Je ne puis jamais passer dans le quartier de l'Arsenal,--si terriblement
mutilé par la Commune,--sans songer à Charles Nodier.
J'aime ce coin de Paris, ces ruelles qui virent passer Sully, le
Béarnais et la belle Gabrielle. Étrange quartier de notre Paris,
silencieux, presque désert. Les passants y sont rares et marchent
lentement. Ces carrefours paraissent porter encore le deuil d'Henri
IV et pleurer le départ du «cher Rosny». Sur le boulevard désert,
on rencontre quelque bohême famélique qui regarde la Seine d'un oeil
légèrement troublé et suppute avec étonnement, et l'estomac vide, le
nombre de sacs de blé que contient le Grenier d'abondance. Derrière
ces murailles, les grains sont entassés! Combien y a-t-il là dedans
d'existences amoncelées de poëtes épiques? Le vieux rentier se promène
là, doucement; le malade y vient prendre l'air. L'uniforme militaire
domine parmi les passants; quelque drôle aux cheveux lisses et aux dents
gâtées heurte en sifflant le bibliophile qui se dirige, le nez dans un
livre, vers la bibliothèque de l'Arsenal. L'ombre de Nodier te protége,
brave homme!
Elle me fait pourtant sourire un peu--tout doucement, quand je l'évoque,
cette ombre de Nodier.
Je ne sais qui a dit de Charles Nodier et des souvenirs que contait
volontiers le bonhomme:
«Si l'on écoutait Nodier, il vous prouverait qu'il a été guillotiné du
temps de la Révolution.»
Il aimait à raconter, en effet, le Franc-Comtois, et il était
non-seulement pris de l'envie d'écrire et de ce qu'il a appelé lui-même
le _prurit invincible des muscles érecteurs du métacarpe_, mais il était
secoué encore du prurit non moins entraînant de la langue. Il causait
bien.
Mais parfois allait-il trop loin en causant, comme lorsqu'il se figurait
avoir vu (il le soutenait _mordicus_) Robespierre en habit bleu barbeau
le jour de la fête de l'Être suprême.
Charles Nodier, tout en _causant_, avait même trouvé le moyen de se
faire passer, aux yeux des Sainte-Beuve, des Hugo, des Dumas, des jeunes
gens qui l'écoutaient, pour une victime du double despotisme jacobin et
impérial. Il y a même, à ce propos, une légende de la jeunesse de Nodier
qu'il me plaît de réduire ici, preuves en main, à sa juste valeur.
Je veux parler de la _captivité de Charles Nodier en 1803_, de ses
heures de prison, qu'il a peintes sous des couleurs si noires, de ces
persécutions dont il s'est fait plus tard un titre contre Bonaparte,
dont il était pourtant l'obligé.
La sincérité avant tout. Voici,--racontée _pour la première fois_, et
sans craindre qu'on me contredise,--la vérité sur le cas de Charles
Nodier:
Il y avait encore, il y a quelques années, rue des Frondeurs, tout
près de la rue de l'Échelle et des Tuileries, un vieil hôtel garni aux
allures monumentales,--un grand portail, de larges fenêtres, je ne sais
quoi de classique et de cérémonieux dans l'aspect,--et, au fronton de
la porte d'entrée, cette enseigne en lettres dorées: _Hôtel de Berlin_.
Aujourd'hui tout est à bas. Les maçons sont venus. Adieu les murs!
Bonjour poussière! Or, c'était là que vers 1802 Charles Nodier s'était
logé, sans doute dans les étages supérieurs, rêvant la gloire non loin
des étoiles. Mais la gloire a le pas lent et mesuré, et ne se règle pas
sur la volonté des gens. On souhaiterait qu'elle vint au galop, et elle
traîne le pied ou s'arrête en chemin pour faire la coquette. N'importe,
Nodier l'appelait en prose et en vers.
La police consulaire poursuivait justement en ce temps-là, traquait
et confisquait certaine ode politique dirigée contre Bonaparte, _la
Napoléone_, espèce de philippique à la fois royaliste et républicaine,
où «le vainqueur d'Arcole», comme on disait alors, était assez
maltraité. Il y est question des _chaînes nouvelles_ sous lesquelles le
peuple gémit, des _tyrans_ aveuglés d'_encens odieux_, de rébellion, de
liberté.
Aux premières heures du Consulat, «au moment où Bonaparte s'élevait,
il se formait en France un parti rival qui avait juré sa chute et qui
devait l'opérer un jour. Cette conspiration a duré quatorze ans[12].»
Le général Mallet et le colonel Oudet s'étaient mis à la tête de
ces conjurés qui s'appelaient les _Philadelphes_. C'était à Besançon
(devenue _Philadelphie_) que l'institution avait été formée, et, à
l'époque du Consulat, Mallet résidait précisément comme adjudant-général
dans le chef-lieu de la Franche-Comté. Mallet s'aboucha avec le colonel
Jean-Jacques Oudet, soldat intrépide, sorte de Don Juan à épaulettes qui
devait mourir à Wagram. C'est ce J.-J. Oudet qui disait à Bonaparte au
moment du retour d'Égypte:
--Montre-moi ton visage afin que je m'assure encore si c'est bien
Bonaparte qui est revenu d'Égypte pour asservir son pays!
[Note 12: Voyez _Histoire des sociétés secrètes de l'armée_. L'auteur
n'est autre que Charles Nodier lui-même.]
Oudet s'appelait dans la langue des _Philadelphes_, _Philipoemen_.
D'autres se nommaient, _Spartacus_, _Mahomet_, _Sertorius_, etc.
A cette association politique, il fallait une littérature. Toute armée a
besoin d'un clairon. Ce fut sous l'influence de J.-J. Oudet que Charles
Nodier écrivit _La Napoléone_ qu'il retira plus tard du commerce. _La
Napoléone_ destinée à être chantée à grand choeur dans les banquets de
la Société des Philadelphes avait été mise en musique par un membre de
l'association, Francis Dallarde. Voici cette ode, devenue désormais une
curiosité historique: