M. Blestat sursauta et devint livide.

--Mon cher monsieur, rien qu'à vous voir en ce moment-ci on n'a plus de

doutes, observa le visiteur avec satisfaction. Causons tranquillement,

reprit-il après une pause.

«La démarche que je fais ici peut paraître un peu délicate, mais mon

but c'est d'éviter, dans votre intérêt, les histoires fâcheuses. Je ne

demande qu'à traiter à l'amiable, et, remarquez-le, je ne suis qu'un

intermédiaire... Les gens qui m'envoient--ils n'habitent pas cette

ville, ils habitent Paris--eh bien! les gens qui m'envoient ont connu

votre frère. Ils savent... Oui, oui, tout... Ses histoires à Nantes,

ses histoires à Paris, et puis, à Bordeaux, la grande histoire: le

faux, l'escroquerie, le procès, la condamnation... C'est vieux tout

ça, vingt ans... Après ce temps-là, on peut croire que tout ça est

oublié, surtout quand on a changé de ville comme vous l'avez fait en

quittant Nantes pour venir ici... Et puis il est mort là-bas, ce pauvre

Auguste, pas encore libéré... Oui, on pourrait croire tout ça oublié...

Qu'est-ce que vous voulez, mon cher monsieur, il y a des gens qui s'en

souviennent et qui choisissent ce moment-ci pour m'envoyer vous dire:

«M. Blestat, est-ce que M. Verralive sait que votre frère a été au

bagne? Le lui avez-vous dit? C'est le premier point. Maintenant, si

M. Verralive savait ça, laisserait-il sa fille épouser votre fils?...

Voilà le second point.» Mon cher monsieur, je vous le dis tout de

suite, rien n'est plus injuste que ces scandales si longtemps cachés

qui ressortent pour éclabousser des innocents. Bien entendu, vous êtes

l'honnêteté même, une vie parfaite, rien à vous reprocher. Votre fils

est un jeune homme hors ligne. Il ne s'agit pas de ça. Nous sommes

entre gens d'affaires. Vous avez saisi ce que je vous demande... Et

tenez, ne prenez pas la peine de me répondre. La vérité est écrite sur

votre figure: il n'y a qu'à vous regarder. Alors troisième et dernière

question: combien offrez-vous pour qu'on se taise?... Dites votre

chiffre, je dirai le mien, c'est-à-dire celui qu'on m'a chargé de vous

dire, puisque je ne suis qu'un intermédiaire...

Il y eut un très long silence.

--Qui êtes-vous? demanda M. Blestat, d'une voix sourde.

--J'ai été témoin, au procès de ce pauvre Auguste. J'ai même failli...

Bref, nous étions des amis. Il m'avait parlé de vous trois ou quatre

fois... A tort ou à raison il trouvait que vous l'aviez lâché et il

vous en voulait... Et ma foi, je vous dis franchement que j'en ai

pris mauvaise opinion de vous... C'est entendu, on est honorable,

on ne veut pas être compromis, mais un frère c'est un frère, que

diable!... Oui, je sais bien, vous aviez un fils à qui vous vouliez

cacher... et ce pauvre Auguste n'avait pas de mesure... Qu'est-ce

que vous voulez, c'était un fantaisiste, comme moi... Vous, vous êtes

un régulier, tant mieux pour vous, mon cher monsieur... Bref, j'ai

repensé à vous ces derniers mois... Je me trouvais dans une très

mauvaise passe... A tout hasard j'ai cherché et j'ai appris que vous

étiez gros négociant par ici. Des amis m'ont conseillé, on a formé

entre nous comme une petite société pour exploiter l'idée. Ils m'ont

trouvé de l'argent. Je suis venu ici. J'ai fait ma petite enquête...

Justement je tombais bien. J'ai attendu que le moment soit tout à fait

favorable à cause du mariage... et me voilà... Alors puisque je vois

que vous ne voulez pas dire votre prix, je vais vous dire le nôtre:

Cent mille! C'est un chiffre rond, sans importance pour vous... Je dis

bien sans importance... Vous êtes très riche... Non, je vous en prie,

ne discutons pas, mon cher monsieur, réfléchissez. Je reviendrai vous

voir demain. Vous me direz oui ou non. Si c'est non, j'irai raconter la

petite histoire de ce pauvre Auguste à M. Verralive... il me donnera

bien quelque chose pour ma peine... et puis je la raconterai aussi

un peu en ville... Si c'est oui, et je pense bien que ce sera oui

parce que vous aimez votre fils et que vous tenez à la considération

du monde, eh bien! si c'est oui, je touche et je reprends le train.

