bien supérieures, le

développement des caractères, la lutte des passions, la connaissance, en

un mot, du coeur humain. J'ai cru devoir observer les règles de notre

théâtre, même dans un ouvrage destiné à faire connaître le théâtre

allemand, et j'ai supprimé beaucoup de petits incidents de la nature de

ceux dont j'ai parlé ci-dessus.

J'ai retranché, par exemple, une assez longue scène entre les généraux,

après un festin durant lequel Tersky leur a fait signer l'engagement de

rester fidèles à Wallstein, contre la volonté même de la cour. Cette

scène, dans laquelle Tersky, pour les amener à son but, leur rappelle

tous les bienfaits qu'ils ont reçus de leur chef, bienfaits dont

l'énumération seule forme un tableau piquant de l'état de cette armée,

de son indiscipline, de son exigence et de l'esprit d'égalité qui se

combinait alors avec l'esprit militaire; cette scène, dis-je, est d'une

originalité remarquable, et d'une grande vérité locale; mais elle ne

pouvait être rendue qu'avec des expressions que notre style tragique

repousse. Elle introduisait d'ailleurs une foule d'acteurs qui ne

contribuaient point à la marche de l'action, et ne reparaissaient plus

dans le cours de la pièce.

J'ai renoncé de même, mais avec plus de regret, à traduire ou à imiter

une autre scène, dans laquelle Wallstein, commençant à se déshabiller

sur le théâtre pour aller prendre du repos, voit se casser tout à coup

la chaîne à laquelle est suspendu l'ordre de la Toison-d'Or. Cette

chaîne était le premier présent que Wallstein eût reçu de l'empereur,

alors archiduc, dans la guerre du Frioul, lorsque tous deux, à l'entrée

de la vie, étaient unis par une affection que rien ne semblait devoir

troubler. Wallstein tient en main les fragments de cette chaîne brisée.

Il se retrace toute l'histoire de sa jeunesse; des souvenirs mêlés de

remords l'assiégent; il éprouve une crainte vague; son bonheur lui avait

paru longtemps attaché à la conservation de ce premier don d'une amitié

maintenant abjurée. Il en contemple tristement les débris. Il les

rejette enfin loin de lui avec effort. «Je marche, s'écrie-t-il, dans

une carrière opposée. La force de ce talisman n'existe plus.»

Le spectateur, qui sait que le poignard est suspendu sur la tête du

héros, reçoit une impression très-profonde de ce présage que Wallstein

méconnaît, et des paroles qui lui échappent, sans qu'il les comprenne.

Ce genre d'effet tient à la disposition du coeur de l'homme, qui, dans

toutes ses émotions de frayeur, d'attendrissement ou de pitié, est

toujours ramené à ce que nous appelons la superstition, par une force

mystérieuse dont il ne peut s'affranchir. Beaucoup de gens n'y voient

qu'une faiblesse puérile. Je suis tenté, je l'avoue, d'avoir du respect

pour tout ce qui prend sa source dans la nature.

Une suppression plus importante à laquelle je me suis condamné, c'est

celle de plusieurs scènes dans lesquelles Schiller faisait paraître de

simples soldats, les uns au milieu de la révolte, et que Wallstein

s'efforçait de ramener à son parti, les autres, qu'un général gagné par

la cour engageait à assassiner Wallstein.

Les scènes des assassins de Banco, dans Macbeth, sont frappantes par

leur laconisme et leur énergie; celles des assassins de Wallstein ont un

autre genre de mérite. La manière dont Schiller développe les motifs

qu'on leur présente, et gradue l'effet que produisent sur eux ces

motifs; la lutte qui a lieu dans ces âmes farouches entre l'attachement

et l'avidité; l'adresse avec laquelle celui qui veut les séduire

proportionne ses arguments à leur intelligence grossière, et leur fait

du crime un devoir, et de la reconnaissance un crime; leur empressement

à saisir tout ce qui peut les excuser à leurs propres yeux, lorsqu'ils

se sont déterminés à verser le sang de leur général; le besoin qu'on

aperçoit, même dans ces coeurs corrompus, de se faire illusion à

eux-mêmes, et de tromper leur propre conscience en couvrant d'une

apparence de justice l'attentat qu'ils vont exécuter; enfin le

raisonnement qui les décide, et qui décide, dans tant de situations

différentes, tant d'hommes qui se croient honnêtes, à commettre des

actions que leur sentiment intérieur condamne, parce qu'à leur défaut

d'autres s'en rendraient les instruments, tout cela est d'un grand

effet, tant moral que dramatique. Mais le langage de ces assassins est

vulgaire, comme leur état et leurs sentiments. Leur prêter des

expressions relevées, c'eût été manquer à la vérité des caractères, et

dans ce cas la noblesse du dialogue serait devenue une inconvenance.

