Un cap, suivant la définition géographique. Une montagne bleuâtre,
sombre, allongée horizontalement, le dessus plat, barrant la vue, sa
pointe avancée dans la mer comme l’éperon d’un cuirassé en marche. Sur
le plateau, à travers les éclaircies d’une végétation naine,
apparaissent les taches rouges des terrains ferrugineux. Telle est la
chaîne du Kaféate, une des puissantes nervures qui arc-boutent le grand
massif du Koniambo.
Il y a quelques millions d’années, les longues ondulations synchrones de
l’Océan venaient battre de leurs volutes étincelantes cette proue
rocheuse, ainsi qu’en atteste le surplomb creusé à sa base. Mais depuis
ces époques évanouies dans l’insondable du temps, la rudesse du chaos
primitif s’est apaisée, la patience éternelle des siècles a étendu sa
douceur. Devant le travail inlassable de l’infiniment petit, la mer a dû
se retirer, céder à son emprise.
Le madrépore, cet infiniment petit si grand dans son œuvre, ce
constructeur d’atolls, ce soudeur d’archipels, cet architecte sublime
coulait au seuil des abîmes océaniques les assises de ses édifices.
Durant des siècles sans nombre, le rempart de corail qui ceinture notre
île s’élevait en silence à travers l’eau glauque. Il montait
inconcevable dans sa lenteur, mais il montait toujours, résolu, tenace,
indestructible.
Une époque se réalisa où les aiguilles de corail se découvrirent au ras
de la mer. Et les lourdes houles se brisèrent échevelées, impuissantes
devant cette muraille titanesque. Désormais le pied du Kaféate ne connut
que la caresse des eaux amorties.
La barrière des grands récifs, à plusieurs milles de la côte, était
établie dans ses lignes initiales. Derrière ce rempart, jusqu’à la terre
abrupte, régna le lagon où s’ébattaient voraces les monstres marins des
premiers âges.
Mais l’œuvre d’apaisement n’était pas achevée. Le madrépore poursuivait
toujours son travail d’une lenteur incalculable. Pendant de nouveaux
siècles il bâtissait ses polypiers, élevait ses portiques, cintrait ses
voûtes. Lorsque ce fut fait, il cimenta en une masse tous ses ouvrages,
et le lagon demeura bloqué.
Par la rapidité accrue de leurs courants, le flux et le reflux avaient
su se ménager des canaux de draînage: des gouffres qui s’entr’ouvraient
sur l’Océan. Seules les marées hautes gardèrent la puissance de
s’étendre sur les parties abandonnées par la mer. Quand l’eau se
retirait aspirée par le jusant, depuis le pied du Kaféate jusqu’aux
grands récifs du large, à la place où le lagon avait régné, le plateau
de corail se découvrait à nu, comme une voie romaine.
Et ce fut l’ère de la paix. Sous la protection des récifs dressés en
brise-lames, la flore et la faune marines connurent les temps heureux.
Des infinités de poissons à écailles d’argent, ceux multicolores aux
lignes compliquées, les hideux céphalopodes enserrés dans leurs
tentacules visqueuses, les squales armés de mâchoires à dents de scies,
et même les infimes rudiments d’êtres animés existèrent en toute
quiétude, sur le banc et dans les canaux, en se dévorant les uns les
autres, par nécessité de transmutation de la substance vitale, les plus
forts mangeant les plus faibles, selon la loi de la nature, même en
honneur chez les humains.
De nombreuses variétés de mollusques établissaient leur habitat dans les
interstices des coraux, chacun s’adaptait à son milieu, s’installait
pour toujours.
Les parcelles détritiques soulevées par les remous, emportées par les
courants, s’amoncelaient sur le plateau de corail, étendaient leurs
bancs de sable qui s’irradiaient au soleil en de fulgurantes blancheurs
de nacre.
Les bivalves, les annélides, les crustacés de toutes les espèces
fouissaient leurs trous, perçaient des galeries. Pendant que les oiseaux
marins, l’œil rond, le bec acéré, les veillaient attentifs pour les
surprendre au passage, et les happer d’un coup précis.
Une végétation avide, tenace, implanta ses racines aux fissures des
rochers de la côte, s’étendit en bordure des grèves, le long du
littoral, et sur les berges des estuaires.
Un jour indéfini, le fruit d’un palétuvier, un gland fuselé en forme de
cigare, se détacha de sa branche et tomba verticalement dans l’eau.
Ainsi qu’une flèche lancée il plongea en profondeur; puis il revint
lentement à la surface, où il se tint debout, lesté par la pesanteur de
sa pointe la plus lourde. Le fil de la rivière l’emporta.
Longtemps il erra sur la mer, à la dérive, ballotté de-ci, chaviré
de-là, chancelant, titubant, arrivant toujours à s’équilibrer, le
bourgeon en l’air. Durant ses pérégrinations il germait; quelques
filaments de racines perçaient l’écorce de sa pointe, sous l’eau. Dans
son interminable vagabondage il rencontrait des radeaux de varechs,
s’accrochait, se liait à eux. Un embrun le détachait, il repartait seul,
à l’aventure.
Enfin!... Les vents alizés l’entreprirent, le portèrent à la côte. Tout
en se balançant, en vacillant, la tige en l’air, de ses radicelles
tâtonneuses il effleura l’ouverture d’un trou de crabes. La marée
descendait. Il s’y arrêta.
Soulevé par les petites vaguettes qui se dépliaient régulières sur le
sable, il sauta, il dansa, il talonna dans son trou, s’enfonçant peu à
peu. Lorsque l’eau se fut retirée, il resta piqué debout, au sec.
Sous la pesanteur infime mais constante, les petites radicelles
s’écartèrent comme des griffes, s’introduisirent doucement dans la vase,
et s’y fixèrent. Les marées suivantes ne purent l’arracher. Le fuseau
poussa où la mer l’avait déposé, sur un banc de sable, devant la pointe
rocheuse du Kaféate.
Des flottilles de cigares de palétuviers furent entraînées sur le même
parcours, et rencontrèrent le même banc de sable. La marée
descendait-elle, l’escadrille s’y échouait. Quelques fuseaux parvenaient
à s’incruster dans les fissures. Après l’arrêt obligatoire, lorsque le
flot montait, la caravane se remettait en route, poursuivait son
périple. Ceux qui avaient pu se fixer restaient attachés là, en
colonisateurs. Les autres s’en allaient plus loin, à la recherche d’une
terre accueillante.
Les pieds enfoncés dans la vase, les rameaux vivifiés par l’air salin,
les palétuviers se développaient en toute vigueur, étendaient leurs
branches qui se repliaient, se coudaient anguleuses, se convulsaient,
dessinaient des membres noueux de faunes immobiles.
