PREMIÈRE LÉGENDE

A la lumière avivée des étoiles, le cotre glisse lentement sur l’eau

brune. Sa voilure sombre aux reflets blanchâtres se profile en hauteur,

perce la nuit diaphane. De leur mol clapotis, les vagues minuscules

semblent donner des coups de langue à la carène qui passe. Dans le

sillage, des phosphorescences s’allument, scintillent un instant, et

s’éteignent... Et le vent de terre qui musarde au fond de la baie vient

dépolir l’immense miroir.

Ça marche... Ça va... La marée monte encore... Nous pourrons accoster à

terre... Il y a une provision de bois sec. Nous ferons cuire la biche de

mer, la fumée chassera les moustiques... Qu’en dis-tu?... Badimoin.

Badimoin est peu causeur. Cependant, par le geste tranquille de son

menton poussé en avant, il esquisse une vague approbation. Ce qui se

devine à la silhouette boulue de sa tête, au-dessus du panneau.

Après avoir croqué les dernières croûtes de pain, les popinées se sont

endormies, à la place où elles se trouvent, sur les sacs de lest,

serrées l’une contre l’autre, par un besoin mutuel de se réchauffer...

Riches natures... Dès qu’elles ont un moment d’inactivité physique,

comme elles ne pensent à rien, elles dorment... Et c’est bien... C’est

mieux...

Depuis longtemps le bateau poursuit sa lente bordée, aucune parole n’a

effleuré le silence. Le calme infini et majestueux de la nuit devient un

malaise. Il accroît une impression troublante de solitude, d’abandon, de

petitesse devant l’immensité, d’insignifiance de soi-même.

La brise de terre aromatisée de la senteur de bois gémit doucement à

travers les cordages. De son murmure alangui elle apporte les bruits

atténués de la côte: Les roussettes qui grincent, les canards qui

nasillent dans les étangs, le taureau qui mugit aux échos des vallons...

Par instant c’est un souffle qui pleure, comme un râle lointain, comme

une lamentation venue des millénaires... Et ce vent de tous les âges

évoque le passé, les temps barbares, lorsque l’homme devenait la proie

sanglante de l’homme. D’où sortaient-elles, ces bêtes humaines?... Qui

pourra jamais le savoir... Ces montagnes sombres aux replis mystérieux

en ont vu de ces scènes de cannibalisme, autrefois... et maintenant

encore, plus près de nous, il y a quelque dix ans: Le massacre des

colons de Poya, en 78... Que de meurtres incompréhensibles, que de

cruautés inutiles... Ces sauvages jetés là par le hasard sont des êtres

sans conscience, des brutes impulsives menées par les instincts, des

ébauches d’âmes.

Et le vent pleure dans les agrès... Que diable! Il faut réagir, secouer

cette tristesse, animer l’équipage.

Badimoin! mon ami, tu es une brute, un enfant de brute... Catou, ta

popinée aussi... Et l’autre... l’autre popinée..., Pouépa... Un peu

moins..., peut-être...

A cette apostrophe, Badimoin qui était assoupi relève la tête et

demande: Quoi!... Nous besoin virer?

Non! Pas encore... Va regarder à l’avant s’il y a de l’eau.

Paresseux et geignard Badimoin se coule hors du panneau, redresse avec

lenteur sa stature trapue, et va se camper à l’avant, épontillé sur ses

jambes courtes et massives. D’une main il se cramponne au foc, l’autre

est portée comme une visière à son front.

Après avoir de ses yeux percé l’obscurité des flots, il déclare: Là-bas,

devant le bateau: les cailloux! Peut-être pas beaucoup de l’eau.

A cet avertissement le cotre vient au lof, ralentit sa marche... La

marée est presque haute il faut essayer de passer.

En douceur, l’étrave aborde les têtes noires des coraux qui s’élèvent du

fond, comme des bêtes sournoises aux aguets... Pas de choc... Il y a de

l’eau.