J'avais essayé de mettre en récit ce que Schiller a mis en action. Je

m'étais appliqué surtout à faire ressortir l'idée principale, la

considération décisive, qui impose silence à toutes les objections, et

l'emporte sur tous les scrupules. Buttler, après avoir raconté ses

efforts pour convaincre ses complices, finissait par ces vers:

Lorsque je leur ai dit que, s'offrant à leur place,

D'autres briguaient déjà mon choix comme une grâce,

Que le prix était prêt, que d'autres, cette nuit,

De leur fidélité recueilleraient le fruit,

Chacun a regardé son plus proche complice;

Leurs yeux brillaient d'espoir, d'envie et d'avarice;

D'une sombre rougeur leurs fronts se sont couverts;

Ils répétaient tout bas: d'autres se sont offerts.

Mais j'ai senti bientôt que je tomberais dans une invraisemblance

qu'aucun détail ne rendrait excusable. Buttler, cherchant à faire

partager à Isolan son projet d'assassinat, ne pouvait, sans absurdité,

s'étendre avec complaisance sur la bassesse et l'avidité de ceux qu'il

avait choisis pour remplir ses vues.

L'obligation de mettre en récit ce que, sur d'autres théâtres, on

pourrait mettre en action, est un écueil dangereux pour les tragiques

français. Ces récits ne sont presque jamais placés naturellement. Celui

qui raconte n'est point appelé par sa situation ou son intérêt à

raconter de la sorte. Le poëte, d'ailleurs, se trouve entraîné

invinciblement à rechercher des détails d'autant moins dramatiques

qu'ils sont plus pompeux. On a relevé mille fois l'inconvenance du

superbe récit de Théramène dans Phèdre. Racine ne pouvant, comme

Euripide, présenter aux spectateurs Hippolyte déchiré, couvert de sang,

brisé par sa chute, et dans les convulsions de la douleur et de

l'agonie, a été forcé de faire raconter sa mort; et cette nécessité l'a

conduit à blesser, dans le récit de cet événement terrible, et la

vraisemblance et la nature, par une profusion de détails poétiques, sur

lesquels un ami ne peut s'étendre, et qu'un père ne peut écouter.

Les retranchements dont je viens de parler, une foule d'autres dont

l'indication serait trop longue, plusieurs additions qui m'ont semblé

nécessaires, font que l'ouvrage que je présente au public n'est

nullement une traduction. Il n'y a pas, dans les trois tragédies de

Schiller, une seule scène que j'aie conservée en entier. Il y en a

quelques-unes dans ma pièce dont l'idée même n'est pas dans Schiller. Il

y a quarante-huit acteurs dans l'original allemand, il n'y en a que

douze dans mon ouvrage. L'unité de temps et de lieu, que j'ai voulu

observer, quoique Schiller s'en fût écarté, suivant l'usage de son pays,

m'a forcé à tout-bouleverser et à tout refondre.

Je ne veux point entrer ici dans un examen approfondi de la règle des

unités. Elles ont certainement quelques-uns des inconvénients que les

nations étrangères leur reprochent. Elles circonscrivent les tragédies,

surtout historiques, dans un espace qui en rend la composition

très-difficile. Elles forcent le poëte à négliger souvent, dans les

événements et les caractères, la vérité de la gradation, la délicatesse

des nuances: ce défaut domine dans presque toutes les tragédies de

Voltaire; car l'admirable génie de Racine a été vainqueur de cette

difficulté comme de tant d'autres. Mais à la représentation des pièces

de Voltaire, on aperçoit fréquemment des lacunes, des transitions trop

brusques. On sent que ce n'est pas ainsi qu'agit la nature. Elle ne

marche point d'un pas si rapide; elle ne saute pas de la sorte les

intermédiaires.