Au ras de la marée, les racines adventives se courbaient en arcs
flexibles, reprenaient terre, se multipliaient à l’infini, reliaient
tous les arbres en une même corbeille. Cette profusion d’arceaux légers,
ces cintres amincis enchevêtrés les uns dans les autres, au niveau de la
mer, donnaient aux frondaisons posées dessus le naturel d’une végétation
élastique montée sur des ressorts. Et le miroir de l’eau la
réfléchissait, les cimes en bas, doublant les cintres. Sous les effluves
marines, les bouquets devenaient des îlots. Avec le temps ces îlots se
rejoignaient, se soudaient, s’étiraient en longueur du côté de la haute
mer, traçant une barre brune sur la ligne de l’horizon.
Et de nos jours, une jetée de palétuviers, un bois au feuillage jaunâtre
qui ondule sous la brise, s’avance depuis le pied du Kaféate, jusqu’aux
grands récifs du large, où les vagues de l’Océan abattent leurs volutes
en un roulement éternel.
* * * * *
Dans ce décor sauvage aux lignes assouplies par la patine des siècles,
tel un aboutissement logique de ces vitalités complexes, une synthèse
voulue de ce microcosme, des êtres à la stature verticale apparurent.
Cette race s’étendit et demeura stabilisée aux âges néolithiques,
gardant toute la rudesse des mœurs primitives.
D’où venaient-ils, ces êtres qui marchaient le front haut, le regard
éclairé de pensées?... D’une autre terre, sans doute, apportés par les
vagues comme les fuseaux de palétuviers... Et avant cela... d’où
sortaient-ils?... Sonder le problème des origines ethniques, c’est en
reculer indéfiniment la solution... Des hommes existaient là, et encore
sur d’autres îles perdues au milieu de l’Océan Pacifique, et c’est tout
ce que l’on sait.
Avec un esprit perfectible, une imagination en éveil, et même des germes
de rêve, ces hommes possédaient un langage élémentaire composé surtout
de mots venus des onomatopées. Pour désigner les places qu’ils
habitaient, situer les endroits remarquables de leur domaine, ils
créèrent des noms.
Le plateau de sable qui se découvre jusqu’aux grands récifs du large
devint «Kondao». La jetée de palétuviers avancée dans la mer fut
«Pingène». Un village sur le littoral, au Sud de la jetée, se nomma
«Pati». Et un autre village, au Nord, par delà des palétuviers, s’appela
«Oundjo».
Pour aller par mer de l’un à l’autre de ces villages, qui ne sont
séparés que par le promontoire du Kaféate, la ligne la plus directe
consiste à suivre, lorsque le flot monte, un chenal étroit qui traverse
la jetée de palétuviers, dans toute sa largeur, à deux cents mètres à
peu près du pied de la montagne. Passer ailleurs allonge de beaucoup le
chemin. Il faut contourner la pointe des palétuviers, vers les récifs,
ce qui augmente le parcours de plusieurs milles, alors que ces deux
hameaux sont proches.
S’engager dans ce raccourci offre de nombreux avantages, ne serait-ce
que celui de la pêche, sans grand effort. Dans ces eaux calmes et
limoneuses ombragées sous les branches, les poissons règnent en une
telle abondance que même sans vouloir s’en occuper la pêche devient
fructueuse.
Le jour, ce sont des bancs qui s’agitent, frétillent, se strient de
lamelles de vif-argent. Au passage d’une pirogue, les poissons
s’écartent, se pressent compactes dans les labyrinthes des racines. Ce
sont aussi les gros crabes à la carapace moussue, qui se promènent les
pinces en bataille, tout le long de cette allée de palétuviers. Et
encore les raies aplaties au fond, dans un nuage d’eau trouble. Les
loches voraces et sournoises tapies contre quelque tronc d’arbre
submergé. Et les petits requins chasseurs qui font la ronde, l’aileron
triangulaire à fleur d’eau, la queue en godille... Que voulez-vous!...
Une sagaïe ne saurait résister à ces tentations, d’un jet rapide elle
part, et il n’y a pas de place à côté, tous les coups portant.
Souvent, quelques vaches marines imprudentes, des dugongs, s’aventurent
dans ce passage, avec l’intention de couper au plus court. C’est une
chance à tenter. Un filet jeté en travers peut leur barrer le chemin. Et
alors c’est la lutte héréditaire de l’homme carnivore contre la grosse
bête à dévorer. La ruse opposée à la force.
La nuit, dans le calme silencieux qui amplifie les résonances, lorsque
les récifs grondent au loin et font vibrer les espaces, le tumulte du
chenal prend une intensité inquiétante. Tous les poissons voraces, tous
les coursiers de la haute mer viennent s’y livrer à des saturnales
diaboliques. Des escadrons de mulets et de carangues précipitent leurs
cavalcades effrénées. Les mâchoires claquent d’un coup sec. De l’eau
jaillit en gerbes et retombe sourde. Mille rumeurs inconnues se révèlent
au fond des ténèbres, sous les palétuviers fantomatiques, dont les
branches se resserrent comme des bras avides d’étreintes. Des oiseaux
nocturnes s’envolent alourdis, en giflant de leurs ailes rugueuses
certains lémures cachés dans les ombres... Un souffle de vent coule à
travers les feuilles qui tremblent... A ce moment, il vaut mieux se
taire... Une voix humaine irait en se répétant deux ou trois fois dans
les échos de la pointe du Kaféate, et même le choc d’une perche, sur la
paroi sonore d’une pirogue, s’engouffrerait au creux de la montagne...
Tous ces bruits étranges parlent, ils ont un sens, une signification
pour qui sait les comprendre.
Surprise par la marée et la nuit, une pirogue s’enfonce-t-elle dans ce
couloir étroit, aussitôt les mulets deviennent fous; ils bondissent
éperdument hors de l’eau, en aveugles, des quantités retombent dans la
pirogue, il en pleut. C’est une pêche très facile, mais voilà, malgré la
tentation de cette pêche miraculeuse, les canaques ne se risquent
jamais, la nuit, dans cet arroyo... Ils ont de sérieuses raisons de s’en
abstenir... Nous, les blancs, nous ne pouvons pas comprendre... Mais,
eux, ils savent, puisqu’ils sont une émanation de tous les êtres qui se
sont succédés, à travers les siècles, devant cette pointe sauvage du
Kaféate.
* * * * *
Loin, au large, par delà les brisants, un croissant de lune enfonce sa
pointe rougeâtre dans les flots bitumeux de la mer. Pendant quelques
secondes, la luminosité pâle de son disque devient un écran où se
déroulent les blanches dentelles des récifs. Et d’une plongée rapide le
croissant disparaît sous l’horizon... C’est fini... Règnent l’immensité
mystérieuse du Pacifique, l’Espace constellé d’étoiles, la masse sombre
des montagnes.
--Allez! Souque un bon coup. Nous avons le temps de passer par le chenal
des palétuviers avant que la marée baisse, mais il faut se dépêcher...
