Je commençais à m'assoupir vers deux heures du matin, quand madame
Costejoux, en rêvant, prononça à voix haute et avec un accent de
détresse le nom de son fils. Je crus devoir la tirer de ce mauvais
rêve.
-- Oui, oui, dit-elle en se soulevant, c'est un cauchemar! Je rêve
qu'il tombe d'une falaise élevée dans la mer. Mieux vaudrait ne
pas dormir!
Mais, comme elle avait passé la nuit précédente à causer avec lui
de leur commune préoccupation, elle se laissa retomber sur
l'oreiller et se rendormit. Peu d'instants après, elle parla
encore, et je saisis, parmi ses paroles confuses, cette prière
dite d'un ton suppliant:
-- Secourez-le, ne l'abandonnez pas!
Une crainte superstitieuse s'empara de mon esprit.
-- Qui sait, me disais-je, si cette pauvre mère ne subit pas le
contre-coup de quelque grand péril couru par son fils? S'il était,
lui, dans une crise de désespoir? Et si, dans ce moment même où
nous le croyons endormi, il se trouvait aux prises avec le vertige
du suicide?
Une fenêtre s'ouvrit au-dessous de la nôtre. Je regardai madame
Costejoux, elle tressaillit, mais ne s'éveilla pas. J'écoutai en
retenant mon haleine, on marchait dans la chambre de M. Costejoux;
il ne reposait donc pas? Avait-il l'habitude de se lever si matin?
En proie à une inquiétude sans but déterminé, mais insurmontable,
je m'habillai à la hâte et je descendis sans bruit. Je collai mon
oreille contre sa porte. Tout était rentré dans le silence.
J'allais remonter, quand j'entendis marcher au rez-de-chaussée. Je
redescendis encore jusqu'à la porte du jardin qu'on venait
d'ouvrir. Je regardai vers le parc, je vis M. Costejoux qui s'y
enfonçait. Je l'y suivis, résolue à l'observer et à le surveiller.
Il marchait à grands pas, faisant des gestes comme un orateur,
mais sans parler. J'approchai, il ne s'en aperçut pas; il
m'effraya par son air égaré, ses yeux creusés mais brillants, qui
semblaient voir des choses ou des êtres que je ne voyais pas.
Était-ce une habitude d'étudier ainsi ses causes, ou un accès de
délire? Il alla jusqu'au fond du parc, qui se terminait en
terrasse coupée à pic au-dessus de la petite rivière profondément
encaissée, et il continua à gesticuler dans cet endroit dangereux,
s'approchant jusqu'au rebord écroulé, comme s'il n'eût pas su où
il était. Au risque de l'interrompre dans un travail d'esprit,
peut-être salutaire, je le joignis vivement, je lui saisis le bras
et le forçai à se retourner.
-- Qu'y a-t-il donc? s'écria-t-il, surpris et comme terrifié; qui
êtes-vous? que me voulez-vous?
-- Vous dormiez en marchant? lui dis-je. Vous ne saviez pas où vous
étiez?
-- C'est vrai, dit-il, cela m'arrive quelquefois. Ce n'est pas tout
à fait du somnambulisme, cela y ressemble... C'est de famille, mon
père était comme cela quand il travaillait une cause difficile.
-- Et la cause que vous travaillez maintenant...
-- Est une cause perdue! Je m'imaginais parler à une assemblée de
chouans, à qui je redemandais Louise et qui voulait me mettre à
mort. Voyez! ma vie est sauvée, puisque vous m'avez réveillé au
bord de l'abîme; mais ils ne me rendront pas Louise. J'ai plaidé
devant des pierres!
-- Ainsi vous rêviez? C'est bien vrai? Vous n'aviez pas d'intention
mauvaise?
-- Que voulez-vous dire?
Et, comme je n'osais pas émettre ma pensée, il fit un effort pour
la deviner. Il recouvra aussitôt une lucidité complète, et, me
saisissant la main:
-- Bonne Nanon, reprit-il, vous m'avez pris pour un fou ou pour un
lâche! Comment êtes-vous ici? Les ouvriers ne sont pas encore
levés et il fait à peine jour.