Cependant, malgré les gênes qu'elles imposent et les fautes qu'elles

peuvent occasionner, les unités me semblent une loi sage. Les

changements de lieu, quelque adroitement qu'ils soient effectués,

forcent le spectateur à se rendre compte de la transposition de la

scène, et détournent ainsi une partie de son attention de l'intérêt

principal: après chaque décoration nouvelle, il est obligé de se

remettre dans l'illusion dont on l'a fait sortir. La même chose lui

arrive lorsqu'on l'avertit du temps qui s'est écoulé d'un acte à

l'autre. Dans les deux cas, le poëte reparait, pour ainsi dire, en avant

des personnages, et il y a une espèce de prologue ou de préface

sous-entendue, qui nuit à la continuité de l'impression.

En me conformant aux règles de notre théâtre pour les unités, pour le

style tragique, pour la dignité de la tragédie, j'ai voulu rester fidèle

au système allemand sur un article plus essentiel.

Les Français, même dans celles de leurs tragédies qui sont fondées sur

la tradition ou sur l'histoire, ne peignent qu'un fait ou une passion.

Les Allemands, dans les leurs, peignent une vie entière et un caractère

entier.

Quand je dis qu'ils peignent une vie entière, je ne veux pas dire qu'ils

embrassent dans leurs pièces toute la vie de leurs héros; mais ils n'en

omettent aucun événement important, et la réunion de ce qui se passe sur

la scène et de ce que le spectateur apprend par des récits ou par des

allusions, forme un tableau complet, d'une scrupuleuse exactitude.

Il en est de même du caractère. Les Allemands n'écartent de celui de

leurs personnages rien de ce qui constituait leur individualité. Ils

nous les présentent avec leurs faiblesses, leurs inconséquences, et

cette mobilité ondoyante qui appartient à la nature humaine et qui forme

les êtres réels.

Les Français ont un besoin d'unité qui leur fait suivre une autre route.

Ils repoussent des caractères tout ce qui ne sert pas à faire ressortir

la passion qu'ils veulent peindre: ils suppriment de la vie antérieure

de leurs héros tout ce qui ne s'enchaîne pas nécessairement au fait

qu'ils ont choisi.

Qu'est-ce que Racine nous apprend sur Phèdre? Son amour pour Hippolyte,

mais nullement son caractère personnel, indépendamment de cet amour.

Qu'est-ce que le même poëte nous fait connaître d'Oreste? Son amour pour

Hermione. Les fureurs de ce prince ne viennent que des cruautés de sa

maîtresse. On le voit à chaque instant prêt à s'adoucir, pour peu

qu'Hermione lui donne quelque espérance. Ce meurtrier de sa mère paraît

même avoir tout à fait oublié le forfait qu'il a commis. Il n'est occupé

que de sa passion: il parle, après son parricide, de son innocence qui

lui pèse; et si, lorsqu'il a tué Pyrrhus, il est poursuivi par les

furies, c'est que Racine a trouvé, dans la tradition mythologique,

l'occasion d'une scène superbe, mais qui ne tient point à son sujet, tel

qu'il l'a traité.

Ceci n'est point une critique. _Andromaque_ est l'une des pièces les

plus parfaites qui existent chez aucun peuple; et Racine, ayant adopté

le système français, a dû écarter, autant qu'il le pouvait, de l'esprit

du spectateur, le souvenir du meurtre de Clytemnestre. Ce souvenir était

inconciliable avec un amour pareil à celui d'Oreste pour Hermione. Un

fils couvert du sang de sa mère, et ne songeant qu'à sa maîtresse,

aurait produit un effet révoltant; Racine l'a senti, et, pour éviter

plus sûrement cet écueil, il a supposé qu'Oreste n'était allé en Tauride

qu'afin de se délivrer par la mort de sa passion malheureuse.

L'isolement dans lequel le système français présente le fait qui forme

le sujet, et la passion qui est le mobile de chaque tragédie, a

d'incontestables avantages.

En dégageant le fait que l'on a choisi de tous les faits antérieurs, on

porte plus directement l'intérêt sur un objet unique. Le héros est plus

dans la main du poëte qui s'est affranchi du passé; mais il y a

peut-être aussi une couleur un peu moins réelle, parce que l'art ne peut

jamais suppléer entièrement à la vérité, et que le spectateur, lors même

qu'il ignore la liberté que l'auteur a prise, est averti, par je ne sais

quel instinct, que ce n'est pas un personnage historique, mais un héros

factice, une créature d'invention qu'on lui présente.