Allez! pull!... pull...
Après ces paroles enlevantes, malgré le choc rythmique des rames dans
les tolets, la baleinière ralentit sa marche. Au lieu de forcer, les
rameurs font du hachis dans l’eau. Ils taillent les sardines.
--Eh bien! Quoi?... Ça ne va déjà plus... Pourtant, vous n’êtes pas
fatigués, nous sortons tout juste d’Oundijo. Si vous n’allez pas plus
vite que ça, nous manquons la marée.
Un des rameurs objecte: Dis donc! C’est bon, nous allons passer là-bas,
à côté les récifs, au bout de la pointe des palétuviers.
--Pourquoi faire ce grand détour au large, alors qu’en prenant le chenal
nous gagnons une heure.
--Tchia!... Les autres-là, ils ne sont pas contents de passer dans le
chenal. Ils sont contents de passer au large.
--En voilà une idée. Se payer une heure de nage en plus pour le seul
plaisir d’aller aux récifs et d’en revenir... Demain matin, quand il
faudra se mettre au travail, vous ne voudrez pas vous lever. Je vous
connais, mes gaillards.
--Eh! Dis donc!... Les autres, là, ils sont beaucoup forts. Passer au
large: Ça c’est pas loin. Eux, ils sont contents passer au large.
--C’est trop bête. Allons au plus court, par le chenal. En voilà une
affaire...
Aucune réponse. Silence réprobateur. Puis sourdes protestations à voix
basse, en langage canaque. Pendant cette indécision la baleinière
ralentit de plus en plus sa marche.
Devant la barque, à quelques centaines de mètres, la ligne noire des
palétuviers s’allonge comme une continuation épaissie de l’horizon joint
à la terre. De-ci, de-là, les poissons sautent, font des cabrioles,
retombent en un bruit sourd dans l’eau qui se ferme. Ainsi qu’un immense
miroir d’acier poli, la mer est parsemée d’étoiles qui pétillent à des
profondeurs vertigineuses. La pointe du Kaféate fondue avec les autres
montagnes écrase de sa lourdeur les pénombres du littoral.
En fouillant des yeux, au pied de la montagne, la bordure noire des
palétuviers, il est impossible de discerner où se trouve l’entrée du
chenal... Après tout! Qu’importe. Les canaques le savent.
--Dis-donc!... Daré!... C’est là l’entrée du chenal?...
Réponse.--Moi connais pas.
--Comment! Toi connais pas. Mais tu es d’ici, tu dois savoir.
--A oua!... Le jour, moi connais bien. La nuit, moi connais pas rien du
tout.
Pendant cette interpellation, un rameur a tiré son aviron en travers de
la barque, il est appuyé dessus et s’absorbe dans la confection
laborieuse d’une cigarette.
--Allons Daré! Ne fais pas l’idiot. Montre-moi où est le chenal, que je
gouverne dessus?
--Vous autres, les blancs, vous connaissez le pays pour nous. Pas besoin
demander. Vous aller tout seul.
Un deuxième aviron se pose en travers. Son teneur bourre
consciencieusement une pipe. Et la baleinière continue doucement son
petit chemin, actionnée par deux rames traînées molles sur l’eau.
--Alors, quoi!... C’est fini?... Vous ne voulez plus avancer... Puisque
c’est comme ça, vous n’auriez pas dû vous engager à venir travailler au
chargement de nickel, à bord du voilier.
Daré exprime l’opinion collective.--Nous sont contents travailler dans
les chalands. Nous sont pas contents passer dans les palétuviers.
Un troisième aviron est rentré en raclant dans son tolet. Son préposé se
met à mâcher un bout de canne à sucre. Le quatrième et dernier aviron ne
pouvant que faire tourner le bateau sur place juge inutile de continuer.
La barque s’arrête.
--Allez! Vous autres, prenez les avirons. Remplacez ceux-là. Que diable!
Vous êtes huit rameurs solides. Nous n’allons pas dormir ici.
Personne ne répond, personne ne bouge. Aux ordres l’on oppose
l’inertie... Que dire?... Que faire?... Ce sont des hommes de bonne
volonté... Ils viennent travailler librement... Employer la manière
énergique donnerait un résultat contraire à celui demandé. Ils s’en
retourneraient chez eux. Peut-être même tout de suite, en sautant dans
l’eau peu profonde, un mètre vingt au plus.
Sur une nouvelle insistance, un canaque néo-hébridais se déplace quelque
peu, dans l’intention d’obéir. Il est vrai que c’est le matelot de la
barque. Il est venu avec son patron, le jour, en profitant du vent
arrière, pour recruter une équipe de canaques chalandiers.
Le néo-hébridais n’étant pas solidaire de la cabale qu’il ignore,
puisqu’il ne comprend pas ce langage, a craché plusieurs fois dans ses
mains. Il attend qu’un autre rameur se décide. Lui seul ne peut
manœuvrer deux longues rames. Et le patron ne saurait, sans déchoir,
empoigner l’autre aviron pour véhiculer messieurs les canaques.
Pourtant, on ne peut rester là indéfiniment. Tout à l’heure la barque
s’échouerait. Il faut prendre une décision.
--Voyons! Léna? Toi qui es un indigène de l’île Maré, le fils du «nata»
de la tribu d’Oundjo, dis-moi pourquoi ces hommes-là ne veulent plus
marcher?...
--Moi, je _coonnais_, mais c’est _défaadu_ pour dire... La marée il est
fini _mooter_. Quand nous passer dans les palétuviers on va _choué_.
C’est _boo_ nous passer au large.
--Mais enfin! Cet entêtement est stupide. Pourquoi ne veulent-ils pas
suivre le chemin le plus court, le long de terre. Il faut au moins
qu’ils aient des raisons sérieuses?...
--Eux-là, les calédoniens, ils connaissent. Quand on passe dans les
palétuviers, la nuit, c’est mauvais. Peut-être un homme il va mort.
--Tu es fou, mon vieux! avec ton homme qui va mort. Pourquoi veux-tu
qu’un homme meure subitement dans le chenal de palétuviers?
Léna balance indolemment la tête, ce qui signifie que son idée reste
chevillée au fond de son crâne, et il reprend: Les hommes de Oundjo, ils
savent pourquoi c’est pas bon dans les palétuviers. La nuit, c’est trop
noir. Pas moyen de sauver.
--Sauver de quoi! Encore une blague, une de ces peurs irraisonnées dont
les canaques sont affligés. Toi, Léna, tu sais bien que ces histoires ne
sont pas vraies. Ton père est le «nata», le «teacher», en un mot le
pasteur protestant du village d’Oundjo. Il a dû vous dire que toutes ces
choses-là sont des bêtises.