-- C'est pour cela que je me suis inquiétée en vous entendant
sortir.
-- Vous ne dormiez donc pas? Est-ce que ma mère s'inquiète aussi?
-- Non, elle dort.
-- Pauvre mère, c'est le bienfait de son âge! Elle n'est plus de
force à se tourmenter beaucoup.
-- Ne croyez pas cela! Elle dort bien mal; elle rêvait tout à
l'heure que vous tombiez d'une falaise dans la mer. C'est pour
cela que j'ai eu peur, et bien m'en a pris. Vous pouviez vous tuer
tout à l'heure.
-- Cela eût été heureux pour moi.
-- Et pour elle? Vous croyez que mourir de chagrin est une douce
chose?
-- Nanon, je ne veux pas me tuer! non! À cause de ma mère, je
supporterai l'horreur et le supplice de la vie. Pauvre chère
femme, je le sais bien, que je la tuerais avec moi! Voyez! il y a
comme un lien mystérieux entre les agitations de mon âme et les
rêves de son sommeil. Ah! je serais un misérable si je ne
combattais pas l'attrait du suicide, et pourtant il me charme, il
me fascine et m'endort; il m'attire à mon insu! Comment mon propre
rêve m'a-t-il amené au bord de ce ravin? Quittons vite ce lieu
maudit. J'y suis venu hier matin. Je ne dormais pas, je regardais
cette eau glauque qui rampe sous nos pieds. Je me disais: «La fin
du martyre est là.» Je m'en suis éloigné avec effroi en pensant à
ma mère; je n'y reviendrai plus, je vous le jure, Nanon, je saurai
souffrir.
Je l'emmenai dans la partie du jardin que sa mère pouvait voir de
sa fenêtre en s'éveillant, et, en m'asseyant avec lui sur un banc,
je provoquai l'épanchement de son coeur.
-- Est-il possible, lui dis-je, que vous ayez laissé une si
violente passion gouverner et troubler un esprit comme le vôtre?
-- Ce n'est pas cela seulement, répondit-il, c'est le reste, c'est
tout! C'est la République qui expire autour de moi et en moi-même.
Oui, je la sens là qui meurt dans mon sein refroidi; ma foi me
quitte!
-- Pourquoi donc? lui dis-je. Ne sommes-nous pas encore en
république, et l'ère de paix et de tolérance que vous rêviez, que
vous annonciez, n'est-elle pas venue? Nous sommes vainqueurs
partout, nos ennemis du dehors nous demandent la paix et ceux du
dedans sont apaisés. Le bien-être revient avec la liberté.
-- Oui, il semble que les représailles soient assouvies et que nous
entrions dans un monde nouveau qui serait la réconciliation du
tiers état avec la noblesse, la paix au dedans et au dehors. Mais
cette tranquillité est illusoire et ne durera qu'un jour. L'Europe
monarchique n'acceptera pas notre indépendance, les mauvais partis
conspirent et le tiers état s'endort, satisfait de l'importance
qu'il a acquise. Il se corrompt déjà, il pardonne, il tend la main
au clergé, il singe la noblesse et la fréquente, les femmes de
cette race nous subjuguent, à commencer par moi qui suis épris
d'une Franqueville dont je haïssais et méprisais le père. Vous
voyez bien que tout se dissout et que l'élan révolutionnaire est
fini! J'aimais la Révolution comme on aime une amante. Pour elle,
j'aurais de mes mains arraché mes entrailles; pour elle, j'étais
fier de souffrir la haine de ses ennemis. Je bravais même l'effroi
inintelligent du peuple. Cet enthousiasme m'abandonne, le dégoût
s'est emparé de moi quand j'ai vu le néant ou la méchanceté de
tous les hommes, quand je me suis dit que nous étions tous
indignes de notre mission et loin de notre but. Enfin! c'est une
tentative avortée, rien de plus! les Français ne veulent pas être
libres, ils rougiraient d'être égaux. Ils reprendront les chaînes
que nous avons brisées, et nous qui avons voulu les affranchir,
nous serons méconnus et maudits, à moins que nous ne nous
punissions d'avoir échoué, en nous maudissant nous-mêmes et en
disparaissant de la scène du monde!