Le bateau glisse lentement au-dessus de dalles qui s’éclairent de

fluorescences marines. Et c’est un défilé de mosaïques aux teintes

jaunes, rouges, bleues, coupées de trous sombres. Le récif frangeant se

termine. Nous sommes sur un plateau de sable blanc, où s’éparpillent les

taches noires des algues flottantes.

Badimoin! C’est bon... Viens ici. Je vais te donner du tabac fin pour

faire une cigarette.

D’habitude, l’apathique Badimoin aspire en ronronnant au tuyau écourté

d’un brûle-gueule noirâtre, après l’avoir fortement bourré d’un tabac

canaque roulé en une corde, qu’il a au préalable déchiquetée dans ses

doigts.

Mais quand il est à bord, il préfère le tabac fin. En voici la raison:

Pour allumer sa pipe qui persiste à s’éteindre, il lui faut des braises

incandescentes, ou un tison ardent en permanence. Une boîte d’allumettes

ne saurait y suffire. Et alors, lorsqu’il ne se trouve pas

confortablement accroupi auprès d’un feu, à se chauffer le bas-ventre,

il compte sur mes libéralités. Le tabac fin est un luxe, une

gratification très appréciée.

La mince pellicule de papier Job ne lui dit rien qui vaille. Pendant que

je lui prépare une cigarette, il enlève de son espèce de turban

poisseux, un morceau de feuille de bananier; puis, de son haleine chaude

il la ramollit, tout en la pétrissant. Et ma cigarette si élégante

disparaît enroulée dans cette peau. C’est une affaire de résistance, et

une question de goût. Le tabac brûlé dans cette enveloppe augmente sa

force, il étourdit le fumeur.

Le bateau dégagé des obstacles continue sa nonchalante bordée. L’eau

clapote, huileuse, à la proue. Le fond de sable reste clair, lumineux,

dans le flot transparent... Ça va bien...

Sur l’eau calme, à babord, deux expirations d’un bruit sourd, deux

graves points d’orgue qui ponctuent le silence: Oââââqq... Oââââqq... On

sait ce que c’est, cette voix grasse, gargouillante, sortie d’un ventre:

Une tortue est venue respirer à la surface, elle a happé deux bouffées,

puis, apercevant la voilure, elle a replongé en vitesse, le croupion en

l’air, sans demander son reste.

A l’annonce d’une tortue proche du bateau, d’instinct Badimoin s’est

précipité sur une sagaïe renforcée de trois pointes de fer. Un pied sur

le plat-bord, le buste balancé, le bras haut, brandissant son engin, il

regarde un rond qui s’éteint dans l’eau... Nous sommes déjà loin.

--Badimoin... A oua!... Il est trop tard, la tortue a piqué la tête dans

les grands fonds.

Badimoin est revenu à sa place, à l’arrière. Par ses lèvres épaisses,

allongées, à son visage camus qui se renfrogne, je vois qu’il éprouve

une déception profonde: celle d’avoir manqué cette grosse tortue qui

aurait donné tant de viande savoureuse.

Chez lui c’est un atavisme d’affamé. Le souci unique et constant de la

nourriture prise à la source, sans imaginer qu’il puisse exister des

intermédiaires.--A ce sujet, Badimoin et ses semblables sont des sages.

Une tête de popinée se hausse au-dessus de l’hiloire... C’est Pouépa...

Elle veut savoir où elle est... Après un moment de muette observation,

d’une voix enfantine et chantante elle déclare: Là, c’est Béco! Là,

c’est Népou! là, c’est Porwy!--Sur ces paroles définitives, elle

s’enfonce sous le pont, se blottit dans son coin, et s’endort.

Pouépa, ma petite, ta famille supposée devient bien encombrante. «Ta

mère pour moi, son père pour toi, ta sœur pour lui, ton frère pour

nous», en un mot toute la tribu commence à coûter cher. Lorsque cette

invasion barbare se déverse sur le campement, elle bâfre tous les

vivres. C’est une coutume... Le seul remède à cette exploitation serait

d’aller jeter l’ancre ailleurs, dans d’autres eaux...

