Je n'étais pas retourné chez le baron de T*** depuis ma dernière visite.
Un matin je reçus de lui le billet suivant:
«Les conseils que je vous avais donnés ne méritaient pas une si longue
absence. Quelque parti que vous preniez sur ce qui vous regarde, vous
n'en êtes pas moins le fils de mon ami le plus cher, je n'en jouirai pas
moins avec plaisir de votre société, et j'en aurais beaucoup à vous
introduire dans un cercle dont j'ose vous promettre qu'il vous sera
agréable de faire partie. Permettez-moi d'ajouter que, plus votre genre
de vie, que je ne veux point désapprouver, a quelque chose de singulier,
plus il vous importe de dissiper des préventions mal fondées sans doute,
en vous montrant dans le monde.»
Je fus reconnaissant de la bienveillance qu'un homme âgé me témoignait.
Je me rendis chez lui; il ne fut pas question d'Ellénore. Le baron me
retint à dîner: il n'y avait ce jour-là que quelques hommes assez
spirituels et assez aimables. Je fus d'abord embarrassé, mais je fis
effort sur moi-même; je me ranimai, je parlai; je déployai le plus qu'il
me fut possible de l'esprit et des connaissances. Je m'aperçus que je
réussissais à captiver l'approbation. Je retrouvai dans ce genre de
succès une jouissance d'amour-propre dont j'avais été privé dès
longtemps: cette jouissance me rendit la société du baron de T*** plus
agréable.
Mes visites chez lui se multiplièrent. Il me chargea de quelques travaux
relatifs à sa mission, et qu'il croyait pouvoir me confier sans
inconvénient. Ellénore fut d'abord surprise de cette révolution dans ma
vie; mais je lui parlai de l'amitié du baron pour mon père, et du
plaisir que je goûtais à consoler ce dernier de mon absence, en ayant
l'air de m'occuper utilement. La pauvre Ellénore, je l'écris dans ce
moment avec un sentiment de remords, éprouva plus de joie de ce que je
paraissais plus tranquille, et se résigna, sans trop se plaindre, à
passer souvent la plus grande partie de la journée séparée de moi. Le
baron, de son côté, lorsqu'un peu de confiance se fut établie entre
nous, me reparla d'Ellénore. Mon intention positive était toujours d'en
dire du bien, mais, sans m'en apercevoir, je m'exprimais sur elle d'un
ton plus leste et plus dégagé: tantôt j'indiquais, par des maximes
générales, que je reconnaissais la nécessité de m'en détacher; tantôt la
plaisanterie venait à mon secours; je parlais en riant des femmes et de
la difficulté de rompre avec elles. Ces discours amusaient un vieux
ministre dont l'âme était usée, et qui se rappelait vaguement que, dans
sa jeunesse, il avait aussi été tourmenté par des intrigues d'amour. De
la sorte, par cela seul que j'avais un sentiment caché, je trompais plus
ou moins tout le monde: je trompais Ellénore, car je savais que le baron
voulait m'éloigner d'elle, et je le lui taisais; je trompais M. de T***,
car je lui laissais espérer que j'étais prêt à briser mes liens. Cette
duplicité était fort éloignée de mon caractère naturel; mais l'homme se
déprave dès qu'il a dans le coeur une seule pensée qu'il est constamment
forcé de dissimuler.
Jusqu'alors je n'avais fait connaissance, chez le baron de T***, qu'avec
les hommes qui composaient sa société particulière. Un jour il me
proposa de rester à une grande fête qu'il donnait pour la naissance de
son maître. Vous y rencontrerez, me dit-il, les plus jolies femmes de
Pologne: vous n'y trouverez pas, il est vrai, celle que vous aimez; j'en
suis fâché, mais il y a des femmes que l'on ne voit que chez elles. Je
fus péniblement affecté de cette phrase; je gardai le silence, mais je
me reprochais intérieurement de ne pas défendre Ellénore, qui, si l'on
m'eût attaqué en sa présence, m'aurait si vivement défendu.
L'assemblée était nombreuse; on m'examinait avec attention. J'entendais
répéter tout bas, autour de moi, le nom de mon père, celui d'Ellénore,
celui du comte de P***. On se taisait à mon approche; on recommençait
quand je m'éloignais. Il m'était démontré que l'on se racontait mon
histoire, et chacun, sans doute, la racontait à sa manière. Ma situation
était insupportable; mon front était couvert d'une sueur froide; tour à
tour je rougissais et je pâlissais.
Le baron s'aperçut de mon embarras. Il vint à moi, redoubla d'attentions
et de prévenances, chercha toutes les occasions de me donner des éloges,
et l'ascendant de sa considération força bientôt les autres à me
témoigner les mêmes égards.