Je vis tout ce que la chute des jacobins avait amassé de
découragement et d'amertume dans cette âme ardente, qui ne pouvait
plus comprendre les destinées de son pays confiées à d'autres
mains, et qui ne pouvait ressaisir l'espérance. Pour lui, la
patience était une transaction. Homme d'action et de premier
mouvement, il ne savait pas garder son idéal, du moment que
l'application n'était pas immédiate et irrévocable. Ce fut à moi,
pauvre fille ignorante, de lui démontrer que tous les grands
efforts de son parti n'étaient pas perdus, et qu'un jour, bientôt
peut-être, l'opinion éclairée ferait la part du blâme et celle de
la reconnaissance. Pour lui exprimer cela de mon mieux, je lui
parlai beaucoup du progrès certain du peuple et des grandes
misères dont la Révolution l'avait délivré. Je me gardai de
revenir à mes anciennes critiques de la Terreur: il était encore
plus pénétré que moi du mal qu'elle avait fait. Je lui en
démontrai les bons côtés, le grand élan patriotique qu'elle avait
donné, les conspirations qu'elle avait déjouées. Enfin, si j'eus
quelque éloquence pour le convaincre, c'est que je fis entrer dans
ma parole le feu et la conviction qu'Émilien avait mis dans mon
coeur. Devant le grand dévouement de mon fiancé à la patrie,
j'étais devenue moins paysanne, c'est-à-dire plus Française.
M. Costejoux m'écouta très sérieusement, et, voyant que j'étais
sincère, il fit cas de mes bonnes raisons. Alors, il revint à son
dépit contre Louise, et, l'ayant bien exhalé, il se laissa toucher
par mes prières. Je me mis presque à ses genoux pour qu'il me
promît de se guérir moralement et physiquement, car je voyais bien
qu'il était malade. L'état bizarre où je venais de le surprendre
n'était point son état normal, et ce n'était pas non plus celui
d'un homme en santé. J'obtins qu'il mangerait et dormirait aussi
régulièrement que la chose serait compatible avec la hâte et
l'urgence de sa profession. Il me jura, en pressant mes mains dans
les siennes, qu'il écarterait les idées de suicide comme indigne
d'un bon fils et d'un honnête homme. Enfin, je le ramenai à sa
mère, très attendri, par conséquent à moitié soumis à sa destinée.
Pauvre Costejoux! elle ne fut pas toujours heureuse. Louise pleura
beaucoup devant les reproches d'Émilien. Elle eût voulu écrire,
pour exprimer tous les combats de son coeur et marquer ses
regrets, sa reconnaissance. Elle ne savait presque pas écrire,
elle eût voulu parler elle-même; mais elle n'osa revenir sur ses
pas et ne put vaincre ses préjugés. Elle chargea son frère de
redire tout ce qu'elle lui disait. Costejoux ne comptait point sur
son retour. Il surmonta son chagrin, renferma son mécontentement
et montra, à la fête champêtre de notre mariage qui eut lieu au
moutier, une gaieté charmante et une grande bonté avec tout le
monde.
Il était ou semblait guéri; mais Louise s'ennuya de la misère, de
la violence et peut-être aussi de la nullité de ceux à qui elle
avait demandé asile.
Un beau jour, elle revint tomber aux pieds de madame Costejoux, et
peu de semaines après elle épousa notre ami.