En ne peignant qu'une passion, au lieu d'embrasser tout un caractère

individuel, on obtient des effets plus constamment tragiques, parce que

les caractères individuels, toujours mélangés, nuisent à l'unité de

l'impression. Mais la vérité y perd peut-être encore. On se demande ce

que seraient les héros qu'on voit, s'ils n'étaient dominés par la

passion qui les agite, et l'on trouve qu'il ne resterait dans leur

existence que peu de réalité. D'ailleurs, il y a bien moins de variété

dans les passions propres à la tragédie que dans les caractères

individuels tels que les crée la nature. Les caractères sont

innombrables. Les passions théâtrales sont en petit nombre.

Sans doute l'admirable génie de Racine, qui triomphe de toutes les

entraves, met de la diversité dans cette uniformité même. La jalousie de

Phèdre n'est pas celle d'Hermione, et l'amour d'Hermione n'est pas celui

de Roxane. Cependant la diversité me semble plutôt encore dans la

passion que dans le caractère de l'individu.

Il y a bien peu de différence entre les caractères d'Aménaïde et

d'Alzire. Celui de Polyphonte convient à presque tous les tyrans mis sur

notre théâtre; tandis que celui de Richard III, dans Shakespeare, ne

convient qu'à Richard III. Polyphonte n'a que des traits généraux,

exprimés avec art, mais qui n'en font point un être distinct, un être

individuel. Il a de l'ambition, et, pour son ambition, de la cruauté et

de l'hypocrisie. Richard III réunit à ces vices, qui sont de nécessité

dans son rôle, beaucoup de choses qui ne peuvent appartenir qu'à lui

seul. Son mécontentement contre la nature, qui, en lui donnant une

figure hideuse et difforme, semble l'avoir condamné à ne jamais inspirer

d'amour; ses efforts pour vaincre un obstacle qui l'irrite, sa

coquetterie avec les femmes, son étonnement de ses succès auprès

d'elles, le mépris qu'il conçoit pour des êtres si faciles à séduire,

l'ironie avec laquelle il manifeste ce mépris, tout le rend un être

particulier. Polyphonte est un genre; Richard III un individu.

Pour faire de Wallstein un personnage tragique à la manière française,

il aurait suffi de fondre ensemble de l'ambition et des remords. Mais je

me suis proposé, à l'exemple de Schiller, de peindre Wallstein à peu

près tel qu'il était, ambitieux à la vérité, mais en même temps

superstitieux, inquiet, incertain, jaloux des succès des étrangers dans

sa patrie, lors même que leurs succès favorisaient ses propres

entreprises, et marchant souvent contre son but, en se laissant

entraîner par son caractère.

Je n'ai pas même voulu supprimer son penchant pour l'astrologie, bien

que les lumières de notre siècle puissent faire regarder comme hasardée

la tentative de revêtir d'une teinte tragique cette superstition. Nous

n'envisageons guère en France la superstition que de son côté ridicule.

Elle a cependant ses racines dans le coeur de l'homme, et la philosophie

elle-même, lorsqu'elle s'obstine à n'en pas tenir compte, est

superficielle et présomptueuse. La nature n'a point fait de l'homme un

être isolé, destiné seulement à cultiver la terre et à la peupler, et

n'ayant, avec tout ce qui n'est pas de son espèce, que les rapports

arides et fixes que l'utilité l'invite à établir entre eux et lui. Une

grande correspondance existe entre tous les êtres moraux et physiques.