Pendant que les autres canaques écoutent, en y apportant toute
l’attention dont ils sont coutumiers, lorsqu’il s’agit de leurs propres
affaires, Léna, en sourdine, fait claquer sa langue,--un réflexe de son
esprit buté.--Puis il explique: Les blancs ne sont pas de ce pays, ils
ne peuvent pas comprendre. Les vieux canaques de longtemps, ils ont vu,
ils ont dit aux jeunes... Les jeunes, ils ont fait attention, ils ont vu
aussi. Les blancs, eux, ils n’ont rien vu du tout. Ils ne savent pas
comme les canaques.
--Les vieux de longtemps, ils ont peut-être vu, ou plutôt ils ont cru
voir, mais certainement ils ont mal compris, leur imagination les a
emportés. Maintenant ce n’est plus la même chose il faut chasser toutes
ces superstitions, toutes ces sottises.
--Ah! C’est pas la peine de dire. Nous on sait bien. Nous on fait comme
les blancs: On prie le «Bodieu», on chante les cantiques. Longtemps, les
canaques ne connaissaient pas comme vous-aut’es, ils avaient des
diables, les diables des canaques ne sont pas partis, on les entend
toujours, la nuit. Les diables, c’est des canaques morts. Des fois on
les voit se cacher au fond des brousses, dans les rochers, partout, pour
faire du mal aux hommes.
Qu’opposer à ces raisons venues d’une mentalité aussi crédule que
sincère, dans tout ce qui paraissait surnaturel. La persuasion du
contraire s’affirmait impossible. Ces canaques subissaient la peur
instinctive du danger pressenti, danger d’autant plus menaçant qu’il
reste ténébreux, inexpliqué. Et cet instinct donné pour la conservation
des êtres est enraciné dans la moelle des primitifs. Il n’y a que par
une compréhension exacte des effets et des causes que l’homme arrive à
s’affranchir de ces frayeurs héréditaires.
Dans le cas présent, il était inutile d’insister. La sagesse conseillait
de se rendre au désir des indigènes, afin de ne pas s’exposer à les voir
sauter à l’eau, comme des grenouilles dans une mare. Après tout, c’était
eux qui «pullaient» sur les avirons. Puisqu’ils le voulaient ainsi, il
n’y avait pas à ménager leurs forces. Malgré cela, par dignité
d’européen, de race supérieure, il fallait avoir l’air de ne céder
qu’après avoir obtenu des compensations, tout au moins fictives.
--Ici, c’est votre pays, vous savez mieux que nous ce qu’il s’y passe.
Je crois que vous avez raison. Si vous voulez me dire ce qu’il y a de
mauvais dans le chenal, afin que moi aussi je le sache aussi bien que
vous, nous ferons le tour de la pointe des palétuviers, au large.
Sur ces paroles accommodantes, les canaques se livrent à un petit
conciliabule, à voix basse. Après un instant de grave délibération, Léna
transmet le résultat obtenu, à la majorité: Nous, on va passer au large,
et puis après, on va dire pourquoi dans les palétuviers c’est pas bon.
--Alors, c’est bien entendu! Vous n’allez pas me raconter des blagues.
--Non! Nous, on va pas «couïonner».
Cet accord établi, la baleinière enlevée par quatre vigoureux rameurs
glisse en cadence sous les bustes qui s’allongent et les avirons qui
ploient... Allez!... Souque!... Souque!... Souque!...
* * * * *
Avec la sagacité d’un juge d’instruction buté à des réticences, en
arrachant lambeaux par lambeaux, comme avec un crochet, ce que les
canaques voulaient garder au fond de la cervelle, voici ce que
l’assemblage de ce jeu de patience a donné.
Jadis, à une époque indéterminée, existait au village de Pati, sur le
bord de la mer, une popinée qui savait bien pêcher, aussi bien que les
hommes. Ce qui n’était pas peu dire.
Quand elle tenait au bout de son bras un filet léger embroché à une fine
sagaïe, il n’y avait pas sa pareille pour courir sans bruit, en rond,
dans l’eau, sur la pointe des orteils, en dévidant son filet comme une
guirlande, et entourer le banc de poissons que ses yeux avaient
discerné. Malgré les coups de têtes pointés dans la maille, les poissons
ne pouvaient plus sortir de ce réseau. Presque tous les mulets qui
sautaient par-dessus les flotteurs lui tombaient dans les mains, elle
les attrapait au vol.
Toujours elle allait au plus épais des fourrés de palétuviers de Kondâo,
à travers les racines tordues, fouiller de ses bras au fond des trous,
dans la vase liquide, et en tirer de gros crabes à la carapace bleuâtre,
avec des œufs rouges collés sous le ventre.
Certains jours, sur les brisants du large, au milieu des remous, sous la
poussée des rouleaux blancs d’écume, elle s’arc-boutait de flanc, les
pieds affermis au corail, et elle attendait le choc, présentant son
épaule à la houle croulante qui s’abattait sur elle, et la recouvrait
toute, sans la déplacer de son socle. Puis, d’une brassée souple, se
lançant au revers de la vague, elle se trouvait dans l’eau bleue, hors
des récifs. Là, elle plongeait. Après un instant, la houle crépue de sa
chevelure roussâtre émergeait, ruisselante. Elle rejetait la tête en
arrière, soufflait de l’eau. Ses yeux grands ouverts devant le soleil,
et ses dents blanches comme celles des requins riaient fort, parce que
ses mains étaient pleines de langoustes qui se débattaient en des
soubresauts inutiles... Maintenant, des popinées comme ça, il n’y en a
plus.
Lorsqu’elle se rendait au «piré», remontant la rivière de Koné à la
faveur du flot, jusqu’à Poignindi, sa pirogue était toujours pleine de
crabes, de poissons fumés, de coquillages. Après les échanges silencieux
faits avec les popinées de l’intérieur des terres, celles de Poinda, de
Néthéa, de partout, elle redescendait à la mer, sa pirogue chargée
d’ignames, de taros, et de tout ce qui se cultive, et de tout ce qui se
mange chez les canaques de la brousse. Jamais les autres popinées n’en
rapportaient autant.
Tous les hommes du village de Pati étaient contents de cette femme. Avec
ce qu’elle pêchait, eux, les hommes, ils n’avaient pas besoin de
travailler beaucoup. Toujours il y avait de la mangeaille en abondance.
Cette popinée-là, elle était comme le chef des femmes. Quand elle
parlait, les femmes l’écoutaient. Et puis, jamais elle n’avait de petit,
jamais un gros ventre ne venait l’embarrasser dans l’exercice de sa
pêche.
Dès qu’il s’agissait de rouler de la ficelle sur la cuisse avec la paume
de la main, et de fabriquer un filet de pêcheur, elle prenait la
direction de cet ouvrage important. Et le filet était vite achevé, avec
des morceaux de bourao sec qui flottaient, et des coquilles de palourdes
qui coulaient au fond.
