PREMIÈRE LETTRE DE COSTAR A MADAME DE SÉVIGNÉ.

«Madame,

«Je vous avoue que j'ai grand tort, et que vous avez raison de me

vouloir du mal. Il y a quelques mois que madame de Lavardin me confia

une belle lettre de la reine Christine, où Sa Majesté témoignait

qu'elle était éblouie comme les autres des lumières de votre esprit,

et enchantée des charmes secrets qui sont en votre aimable personne.

Je fus tellement touché de voir la princesse du monde la plus éclairée

rendre de si glorieux témoignages de votre mérite, que, ne pouvant

retenir ma joie au fond de mon cœur, j'en fis part à une de mes amies

qui vous adore, madame, mais qui est aussi faible que je le suis, et

qui ne put s'empêcher de succomber à la même tentation que je n'avais

pas eu le courage de repousser. Ainsi, madame, la gloire de votre nom

a volé plus loin que vous ne vouliez, et fait à cette heure dans

l'Anjou, et peut-être même dans la Bretagne, un bruit qui vous

importune. En ce cas-là, cette humilité dont vous êtes si jalouse, et

que vous voulez conserver au milieu des qualités éclatantes qui ont

bien de la peine à compatir avec elle, aura sans doute beaucoup à

souffrir. Je suis cause de tout ce désordre par l'indiscrétion de mon

zèle; et ce qui m'afflige davantage en cela, c'est que le repentir de

ma faute ne m'aidera pas à la réparer. Il m'est venu en pensée de vous

faire demander ma grâce par madame la comtesse de La Fayette; et je

l'aurais fait, si je ne me fusse avisé que de ne m'adresser pas tout

droit à vous, c'était vous ravir la gloire de faire une action de

miséricorde. Je me promets, madame, que je l'obtiendrai de votre

bonté, et que vous ne serez pas si cruelle que de la refuser à mes

très-humbles supplications. Autrement, j'ose vous déclarer que, dans

le désespoir où vous me mettrez, je pourrai bien me mutiner, et perdre

une partie du respect que je vous dois. Votre modestie n'aurait pas de

plus dangereux ennemi que moi. D'abord j'apprendrais dans les

provinces (ce qui n'est bien su que de la cour) que vous êtes la

véritable princesse Clarinte de l'incomparable M. de Scudéry; et puis

je remplirais de vos louanges un second volume de lettres que je

donnerai au public sur la fin de cette campagne; et enfin je

célébrerais si hautement vos vertus, qu'on connaîtrait par toute la

France que je serais votre admirateur passionné, quoique je n'eusse

point sujet d'être,

Madame,

Votre très-humble serviteur,

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (2/6) · 第 19 / 146 题