Il n'y a personne, je le pense, qui, laissant errer ses regards sur un

horizon sans bornes, ou se promenant sur les rives de la mer que

viennent battre les vagues, ou levant les yeux vers le firmament parsemé

d'étoiles, n'ait éprouvé une sorte d'émotion qu'il lui était impossible

d'analyser ou de définir. On dirait que des voix descendent du haut des

cieux, s'élancent de la cime des rochers, retentissent dans les torrents

ou dans les forêts agitées, sortent des profondeurs des abîmes. Il

semble y avoir je ne sais quoi de prophétique dans le vol pesant du

corbeau, dans les cris funèbres des oiseaux de la nuit, dans les

rugissements éloignés des bêtes sauvages. Tout ce qui n'est pas

civilisé, tout ce qui n'est pas soumis à la domination artificielle de

l'homme, répond à son coeur. Il n'y a que les choses qu'il a façonnées

pour son usage qui soient muettes, parce qu'elles sont mortes. Mais ces

choses mêmes, lorsque le temps anéantit leur utilité, reprennent une vie

mystique. La destruction les remet, en passant sur elles, en rapport

avec la nature. Les édifices modernes se taisent, mais les ruines

parlent. Tout l'univers s'adresse à l'homme dans un langage ineffable

qui se fait entendre dans l'intérieur de son âme, dans une partie de son

être inconnue à lui-même, et qui tient à la fois des sens et de la

pensée. Quoi de plus simple que d'imaginer que cet effort de la nature

pour pénétrer en nous n'est pas sans une mystérieuse signification?

Pourquoi cet ébranlement intime, qui paraît nous révéler ce que nous

cache la vie commune, serait-il à la fois sans cause et sans but? La

raison, sans doute, ne peut l'expliquer. Lorsqu'elle l'analyse, il

disparaît; mais il est, par là même, essentiellement du domaine de la

poésie. Consacré par elle, il trouve dans tous les coeurs des cordes qui

lui répondent. Le sort annoncé par les astres, les pressentiments, les

songes, les présages, ces ombres de l'avenir qui planent autour de nous,

souvent non moins funèbres que les ombres du passé, sont de tous les

pays, de tous les temps, de toutes les croyances. Quel est celui qui,

lorsqu'un grand intérêt l'anime, ne prête pas en tremblant l'oreille à

ce qu'il croit la voix de la destinée? Chacun, dans le sanctuaire de sa

pensée, s'explique cette voix comme il le peut; chacun s'en tait avec

les autres, parce qu'il n'y a point de paroles pour mettre en commun ce

qui jamais n'est qu'individuel.

J'ai donc cru devoir conserver dans le caractère de Wallstein une

superstition qu'il avait en commun avec presque tous les hommes

remarquables de son siècle.

J'aurais voulu pouvoir rendre avec la même fidélité le caractère de

Thécla, tel qu'il est tracé dans la pièce allemande. Ce caractère excite

en Allemagne un enthousiasme universel; et il est difficile de lire

l'ouvrage de Schiller, dans sa langue originale, sans partager cet

enthousiasme. Mais en France je ne crois pas que ce caractère eût obtenu

l'approbation du public. L'admiration dont il est l'objet chez les

Allemands tient à leur manière de considérer l'amour, et cette manière

est très-différente de la nôtre. Nous n'envisageons l'amour que comme

une passion de la même nature que toutes les passions humaines,

c'est-à-dire ayant pour effet d'égarer notre raison, ayant pour but de

nous procurer des jouissances. Les Allemands voient dans l'amour quelque

chose de religieux, de sacré, une émanation de la divinité même, un

accomplissement de la destinée de l'homme sur cette terre, un lien

mystérieux et tout-puissant entre deux âmes qui ne peuvent exister que

l'une pour l'autre. Sous le premier point de vue, l'amour est commun à

l'homme et aux animaux; sous le second, il est commun à l'homme et à

Dieu.

Il en résulte que beaucoup de choses qui nous paraissent des

inconvenances, parce que nous n'y apercevons que les suites d'une

passion, semblent aux Allemands légitimes et même respectables, parce

qu'ils croient y reconnaître l'action d'un sentiment céleste.

Il y a de la vérité dans ces deux manières de voir; mais suivant qu'on

adopte l'une ou l'autre, l'amour doit occuper, dans la poésie comme dans

la morale, une place différente.

Lorsque l'amour n'est qu'une passion, comme sur la scène française, il

ne peut intéresser que par sa violence et son délire. Les transports des

sens, les fureurs de la jalousie, la lutte des désirs contre les

remords, voilà l'amour tragique en France. Mais lorsque l'amour, au

contraire, est, comme dans la poésie allemande, un rayon de la lumière

divine qui vient échauffer et purifier le coeur, il a tout à la fois

quelque chose de plus calme et de plus fort: dès qu'il paraît, on sent

qu'il domine tout ce qui l'entoure. Il peut avoir à combattre les

circonstances, mais non les devoirs, car il est lui-même le premier des

devoirs, et il garantit l'accomplissement de tous les autres. Il ne peut

conduire à des actions coupables, il ne peut descendre au crime, ni même

à la ruse, car il démentirait sa nature, et cesserait d'être lui. Il ne

peut céder aux obstacles; il ne peut s'éteindre, car son essence est

immortelle. Il ne peut que retourner dans le sein de son créateur.