Lorsque tout le monde se fut retiré: Je voudrais, me dit M. de T***,
vous parler encore une fois à coeur ouvert. Pourquoi voulez-vous rester
dans une situation dont vous souffrez? À qui faites-vous du bien?
Croyez-vous que l'on ne sache pas ce qui se passe entre vous et
Ellénore? Tout le monde est informé de votre aigreur et de votre
mécontentement réciproque. Vous vous faites du tort par votre faiblesse,
vous ne vous en faites pas moins par votre dureté; car, pour comble
d'inconséquence, vous ne la rendez pas heureuse, cette femme qui vous
rend si malheureux.
J'étais encore froissé de la douleur que j'avais éprouvée. Le baron me
montra plusieurs lettres de mon père. Elles annonçaient une affliction
bien plus vive que je ne l'avais supposée. Je fus ébranlé. L'idée que je
prolongeais les agitations d'Ellénore vint ajouter à mon irrésolution.
Enfin, comme si tout s'était réuni contre elle, tandis que j'hésitais,
elle-même, par sa véhémence, acheva de me décider. J'avais été absent
tout le jour; le baron m'avait retenu chez lui après l'assemblée; la
nuit s'avançait. On me remit, de la part d'Ellénore, une lettre en
présence du baron de T***. Je vis dans les yeux de ce dernier une sorte
de pitié de ma servitude. La lettre d'Ellénore était pleine d'amertume.
Quoi! me dis-je, je ne puis passer un jour libre! je ne puis respirer
une heure en paix! Elle me poursuit partout, comme un esclave qu'on doit
ramener à ses pieds; et, d'autant plus violent que je me sentais plus
faible: Oui, m'écriai-je, je le prends, l'engagement de rompre avec
Ellénore, j'oserai le lui déclarer moi-même; vous pouvez d'avance en
instruire mon père.
En disant ces mots, je m'élançai loin du baron. J'étais oppressé des
paroles que je venais de prononcer, et je ne croyais qu'à peine à la
promesse que j'avais donnée.
Ellénore m'attendait avec impatience. Par un hasard étrange, on lui
avait parlé, pendant mon absence, pour la première fois, des efforts du
baron de T*** pour me détacher d'elle. On lui avait rapporté les
discours que j'avais tenus, les plaisanteries que j'avais faites. Ses
soupçons étant éveillés, elle avait rassemblé dans son esprit plusieurs
circonstances qui lui paraissaient les confirmer. Ma liaison subite avec
un homme que je ne voyais jamais autrefois, l'intimité qui existait
entre cet homme et mon père, lui semblaient des preuves irréfragables.
Son inquiétude avait fait tant de progrès en peu d'heures, que je la
trouvai pleinement convaincue de ce qu'elle nommait ma perfidie.
J'étais arrivé auprès d'elle décidé à lui tout dire. Accusé par elle, le
croira-t-on? je ne m'occupai qu'à tout éluder. Je niai même, oui, je
niai ce jour-là ce que j'étais déterminé à lui déclarer le lendemain.
Il était tard, je la quittai; je me hâtai de me coucher pour terminer
cette longue journée; et quand je fus bien sûr qu'elle était finie, je
me sentis, pour le moment, délivré d'un poids énorme.
Je ne me levai le lendemain que vers le milieu du jour, comme si, en
retardant le commencement de notre entrevue, j'avais retardé l'instant
fatal.
Ellénore s'était rassurée pendant la nuit, et par ses propres
réflexions, et par mes discours de la veille. Elle me parla de ses
affaires avec un air de confiance qui n'annonçait que trop qu'elle
regardait nos existences comme indissolublement unies. Où trouver des
paroles qui la repoussassent dans l'isolement?
Le temps s'écoulait avec une rapidité effrayante. Chaque minute ajoutait
à la nécessité d'une explication. Des trois jours que j'avais fixés,
déjà le second était près de disparaître. M. de T*** m'attendait au plus
tard le surlendemain. Sa lettre pour mon père était partie, et j'allais
manquer à ma promesse sans avoir fait pour l'exécuter la moindre
tentative. Je sortais, je rentrais, je prenais la main d'Ellénore, je
commençais une phrase que j'interrompais aussitôt; je regardais la
marche du soleil qui s'inclinait vers l'horizon. La nuit revint,
j'ajournai de nouveau. Un jour me restait: c'était assez d'une heure.
Ce jour se passa comme le précédent. J'écrivis à M. de T*** pour lui
demander du temps encore: et, comme il est naturel aux caractères
faibles de le faire, j'entassai dans ma lettre mille raisonnements pour
justifier mon retard, pour démontrer qu'il ne changeait rien à la
résolution que j'avais prise, et que, dès l'instant même, on pouvait
regarder mes liens avec Ellénore comme brisés pour jamais.