En ce qui le concerne, Badimoin est un chenapan, un libertin. Il a

enlevé Catou, la jeune popinée d’un vieux canaque de la chaîne. Et

comme, d’après les mœurs, les traditions séculaires, le nouveau couple a

tout lieu de craindre de violentes représailles, il est venu se réfugier

à bord, en attendant que le courroux collectif du village spolié

s’apaise. Quand le vieux restera seul à ruminer sa vengeance, Badimoin

et sa complice ne s’en soucieront plus.

En attendant ces jours fastes, selon un pacte établi sur la base de

cinquante francs par mois, et de la nourriture à discrétion, ce couple

constitue le seul équipage du navire.

Son arrivée est tombée fort à propos. L’équipage précédent, qui était

composé d’un malabar et d’un canaque néo-hébridais marron, venait de

déserter. Le malabar s’était embauché comme cuisinier sur une station de

bétail. L’autre, le néo-hébridais, les affinités de race aidant, s’est

fait adopter par une tribu où il avait trouvé «tapa» à sa pointure.

Quant à Pouépa, sa situation n’est guère définie. C’est plutôt une

passagère voyageant pour le plaisir... On ne lui demandait rien... Un

soir elle s’est trouvée là, sous l’appentis où l’on fume la biche de

mer, à boire du thé, en compagnie de Catou et Badimoin... D’où

venait-elle?... Peu importe... Depuis un mois elle prend part aux

expéditions de pêche, sur les récifs, et jamais il n’est question de

paiement... Il est vrai que la famille en tire quelques profits... C’est

peut-être un plan concerté... Et, ma foi, cette jeune sauvage aux formes

rondes et lisses ferait succomber plus d’une continence.

Ses parentés sont très compliquées, d’une compréhension assez difficile.

Elle est tout à la fois, la cousine, la tante, la nièce, la sœur de

Badimoin, selon l’inspiration de l’instant, ou la commodité de la

réponse. Tantôt, ces mêmes liens familiaux la rattachent à Catou, la

compagne de Badimoin, et ce Badimoin est lui-même apparenté à toute la

tribu de Poya et d’ailleurs... Allez donc vous y reconnaître.

Non... Pouépa ne doit pas mentir sciemment, elle se trompe, c’est

certain... Les échanges d’enfants, les adoptions successives, les trocs

de femmes, et encore les rapts ont dû embrouiller les états-civils... Et

les canaques ne conçoivent pas de la même manière que nous l’ordonnance

de la famille. C’est regrettable... Oui... Très regrettable...

regrettable... Oui... Oui...

Le capitaine s’enfonce dans ses regrets puérils, sa pensée flotte, il

s’endort à la barre, tout en réagissant. Et le bateau file sans bruit,

sur l’eau caressante, comme sur un tapis de soie.

Tout à coup: un choc. L’avant a buté sur quelque chose de mouvant et se

soulève. Arrêt brutal. Une claque formidable s’assourdit sur la carène

qu’elle ébranle. L’eau jaillit en blanches gerbes, tourne dans des

remous, agite du sable. Et le bateau repart doucement, alors que trois

sillons rapides fendent l’eau, creusent de longues vagues qui s’enfuient

du côté du vent.

L’arrêt brusque a projeté tout le monde vers la proue. L’équipage

surpris s’est dressé sur le pont, même la passagère. Badimoin a bondi,

farouche, écartelé, la sagaïe au poing, mais aussitôt il s’apaise, en

disant: «Mon vieux! ceux-là beaucoup malins. Lui connaît bien. C’est

comme les canaques.»

Le premier saisissement passé, les popinées sont parties à rire.

Maintenant elles se tordent et vocifèrent en se donnant de fortes tapes

sur les cuisses, qu’elles ont nues.--C’est une bonne farce.

Tout en gardant sa gravité native, Badimoin se trouve entraîné par la

contagion du rire. Sa bouche s’élargit, sa face s’épanouit, hilare. Il

parle en canaque, gesticule, s’anime, mais il reste moins démonstratif

que les popinées.

Le rire calmé, l’incident s’explique et se commente en un langage

composé de français et de bichelamar, et avec le secours d’une mimique

appropriée au cas présent.