C'est ainsi que l'amour de Thécla est représenté dans la pièce de

Schiller. Thécla n'est point une jeune fille ordinaire, partagée entre

l'inclination qu'elle ressent pour un jeune homme et sa soumission

envers son père; déguisant ou contenant le sentiment qui la domine,

jusqu'à ce qu'elle ait obtenu le consentement de celui qui a le droit de

disposer de sa main; effrayée des obstacles qui menacent son bonheur;

enfin, éprouvant elle-même et donnant au spectateur une impression

d'incertitude sur le résultat de son amour, et sur le parti qu'elle

prendra si elle est trompée dans ses espérances. Thécla est un être que

son amour a élevé au-dessus de la nature commune, un être dont il est

devenu toute l'existence, dont il a fixé toute la destinée. Elle est

calme, parce que sa résolution ne peut être ébranlée; elle est

confiante, parce qu'elle ne peut s'être trompée sur le coeur de son

amant; elle a quelque chose de solennel, parce que l'on sent qu'il y a

en elle quelque chose d'irrévocable; elle est franche, parce que son

amour n'est pas une partie de sa vie, mais sa vie entière. Thécla, dans

la pièce de Schiller, est sur un plan tout différent de celui où est

placé le reste des personnages. C'est un être pour ainsi dire aérien,

qui plane sur cette foule d'ambitieux, de traîtres, de guerriers

farouches, que des intérêts ardents et positifs poussent les uns contre

les autres. On sent que cette créature lumineuse et presque surnaturelle

est descendue de la sphère éthérée, et doit bientôt remonter vers sa

patrie. Sa voix si douce, à travers le bruit des armes; sa forme

délicate, au milieu de ces hommes tout couverts de fer; la pureté de son

âme, opposée à leurs calculs avides; son calme céleste qui contraste

avec leurs agitations, remplissent le spectateur d'une émotion constante

et mélancolique, telle que ne la fait ressentir nulle tragédie

ordinaire.

Aucun des personnages de femmes que nous voyons sur la scène française

n'en peut donner l'idée. Nos héroïnes passionnées, Alzire, Aménaïde,

Adélaïde du Guesclin, ont quelque chose de mâle; on sent qu'elles sont

de force à combattre contre les événements, contre les hommes, contre le

malheur. On n'aperçoit aucune disproportion entre leur destinée et la

vigueur dont elles sont douées. Nos héroïnes tendres, Monime, Bérénice,

Esther, Atalide, sont pleines de douceur et de grâce, mais ce sont des

femmes faibles et timides; les événements peuvent les dompter. Le

sacrifice de leurs sentiments n'est point présenté comme impossible.

Bérénice se résigne à vivre sans Titus; Monime à épouser Mithridate;

Atalide à voir Bazajet s'unir à Roxane; Esther n'aime point Assuérus.

Les héroïnes de Voltaire luttent contre les obstacles; celles de Racine

leur cèdent, parce que les unes et les autres sont de la même nature que

tout ce qui les entoure. Thécla ne peut lutter ni céder: elle aime et

elle attend. Son sort est fixé: elle ne peut en avoir un autre; mais

elle ne peut pas non plus le conquérir, en le disputant contre les

hommes. Elle n'a point d'armes contre eux; sa force est tout intérieure.

Par-là même, son sentiment l'affranchit de toutes les convenances que

prescrit la morale que nous sommes habitués à voir sur la scène.

Thécla n'observe aucun des déguisements imposés à nos héroïnes; elle ne

couvre d'aucun voile son amour profond, exclusif et pur; elle en parle

sans réserve à son amant. «Où serait, lui dit-elle, la vérité sur la

terre, si tu ne l'apprenais par ma bouche?» Elle n'annonce point qu'elle

fasse dépendre ses espérances de l'aveu de son père. On prévoit même que

s'il la refuse elle ne se croira pas coupable de lui résister: son amour

l'occupe et l'absorbe tout entière; elle n'existe que pour le sentiment

qui remplit toute son âme. Elle est si loin de considérer comme une

faute sa fuite de la maison paternelle, lorsqu'elle apprend que celui

qu'elle aime a été tué, qu'elle croit au contraire accomplir un devoir.