Malheureusement, cette popinée-là, elle était comme un garçon, elle ne
craignait pas beaucoup les hommes. Devant un Chef, et devant les
canaques respectés, elle ne se courbait à quatre pattes que si ça lui
faisait plaisir; mais si elle ne voulait pas, elle restait debout, les
yeux tout droits.
Pour cet oubli des coutumes, ce manque de déférence, les hommes
l’avaient d’abord punie par un travail excessif. Et puis, la fois
suivante, ils l’avaient battue. Elle s’était défendue, furieuse,
échevelée comme un diable de pilou. Et après, elle s’était sauvée dans
la brousse.
L’effet de son départ avait été désastreux. Durant son absence le vent
avait soufflé de l’Ouest, la pêche était devenue moins fructueuse. Il
était certain qu’elle avait jeté un sort sur les poissons. Tous les
hommes avaient été obligés de s’y mettre, à la pêche, même ceux qui n’y
allaient jamais. Malgré cet effort, la pêche n’avait pas fourni ce que
les échanges demandaient. Ce n’était rien. Les pirogues avaient fait le
voyage du «piré» presqu’à vide.
Et alors tout le village avait compris que cette popinée était quelque
chose comme une sorcière, comme un chef des poissons. Et quand elle
était revenue, on ne lui avait rien dit, on lui avait laissé faire tout
ce qu’elle voulait.
Son canaque en titre, son mari, ayant contribué au châtiment brutal qui
lui avait été infligé, elle le quitta et en prit un autre, plus fort,
qui ne craignait pas de se mesurer avec le premier.
L’entente avec le deuxième mari n’ayant pas duré longtemps, par
lassitude mutuelle, sans passer par la dispute obligatoire, d’un commun
désaccord ils se séparèrent. Elle en trouva un autre, et encore un
autre. A la fin, elle n’avait plus de mari, elle acceptait ou provoquait
l’élu de l’instant, selon son plaisir. La tribu avait pris l’habitude de
la voir agir à sa guise, en toute liberté. (Rien de nouveau sous le
soleil. Déjà le féminisme existait chez les canaques. Il y avait des
popinées émancipées.)
La vie de la tribu suivait sa petite monotonie avec la seule
préoccupation quotidienne de la nourriture, lorsqu’un matin
resplendissant de lumière, mettant à profit une de ces marées basses qui
découvrent à sec toute l’étendue du plateau de Kondao, la popinée en
question s’en alla à la pêche. On la vit, les bras en l’air, la sagaïe
au poing, le panier pendu à l’épaule, fendre sous la poussée de son
ventre l’eau du chenal, et s’enfoncer délibérément au plus fort des
palétuviers de Pingène.
Le soir, elle ne revint pas au village de Pati, ni le lendemain, ni les
jours qui suivirent.
Tout le monde sentit qu’elle manquait. On ne la voyait plus dans
l’ensemble des choses familières, sa présence était devenue une
habitude. L’on s’inquiéta d’elle.
Les plus avisés pensèrent à une escapade, une fugue à l’avantage d’un
mâle des environs, soit d’Oundijo, de Vouavoutou, de Gatope. Cette
probabilité était seule admise, car il était reconnu par tous que cette
popinée ne se noierait jamais. Elle nageait comme les poissons. Et l’on
savait aussi que les requins ne pourraient pas la manger. Ils en avaient
peur. Elle faisait un tel bruit sourd en battant l’eau de ses deux bras,
et elle fonçait dessus avec tant d’audace, que les requins filaient en
tapant de la queue, sans oser revenir en arrière. Et puis, n’était-elle
pas une sorcière des poissons?...
En y apportant toute la duplicité, toute la circonspection dont ils sont
coutumiers, quelques hommes allèrent se livrer à une enquête minutieuse,
dans les villages du littoral. Personne n’avait vu cette popinée bien
connue. Les aîtres et les objets usuels étudiés discrètement sur place
confirmaient les paroles... Elle n’avait pas suivi ce chemin. L’idée de
l’escapade dut être abandonnée.
Pourtant, elle se trouvait quelque part, vivante ou morte?... Et les
hommes, et les femmes, et tout le monde se mit à sa recherche. L’on
pénétra au plus profond des palétuviers, même aux endroits où l’on
n’allait jamais, parce qu’il y faisait trop sombre, et que ces trous
noirs devaient cacher des choses menaçantes que l’on ne connaissait pas,
mais que l’on pressentait.
Et l’on ne découvrit rien, pas une trace de pieds dans la vase. Les
mouvements alternatifs des marées montantes et descendantes les avaient
effacées. L’on ne vit ni la sagaïe qu’elle portait, ni le panier en
cocotier tressé qu’elle avait sur son épaule... Rien... Rien...
De la pointe du Kaféate, des vieux canaques enrichis d’une longue
expérience avaient observé le vol nonchalant des buses, qui planent
toujours en rond, au-dessus d’un cadavre, avant de se poser pour le
déchiqueter de leurs becs crochus.
Les buses ne s’intéressaient qu’à la pêche. Les ailes relevées en
fourche, elles se laissaient tomber au ras de l’eau, se mouillaient à
peine les pattes, et d’un battement brusque elles s’envolaient avec un
poisson qui frétillait au bout des serres... Donc, la popinée n’avait
pas laissé son cadavre au milieu des palétuviers. Les buses l’auraient
senti, et les corbeaux se seraient joints à la ripaille.
C’était incompréhensible. On avait vu la popinée traverser le chenal, de
l’eau jusqu’au ventre, et puis entrer dans la forêt de palétuviers... Et
personne ne l’avait vue en sortir... Aucune trace, vers la terre, dans
les marais bourbeux, n’indiquait qu’elle ne fût revenue, ou qu’elle s’y
soit enlisée... Elle y était encore, au fond des palétuviers, et
certainement elle était vivante, puisque l’on ne retrouvait pas son
corps, mais elle se cachait derrière les arbres, ne marchait que sur les
racines, afin de ne laisser aucune empreinte de ses pas.
Malgré, et surtout par ces déductions logiques, l’incertitude restait en
balance. Ce fait inexpliqué devenait troublant, éveillait l’inquiétude,
il développait l’appréhension d’un danger vague qui pesait sur les
têtes.
Plutôt par un besoin de savoir pour se tranquilliser l’esprit, que par
un regret de la popinée disparue, on la cherchait toujours. Les récifs,
les bancs de sable, les eaux bleues, les eaux vertes, les eaux jaunes,
et les grèves furent explorées. On ne vit rien, pas une seule
indication.
Devant l’inutilité de l’effort, les recherches se calmèrent. On s’en
rapportait au hasard pour trouver le fil de l’énigme. Dans son for
intérieur chacun pensait qu’il la rencontrerait, une nuit, se promenant
morte: une ombre furtive. A cette image, le frisson de la peur lui
parcourait l’échine.