Sachons d’abord que: «Le dugong est un genre de cétacé, mammifère,

herbivore, de la famille des lamantins. Il peut atteindre trois mètres

de longueur. On le nomme aussi vache marine.»

A la faveur de la marée montante, trois dugongs paissaient

tranquillement dans une prairie d’herbes sous-marines, sur un haut-fond.

Le papa, la maman, le petit. Ces bêtes-là vivent en famille.--Le bateau

est arrivé sans bruit, sur la pointe des pieds. Il a monté sur un

dugong. Le dugong surpris, aplati, affolé, s’est dégagé comme il a pu,

et il a lancé un coup de queue au bateau, son seul moyen de défense. Le

choc a été amorti par l’eau.

Et les trois dugongs qui craignent les hommes se sont enfuis du côté du

vent.--Vent debout.--Le bateau forcé de louvoyer ne peut jamais les

suivre dans cette direction. Depuis longtemps les dugongs le savent.

Les dugongs sont forts, ils sont rusés, ils sont malins. Quand ils se

trouvent enfermés dans un filet et qu’ils ne peuvent plus en sortir, ils

jettent les petits par-dessus les flotteurs, pour leur donner la

liberté.

De temps en temps les dugongs viennent respirer à fleur d’eau. C’est

aussi pour savoir ce qu’il s’y passe, paraît-il. Les canaques ont tourné

ce besoin à leur profit. Un dugong est-il cerné, échoué, ou bloqué dans

un filet, aussitôt tous se précipitent dessus, ils se cramponnent après,

et, avec des tampons d’écorces de niaouli ou de paille, ils lui bouchent

les narines. Le dugong reste sans force, il meurt étouffé.

Sa chair ressemble à celle des hommes, elle est très bonne à manger.

Mais les morceaux succulents se trouvent sous les nageoires, et pas

ailleurs: Des glandes d’une graisse jaunâtre, huileuse, que l’on est

d’abord obligé, par déférence d’offrir au chef, et dont on se régale

parfois, quand il en reste.

Et ce n’est pas fini sur le compte du dugong, il faut encore y ajouter

ce talent merveilleux. «Il comprend ce que disent les hommes. Il sait

parler comme les canaques de Poya. S’il ne dit rien, c’est parce qu’il

est très méfiant.»

Sur ces révélations étonnantes, les conteurs s’arrêtent, ils prétendent

que c’est tout, que c’est fini.

Devant l’incrédulité et le cortège de questions qu’elle amène, le bloc

noir se replie, il se tait. Même en insistant il ne veut plus répondre.

Badimoin, Catou et Pouépa savent que c’est vrai. Cela leur suffit, ils

n’essayent pas de convaincre. On sent que dans leur esprit le dugong est

un être à part, enveloppé d’un prestige mystérieux, qu’ils doivent

cacher aux étrangers. Les popinées parleraient peut-être si ce n’était

la présence refroidissante de Badimoin, toujours très fermé lorsqu’il

s’agit de mœurs canaques.

Regrettant déjà d’en avoir trop dit, pour se tirer de cette affaire,

Badimoin énervé, le ton coléreux, exprime à peu près cette pensée: «Le

dugong c’est un poisson qui appartient aux canaques, ce n’est pas un

poisson des blancs. A quoi servirait de raconter son histoire aux

blancs, puisqu’ils ne comprennent jamais les choses des canaques.»

Ces paroles prononcées, il s’isole dans un mutisme boudeur. Les popinées

restent muettes.

Durant ces explications la terre s’est rapprochée, elle est là, devant.

Le rideau de la végétation déroule sa bordure noire tout le long de la

grève. L’on entend la musique tremblée des cri-cri éperdus... elle

augmente d’ampleur... C’est le moment.

Badimoin! Tu as raison. Nous ne pensons pas comme les canaques.

Heureusement pour nous... Prépare-toi! Nous allons virer.

Cette manœuvre a lieu. Le bateau vire, puis il repart incliné sur

l’autre bord.

Légendes canaques · 第 18 / 22 题