Tout le monde est content. Le mariage se fait et vous n'entendez plus

jamais parler de moi... Mon cher monsieur, je vous en donne ma parole

d'honneur, acheva-t-il avec un grand sérieux.

Il salua avec aisance et s'en alla sans attendre la réponse. Son pas,

au dehors, cria sur le gravier et la grille du jardin retentit en se

refermant derrière lui. M. Blestat restait assis dans son fauteuil,

son cigare éteint aux doigts. Il était atterré. Mieux encore que son

impudent visiteur il savait l'effet que produirait une telle révélation

et la déconsidération, injuste sans doute, mais inévitable, qui en

rejaillirait sur lui. Il pensait à ses amis et à ses ennemis, à la

société prude, stricte et riche de cette ville de province où tout le

monde se connaissait, où il tenait une place importante et qui était

son univers. Il pensait à M. Verralive, chef incontesté de cette

société et dont il était si fier d'avoir obtenu l'alliance. Il pensait

à son fils Philippe, qui adorait Claire Verralive... L'ombre du forçat,

parmi tout cela, se dressait menaçante, évoquée par la canaille qui

venait de sortir et dont le chantage, s'il lui cédait, sans aucun

doute, se renouvellerait à l'infini.

M. Blestat réfléchit longuement, et à plusieurs reprises changea de

décision avant d'en arrêter une définitivement. Il se leva, prit son

pardessus et son chapeau, mais au moment de sortir hésita encore, il

souffrait cruellement. Enfin il partit à grands pas.

Un quart d'heure plus tard il était en présence de M. Verralive, et

celui-ci, qui avait une imposante prestance, de longs cheveux gris et

un noble visage à l'immuable sourire, grave et paisible à la fois,

l'écoutait appuyé à la cheminée de son cabinet de travail.

M. Blestat était venu pour dire la vérité: il le fit. Il révéla

brièvement l'histoire de son frère, ses folies, ses malheurs, ses

fautes, sa condamnation, se mort au bagne. Puis il dit la visite qu'il

venait de recevoir et la tentative de chantage. Il parlait d'une voix

blanche, et la honte l'étranglait. Après quelques considérations

d'ordre général sur l'injustice d'étendre à une famille entière

l'opprobre d'un de ses membres, il ajouta quelques mots pleins

d'émotion sur l'amour mutuel de Philippe et de Claire. Puis il attendit

la tête basse, et il souffrait autant qu'à l'époque où son frère avait

été condamné.

M. Verralive avait écouté moins souriant qu'à l'ordinaire, mais calme.

Il ne prit la parole qu'au bout de quelques minutes interminables. Son

visage s'était peu à peu éclairé.

--Pourquoi n'avez-vous pas donné les cent mille francs? demanda-t-il

enfin.

--Je vous l'ai dit: parce qu'il aurait continué à me faire chanter,

parce que c'eût été une menace constamment suspendue sur moi, sur mon

fils; enfin parce que j'ai reconnu que j'avais eu le plus grand tort de

vous cacher cet événement.

--Ce n'est pas pour la somme elle-même?

--Non. La somme ne m'importe pas. J'aurais préféré donner trois fois

plus pour...

Il n'acheva pas sa phrase: «pour éviter l'humiliation que j'éprouve en

ce moment»!

--On voit que vous êtes riche, dit M. Verralive. Mon cher monsieur,

vous avez très bien fait de refuser. On ne se laisse pas tondre ainsi.

Je ne vous cache pas que cette histoire est très ennuyeuse... Mais je

vous estime et j'estime votre fils. Ni vous, ni lui n'êtes coupables.

Quand ce maître chanteur reviendra demain, flanquez-le à la porte en

le menaçant de la police. S'il ose venir ici, j'en fais mon affaire.

Nous ne lui permettrons pas de clabauder dans la ville. Qui le croirait

d'ailleurs lorsque moi, Hippolyte Verralive, je démentirai hautement.

Le spectre de M. Imberger · 第 19 / 61 题