--Que... que dis-tu? bégaya-t-il.
--Je dis ce qui est. Moi aussi je suis au courant. J'évitais par
délicatesse d'y faire allusion, mais puisque tu m'y forces, je te le
répète: quand on a dans sa famille un failli comme ton oncle Arsène, on
évite de critiquer une famille d'une honorabilité aussi éclatante que
la mienne. Je te le rappellerai si c'est nécessaire.
Elle sortit en claquant la porte. M. Buchêne resta atterré. L'oncle
Arsène était l'opprobre des Buchêne. Parmi cette famille économe et
vertueuse, il avait surgi, cinquante-cinq ans plus tôt, turbulent dès
l'enfance, puis, à peine à l'âge d'homme, montrant un goût marqué pour
la débauche et la prodigalité.
Deux mariages, dont un scandaleux, ensuite une faillite clôturant un
commerce entrepris pour refaire sa fortune avaient marqué sa carrière.
On savait vaguement qu'il était en province, gérant d'un café mal famé.
M. Buchêne ayant laissé tombé son cigare éteint songeait avec amertume
à cette histoire dont il s'exagérait l'importance. Il était consterné
que sa femme en connût le détail. C'était pour elle une arme puissante
et dont elle userait sans ménagement; il n'en doutait pas. Que serait
sa vie désormais si, à la moindre discussion, le souvenir scandaleux de
l'oncle lui était jeté à la tête!
Mais il jugeait Mme Buchêne d'après lui-même. Elle n'agit point
ainsi. Elle n'employa pas l'attaque directe et ne prononça plus le nom
d'Arsène, que son mari crispé s'attendait sans cesse à entendre. Elle
se contenta, quand elle était irritée, ce qui était fréquent, de faire
l'éloge de sa propre famille, d'une honorabilité si éclatante que
nulle tare ne l'avait, de mémoire d'homme, ternie. Et elle abondait
en exemples qu'elle empruntait à la vie de ses parents, de ses
grands-parents et même de lointains ancêtres... La tradition familiale
avait gardé ces nobles souvenirs...
Mme Buchêne en accablait M. Buchêne. Il sentait s'en aller en
lambeaux sa dignité d'homme et d'époux. Il souffrait et se taisait.
Maintenant, peut-être pour adoucir Mme Buchêne, qui avait tendance
à abuser de son triomphe, il se montrait d'une bienveillance extrême
à l'égard de Maxime. Non seulement il l'initiait à ses entreprises,
et lui confiait les clés de son bureau, mais encore il lui donnait
toute liberté de ne pas venir le matin, et en aîné indulgent, il lui
conseillait de s'amuser...
Quelques semaines passèrent. Un soir, M. et Mme Buchêne venaient de
dîner quand la femme de chambre annonça M. Robert.
--Mon Dieu, qu'as-tu? s'écria Mme Buchêne, alarmée par le visage
pâle et bouleversé de son frère.
Il s'assura que la femme de chambre s'était éloignée; de ses mains
qui tremblaient il referma la porte avec soin et revint vers son
beau-frère.
--J'ai quelque chose à te dire, haleta-t-il, quelque chose d'affreux...
Je suis... je suis un misérable!... Non, Suzanne, tais-toi!... J'ai
trahi sa confiance! J'ai fait... j'ai fait un faux... J'ai imité sa
signature sur une traite... que j'ai touchée... J'avais perdu... une
dette d'honneur, n'est-ce pas?... J'espérais regagner... retirer la
traite... Depuis, je ne vis plus... J'ai cherché de l'argent!... Je
n'en ai pas trouvé... Demain, on va présenter cette traite... Alors...
Voilà... Comment ai-je fait ça?... mon Dieu!
Il s'écroula, en sanglotant, presque aux pieds de son beau-frère. M.
Buchêne, sans hâte ni colère, le releva.
--Le jeu est un grand péril, je l'ai toujours dit, articula-t-il
lentement. Ta traite, la voici. Elle avait paru suspecte, et on m'a
demandé si elle était bien de moi. J'ai dit oui, et j'ai payé...
Il prit un temps, ralluma son cigare, et, avec la même allumette, brûla
la traite dans un cendrier.
--Passons l'éponge, prononça-t-il sans s'apercevoir que cette image ne
s'appliquait pas. Ton désespoir, mon garçon, me prouve ton repentir.
Calme-toi. Je pardonne, et je garderai le silence sur cette faute de
jeunesse. Quelle famille, d'ailleurs, n'a rien à se reprocher? Mais
quand on a de la délicatesse, on ne clame pas partout le déshonneur
de ses proches, acheva-t-il en fixant sur Mme Buchêne, livide, un
regard assuré et triomphant.