Et des années se passèrent... Combien?... Les canaques ne le savent
pas... Toujours est-il que ce souvenir resta entretenu vivace par les
causeries du soir, autour des foyers. Peu à peu l’on s’était fait à
l’idée de cette popinée disparue, qui existait encore d’une vie latente,
surnaturelle, dans les limbes des palétuviers, où l’on n’allait plus
qu’en nombre, à la pêche aux crabes.
Lorsque les canaques, hommes et femmes, se trouvaient à ces endroits
sombres, où elle devait se cacher, ils éprouvaient un certain malaise,
un besoin de regarder souvent derrière soi, et de chercher les causes
des bruits qui semblaient étrangers.
La montagne du Kaféate, qui, par les temps calmes, répercute clairement
les échos, devint suspecte. Les canaques ne savaient plus si ces échos
existaient de toujours, ou s’ils étaient dus à la voix imitatrice de la
popinée errante, immatérielle comme le vent. Et l’on s’en méfiait de ces
paroles redites pour inspirer une confiance trompeuse.
Les poissons qui sautent en l’air et retombent dans l’eau en faisant:
Plouff..., se sauvaient peut-être à l’approche de la popinée effacée
derrière les arbres; ou alors ils obéissaient au commandement de leur
sorcière qui menait le bacchanal, pour indiquer leur grand nombre, et
par cette aubaine attirer les pêcheurs.
Les morceaux de bois morts qui dégringolent en des coups amortis,
s’accrochent et retombent encore, se cassaient probablement sous un
poids trop lourd. Et ce poids?... on comprenait de qui il venait...
Les fuseaux de palétuviers qui se détachent, et piquent l’eau d’un klock
huileux, devaient avoir reçu une secousse imprimée à la branche. On
l’avait remuée cette branche... Était-ce bien le vent?...
La nuit, les pirogues allaient quand même dans le chenal, on y pêchait
abondamment. Malgré tout, une certaine inquiétude s’emparait vite des
esprits, l’on se méfiait des alentours. Ces arbres alignés en bordure,
dans le noir, prenaient des attitudes trop humaines. On y découvrait des
corps penchés, déformés, aux écoutes; des bras qui s’allongeaient pour
saisir au passage; des têtes mouvantes qui se livraient à des signes
indécis. Et des jambes, des jambes tordues, immobiles, et d’autres
prêtes à bondir.
Et le roulement profond de la houle sur les récifs, ajouté aux mille
bruits de la nature en sommeil, affaiblissaient les résolutions déjà
chancelantes, venaient augmenter les effets du sortilège.
Parfois, en plein jour, dans les eaux profondes, les dugongs se
promenaient au voisinage des palétuviers: Un dos rond, d’un bleu
jaunâtre, émergeait pesamment, brillait au soleil, et d’un plongeon
brusque il disparaissait, ne laissant qu’un sillage d’écume.
Des canaques l’avaient aperçu de loin... Mais, était-ce bien un
dugong?... Ce corps allongé et cette boule aplatie pouvaient aussi
appartenir à la popinée disparue. Et cela s’expliquait: S’ennuyant
seule, comme elle nageait mieux que les hommes, elle avait dû rechercher
la société des dugongs, et elle s’était attachée à une famille, ainsi
que les popinées dans la tribu.
Le soir, lorsque le clan était réuni autour des feux, l’on en parlait.
Petit à petit les suppositions prenaient de la consistance, devenaient
des réalités confuses.
La tribu s’était habituée à ce fait imprécis reconnu comme vrai. Selon
les exigences de la pêche, elle l’affrontait sans trop de crainte, car,
en somme, cette popinée invisible, qui existait dans un état vague de
transition, ne faisait aucun mal aux vivants. Certes, par sa présence
soupçonnée, bien des fois elle leur causait des frayeurs, mais c’était
tout. Elle n’était pas méchante.
Cette fable restait établie sans grandes complications, quand, par
malheur, un incident tragique vint en déranger toute l’harmonie.
Un canaque dont on n’avait que peu remarqué l’absence, parce que les
jeunes adultes sont souvent empoignés d’un besoin irrésistible de
vagabondage, fut trouvé mort au fond d’un bouquet de palétuviers, le
long du chenal.
Cet événement inattendu, invraisemblable, fut étudié sur place, dans
tous ses minutieux détails. Les hommes de la tribu s’y appliquèrent,
surtout les vieux à la parole plus autorisée.
Le cadavre tassé entre les racines, comme de la viande gluante de
tortue, avait la face congestionnée, le cou gonflé, avec des veines qui
ressemblaient à des cordes. Les lèvres tuméfiées étaient fendues à
plusieurs endroits. Et, phénomène troublant: Le phallus à demi-érecté,
dévêtu de son enveloppe, se présentait excessif dans son enflure, pareil
à une holoturie... Comment expliquer ça?... Et tous restaient muets, en
rond autour du mort, à considérer le phénomène.
Sur le lieu, de nombreuses foulées avaient pétri et délayé la vase, sans
laisser une empreinte définissable. La vase molle s’était refermée. La
gaine vestimentaire piétinée dans la boue fut ramenée à jour. Mais tout
cela ne donnait aucune précision au drame. On comprenait seulement qu’il
y avait eu lutte, que la victime s’était débattue avant de succomber
sous l’accablement d’une puissance supérieure, et que cette puissance
l’avait tuée sans lui faire une seule blessure visible.
Aux alentours, des traces de pas furent suivies. L’on s’aperçut tout de
suite qu’elles étaient celle des pieds du canaque, avant sa mort. Et
l’on eut beau chercher, l’on ne trouva pas une autre trace.
Devant cette mort inexplicable on se taisait. Une pensée unanime, bien
qu’inexprimée, germait dans les cerveaux et les associaient tous en une
même vision de la scène, en un même état de torpeur: Ce canaque avait
été anéanti par la popinée des palétuviers, celle qui s’y cachait depuis
si longtemps. Sans se le dire, ce qui eût été d’une profonde imprudence
en ce lieu, l’on sentit que l’on ne devait pas rester là. A la hâte le
cadavre fut ficelé à une longue perche. Et en route, pour un trou dans
les rochers sur le flanc de la montagne.
Les rites funéraires accomplis, sans établir par des paroles inutiles la
culpabilité de la popinée des palétuviers, ce qui eût été une perte de
temps, puisque tout le monde le savait, l’on s’inquiéta seulement des
raisons qui l’avaient poussée à tuer le canaque, car ces mêmes raisons
pouvaient encore l’inciter à en tuer d’autres.
D’une façon méthodique, ainsi que cela se passe dans les occasions
solennelles, sous la discipline de quelques anciens qui réglaient les
débats, chacun apporta son mot, son petit détail, sa parcelle de
lumière.