Les spectateurs français n'auraient pu tolérer dans une jeune fille

cette exaltation, cette indépendance, d'autant plus étrangère à nos

idées, qu'il ne s'y mêle aucun égarement, aucun délire. Nous aurions été

choqués de cet oubli de toutes les relations, de cette manière

d'envisager les devoirs positifs comme secondaires; enfin, d'une absence

si complète de la soumission que nous admirons avec justice dans

Iphigénie. Nous en aurions été choqués, dis-je, et nous aurions eu

raison: un tel enthousiasme est une chose qu'il est impossible

d'approuver en principe. Nous pouvons, par le talent du poëte, être

entraînés à sympathiser avec l'individu particulier qui l'éprouve; mais

il ne peut jamais servir de base à un système général, et nous n'aimons

en France que ce qui peut être d'une application universelle. Le

principe de l'utilité domine dans notre littérature comme dans notre

vie. La morale du théâtre en France est beaucoup plus rigoureuse que

celle du théâtre en Allemagne. Cela tient à ce que les Allemands

prennent le sentiment pour base de la morale, tandis que pour nous cette

base est la raison. Un sentiment sincère, complet, sans bornes, leur

paraît non-seulement excuser ce qu'il inspire, mais l'ennoblir, et, si

j'ose employer cette expression, le sanctifier. Cette manière de voir se

fait remarquer dans leurs institutions et dans leurs moeurs, comme dans

leurs productions littéraires. Nous avons des principes infiniment plus

sévères, et nous ne nous en écartons jamais en théorie. Le sentiment qui

méconnaît un devoir ne nous paraît qu'une faute de plus; nous

pardonnerions plus facilement à l'intérêt, parce que l'intérêt met

toujours dans ses transgressions plus d'habileté et plus de décence. Le

sentiment brave l'opinion, et elle s'en irrite: l'intérêt cherche à la

tromper en la ménageant, et, lors même qu'elle découvre la tromperie,

elle sait gré à l'intérêt de cette espèce d'hommage.

J'ai donc rapproché Thécla des proportions françaises, en m'efforçant de

lui conserver quelque chose du coloris allemand. Je crois avoir

transporté dans son caractère sa douceur, sa sensibilité, son amour, sa

mélancolie; mais tout le reste m'a paru trop directement opposé à nos

habitudes, trop empreint de ce que le très-petit nombre de littérateurs

français qui possèdent la langue allemande appellent le mysticisme

allemand. La seule règle que je me sois imposée a été de ne rien faire

entrer dans le rôle de Thécla qui ne fût d'accord avec l'intention

poétique de l'auteur original. C'est pour cette raison que je lui ai

donné une teinte religieuse, et que j'ai voulu qu'elle cherchât un asile

aux pieds de son Dieu, au lieu de se tuer sur le corps de son amant ou

de son père, ce qui ne m'aurait pas coûté un grand effort d'invention;

mais la violence du suicide m'aurait semblé déranger l'harmonie qui doit

être dans son caractère.

En empruntant de la scène allemande un de ses ouvrages les plus

célèbres, pour l'adapter aux formes reçues dans notre littérature, je

crois avoir donné un exemple utile. Le dédain pour les nations voisines,

et surtout pour une nation dont on ignore la langue, et qui, plus

qu'aucune autre, a dans ses productions poétiques de l'originalité et de

la profondeur, me paraît un mauvais calcul. La tragédie française est,

selon moi, plus parfaite que celle des autres peuples; mais il y a

toujours quelque chose d'étroit dans l'obstination qui refuse à

comprendre l'esprit des nations étrangères. Sentir les beautés partout

où elles se trouvent n'est pas une délicatesse de moins, mais une

faculté de plus.

Adolphe : Anecdote trouvée dans les papiers d'un inconnu Suivi de quelques réflexions sur le théâtre allemand et sur la tragédie de Wallstein, et de l'esprit de conquête et de l'usurpation · 第 30 / 76 题