Les constatations faites sur le cadavre, et aux alentours furent
interprétées dans un sens définitif. Les preuves accumulées
reconstituaient le drame, elles disaient pourquoi et comment le canaque
était mort. Aucun doute ne pouvait subsister.
La popinée à l’affut dans les palétuviers avait guetté le canaque.
Absorbé par sa pêche, les yeux pointés dans les trous de crabes, le
canaque s’était approché sans méfiance. Aussitôt qu’il avait été à sa
portée, la popinée avait bondi dessus. Lui s’était débattu. Elle l’avait
terrassé. A eux deux, dans la lutte, ils avaient délayé la vase. Elle
était restée la plus forte... Et puis alors, abusant de son triomphe,
elle s’était servie du canaque, des quantités de fois, sans le lâcher,
ainsi qu’en témoignait la monstruosité inextinguible. Dans l’ardeur de
l’action elle lui avait écrasé les lèvres... Après l’avoir épuisé, vidé,
lorsqu’il n’avait plus été utilisable, elle l’avait étranglé, tout
simplement, parce qu’elle était sûre qu’elle trouverait d’autres hommes,
tant qu’elle en voudrait.
A la révélation de cette menace épouvantable qui pesait sur les mâles,
les hommes, surtout ceux qui se sentaient très virils, ne se trouvèrent
plus en sécurité, même au milieu du village. Emportée par un besoin
urgent de canaques, la popinée pouvait avoir l’idée de venir le
satisfaire, sur place... Et sous quelle forme se présentait-elle?...
Comment se défendre?... Le mort avait été étranglé sans aucune marque de
doigts autour du col, sans aucune blessure apparente.
Durant quelques jours, la tribu resta sous la stupeur d’un danger
imminent. Les femmes, qui pensaient être moins en cause, vaquaient à
leurs diverses occupations, sans trop d’inquiétude. Des guerriers,
toujours braves dans les combats, parlèrent d’abandonner le village, et
d’aller s’établir ailleurs, avec armes et bagages. Un exode, et la
conquête d’une terre. Rien que ça! Tel était à ce moment l’état d’âme de
la foule canaque.
Mais parmi cette foule existaient tout de même quelques esprits
pondérés. La classe dirigeante conservatrice des traditions--les
réactionnaires de l’époque--ne voulait pas laisser la tribu s’éparpiller
au hasard d’une migration précipitée. A la demande des anciens, des
patriarches, le Chef convoqua le Grand Conseil.
Le sorcier qui savait tout, le Chef de la tribu, le barde-vociférateur,
et certains vieux à la pensée très profonde, se réunirent ténébreusement
sous un plafond de fumée, au milieu d’une case calfeutrée qui gardait
les paroles avec le noir de la suie.
Et l’on refit, d’après les transmissions orales, l’historique de la
popinée disparue, depuis son origine embrouillée jusqu’à l’instant de la
mort du canaque, dans les palétuviers. Longuement l’on parla d’une voix
lente et monotone, chacun à son tour, répétant, renforçant ce que
l’autre avait dit. Lorsque tout fut expliqué, pesé, arrêté, le Grand
Conseil des sénateurs s’endormit sur place, autour du feu qui
s’éteignait dans la cendre.
Le lendemain, au grand jour, devant une foule anxieuse, attentive,
l’orateur de la tribu, le barde, debout sur un rocher, face à la mer,
déclama par phrases lourdement scandées le produit des méditations du
Grand Conseil.
En voici le résumé incrusté en hiéroglyphes sur les parois des crânes
canaques: Aucun des hommes qui vivent actuellement, à Pati, à Oundjo, et
ailleurs, n’a connu cette popinée, qui hante les palétuviers. Elle a
disparu il y a longtemps, longtemps, à l’époque lointaine des ancêtres.
Maintenant cette popinée est tout à fait morte, avec ceux qui existaient
de son temps. Il ne reste plus que son fantôme, son diable qui erre la
nuit. Et vous savez tous qu’une popinée morte ne recherche pas les
étreintes d’un homme vivant. Vous savez aussi, d’après les paroles des
ancêtres, que cette popinée n’était pas méchante. Elle faisait peur, et
c’était tout. Et puis, même si elle vivait encore, elle n’aurait pas eu
la force d’abattre un homme aussi grand que celui qui est mort dans les
palétuviers.
Vous comprenez bien que ce n’est pas elle qui a tué le canaque...
Autrefois, à ce que disaient les pères des vieux d’aujourd’hui, la
popinée fréquentait les dugongs. Eux, les vieux, ils l’avaient vue se
promener avec les dugongs. Alors, tout s’explique. Comme elle ne pouvait
pas avoir de petit avec les hommes, elle s’est sauvée de la tribu pour
essayer d’en avoir avec les dugongs, parce qu’elle savait qu’à Poya il y
avait quelque chose comme ça que les canaques disaient. Après cet
accouplement elle n’a plus osé se montrer aux hommes, elle s’est cachée
dans les palétuviers, toujours, toujours.
Et c’est sa fille qui a tué le canaque. C’est sa fille que l’on entend
et que l’on voit dans les palétuviers, la nuit. C’est sa fille qui en
prenant de l’âge veut revenir aux relations avec les hommes. Sa nature
moitié dugong, moitié popinée, a fait d’elle une femme pas comme les
autres femmes. Elle est forte, elle est brutale, jamais assouvie,
capable d’abattre un homme dans la vase, et de l’étouffer sous son
poids, ou de le noyer, sans le faire exprès.
Mais vous ne devez pas avoir peur de cette popinée-dugong. Sa forme
l’empêche de marcher sur la terre dure. Elle ne peut que nager dans la
mer, glisser à plat ventre sur le sable, et se promener debout en se
tenant aux branches de palétuviers. Quand elle veut courir, elle tombe.
Sous les coups de pilon de ces phrases réconfortantes, le courage
revenait. A la fin de cette harangue largement acclamée, les hommes se
sentaient plus gaillards. Ils avaient compris les avantages qu’ils
pouvaient tirer de cette transformation physique de la popinée
extraordinaire.
C’était facile. Puisqu’elle ne pouvait pas marcher sur la terre ferme,
eux, ils n’avaient qu’à y rester continuellement. Là, elle ne viendrait
jamais.
Sans y être convié, de lui-même, le sorcier s’installa sur la tribune du
rocher. Puis il usa de son prestige, de son verbe persuasif, pour
enraciner profondément les certitudes, tout en sauvegardant la pêche,
principale ressource de la tribu.
Moi! Je connais. La popinée-dugong ne vous attrapera pas. Sur la terre,
elle ne peut jamais venir. Dans l’eau, elle est forte, mais elle a peur
des piqûres de sagaïes, pour elle c’est comme les piqûres des
moustiques. Sous les palétuviers, elle se cache derrière le tronc, et
elle attend, parce que ses jambes ne savent pas la porter. Vous pouvez
aller à la pêche dans les palétuviers, en regardant partout, en écoutant
toutes les choses. C’est l’esprit de sa mère qui parle dans la montagne
du Kaféate pour la prévenir. Vous n’avez qu’à vous taire, ne pas lui
répondre. Mais la nuit, la nuit, c’est mauvais. Il ne faut jamais aller
dans le chenal, où l’on ne voit pas clair. Elle vous prendrait. Elle
vous étoufferait.
Ces conseils judicieux, qui affluaient dans le sens de superstitions
coutumières, furent admis aussi vite qu’ils étaient prononcés.
Instantanément ils prenaient la force d’une loi, car celui qui parlait,
il savait, il avait vu, c’était le sorcier auquel rien n’échappe.
A partir de ce jour, plus un homme n’eût voulu, même sous la menace du
Chef, aller à la pêche dans les palétuviers, la nuit; et encore moins
s’aventurer au milieu du chenal. Il était sûr que là, dans ces endroits
où l’on ne voit pas clair, une contrainte lubrique l’attendait au
passage, et que ce jeu contre nature finirait dans un spasme suprême, au
fond de la vase.
Après ces alarmes qui avaient failli emporter le village vers un autre
destin, la vie canaque reprit ses habitudes régulières, avec une légende
mieux assise, et un peu de tranquillité en moins.
Et les années qui matérialisaient les êtres imaginaires, et les
hallucinations qui les recueillent et les incubent, vinrent ajouter
certains détails qui manquaient à la description physique de cette femme
monstrueuse.
Les palétuviers tordus, noueux, au feuillage assombri, et les lourdes
racines hypertrophiées qui pendent et se terminent oblongues, dans
l’eau, ont dû fournir la substance nécessaire à l’achèvement de cette
étrange personne.
Maintenant, et depuis déjà longtemps les canaques possèdent des
précisions. Ils savent comment la popinée-dugong est faite, ils savent
aussi avec quoi elle a étouffé plusieurs hommes. Le temps aidant, le
nombre des victimes a augmenté. On n’est pas bien d’accord sur le
nombre... Mais qu’importe la quantité de victimes, puisque le fond de
l’histoire est vrai.
D’ailleurs, n’ont-ils pas raison. A quoi bon s’attarder à discuter sur
un chiffre, le fait est là, cela ne changerait rien à la menace
suspendue. Il vaut mieux raconter la chose tout de suite, brutalement,
afin que l’on puisse, en cas de pérégrinations sur la côte Ouest, se
préserver de ce danger.
Voici la popinée-dugong telle que les canaques la connaissent: Sa
stature est plus haute que celle des hommes. Elle est plus épaisse. Son
corps est arrondi. Elle se tient debout sur des pieds qui sont mous et
ressemblent à des queues de poissons. De ses bras levés elle se
cramponne toujours aux branches pour ne pas tomber. Quand elle descend
ses bras, ils vont jusqu’à ses pieds. Sa tête est une boule avec des
cheveux comme du varech, et des feuilles posées dessus. Cette touffe lui
cache le visage. On ne voit que ses yeux qui percent à travers. Son
teint est plus foncé que celui des dugongs; si on ne le sait pas, on
peut le confondre avec la couleur des écorces de palétuviers. Mais voilà
ce qu’il y a de plus épouvantable: Elle a des seins allongés, tirés, qui
pendent jusqu’à terre. Lorsqu’elle marche, ses seins traînent dans la
vase, de chaque côté de ses jambes, derrière elle. Ce croquis d’ensemble
indique ses diverses attitudes à l’affût.
Un homme passe-t-il à sa portée, aussitôt elle allonge son bras, le
saisit, l’attire, et de ses deux seins visqueux et froids, pareils à des
anguilles, elle lui enroule le cou, plusieurs tours, dans les deux sens.
Le canaque à moitié étranglé ne peut ni crier, ni se débattre. Alors,
elle s’étend sur la vase avec lui... Et allez!... Elle le tient là,
jusqu’à ce qu’il soit tout à fait mort... Et puis après, elle s’en va,
indifférente.
A présent vous savez pourquoi les canaques ne s’aventurent jamais, la
nuit, à travers cette jetée de palétuviers qui s’avance sournoise, sur
le plateau de Kondao, depuis la pointe du Kaféate jusqu’aux grands
récifs du large, où les houles se brisent dans un roulement sourd qui
fait trembler les montagnes.
En même temps qu’elle s’implantait, cette légende, venue de la
compréhension que les canaques possèdent de la nature, créait dans leur
subconscient un automatisme de défense. D’instinct, sans raisonner, ils
ne s’approchent pas du chenal de palétuviers, la nuit. Une force
répulsive les en empêche. Cette crainte issue des hérédités est si
profonde que même les indigènes civilisés ne peuvent s’en affranchir. Le
jour, lorsqu’ils en parlent, ils affectent d’être incrédules, et s’en
amusent. Mais à la venue de la nuit, dès que les ombres envahissent les
arbres, ils ne se risquent pas à ces endroits où les ancêtres ont
tressailli de peur.
Cette sorte de goule sinistre, brutale, qui vit dans la mer, à l’état
amphibie, cette ventouse suceuse ne peut, quant aux charmes, être
comparée aux belles sirènes qui cambraient leurs tailles sur les rochers
de charybde, et attiraient de leurs voix séduisantes les nautoniers
imprudents. Non! Elle est répugnante, cette sirène-popinée du plateau de
Kondao, mais elle ne pouvait naître sous une autre forme, puisqu’elle
est une création de la mentalité canaque.
Et les canaques ne sont pas des Grecs doués d’un génie poétique, ce sont
des hommes primitifs encore en démêlés avec leurs instincts. Leur
imagination développée surtout par la peur ne sait concevoir que la
force, la malfaisance, l’horrible: elle ne peut maintenir son envol
au-dessus des réalités matérielles. N’empêche qu’eux aussi, les
canaques, aux antipodes de l’Hellade, ont inventé une sirène, si
affreuse soit-elle. Partout l’esprit humain est le même: Toujours ce
besoin de s’entretenir d’invraisemblances, d’exagérations, d’histoires
fabuleuses.
Les indigènes avoisinant le Kaféate ont perdu les filiations qui ont
engendré ce monstre femelle, ils savent qu’il existe comme une nécessité
inéluctable, et ils s’en préservent, sans chercher plus loin. En
rassemblant les débris de ces légendes très anciennes, qui s’effacent
devant la mentalité des races blanches, en comparant les analogies des
faits et les causes qui les ont déterminés, on est amené à conclure que
la popinée-dugong, qui hante les palétuviers de Pingène, est bien la
descendante du satyre canaque qui a tué son frère, à Poya, et a dû
ensuite se réfugier au fond de la mer pour échapper à la vengeance des
hommes.
Nouméa, 1926.