Ils ont vécu dans un accord apparent et sans avoir de graves
reproches mutuels à se faire. Mais leurs coeurs ne s'entendirent
et ne se confondirent qu'à la longue. Ils avaient chacun une
religion, elle le prêtre et le roi, lui la République et Jean-
Jacques Rousseau. Il était bien toujours épris d'elle, elle était
si jolie avec ses grâces de chatte; mais il ne pouvait la prendre
au sérieux, et, par moments, il était sec et amer en paroles, ce
qui montrait le vide de son âme à l'endroit du vrai bonheur et de
la vraie tendresse. La mort de sa mère ajouta à son malaise moral.
Il s'attacha dès lors à faire fortune pour contenter les goûts
frivoles de sa femme et il est à présent un des plus riches du
pays. Elle est morte jeune encore et lui laissant deux charmantes
filles, dont l'une a épousé son cousin, Pierre de Franqueville,
mon fils aîné.
Quant à nous, nous sommes arrivés à une grande aisance qui nous a
permis de bien élever nos cinq enfants. Ils sont tous établis
aujourd'hui, et, quand nous avons le bonheur d'être tous réunis
avec leurs enfants et leurs femmes, il s'agit de mettre vingt-cinq
couverts pour toute la famille. Costejoux a beaucoup pleuré sa
pauvre Louise, mais il a vécu pour ses filles qu'il adore, et la
fin de sa vie est devenue plus calme. Sa foi politique n'a
pourtant pas transigé. Il est resté sous ce rapport aussi jeune
que mon mari. Ils n'ont pas été dupes de la révolution de Juillet.
Ils n'ont pas été satisfaits de celle de Février. Moi qui, depuis
bien longtemps, ne m'occupe plus de politique -- je n'en ai pas le
temps -- je ne les ai jamais contredits, et, si j'eusse été sûre
d'avoir raison contre eux, je n'aurais pas eu le courage de le
leur dire, tant j'admirais la trempe de ces caractères du passé,
l'un impétueux et enthousiaste, l'autre calme et inébranlable, qui
n'ont pas vieilli et qui m'ont toujours semblé plus riches de
coeur et plus frais d'imagination que les hommes d'aujourd'hui.
J'ai perdu, l'an dernier, l'ami de ma jeunesse, le compagnon de ma
vie, l'être le plus pur et le plus juste que j'aie jamais connu.
J'avais toujours demandé au ciel de ne pas lui survivre, et
pourtant je vis encore, parce que je me vois encore utile aux
chers enfants et petits-enfants qui m'entourent. J'ai soixante-
quinze ans, et je n'ai pas longtemps à attendre pour rejoindre mon
bien-aimé.
-- Sois tranquille, m'a-t-il dit en mourant; nous ne pouvons pas
être longtemps séparés, nous nous sommes trop aimés en ce monde-ci
pour recommencer l'un sans l'autre une autre vie.
* * *
Madame la marquise de Franqueville est morte en 1864, épuisée de
fatigue pour avoir soigné les malades de son village dans une
épidémie. Elle avait vécu jusque-là sans aucune infirmité,
toujours active, douce et bienfaisante, adorée de sa famille, de
ses amis et de ses _paroissiens, _comme disent encore les vieux
paysans du centre. Elle avait acquis, par son intelligente gestion
et celle de son mari et de ses fils, une fortune assez
considérable dont ils avaient toujours fait le plus noble usage et
dont elle se plaisait à dire qu'elle l'avait commencée avec un
mouton.
J'ai su qu'elle avait, à force de sagesse et de bonté, vaincu les
répugnances de ce qui restait de parents à son mari. Elle secourut
ceux qui étaient tombés dans la détresse, et_ _sut ménager si bien
les convictions des autres, que tous la prirent en grande estime
et même quelques-uns en grand respect. Madame de Montifault ne
voulut jamais la voir, mais elle finit par dire un jour:
-- On prétend que cette Nanon est une personne aussi distinguée et
d'aussi bonne tenue que qui que ce soit. Elle fait du bien avec
délicatesse; peut-être même m'en a-t-elle fait à mon insu, car
j'ai reçu des secours dont je n'ai jamais su la provenance. Au
reste, j'aime autant ne pas le savoir. Quand les Bourbons
reviendront et que je pourrai m'acquitter, je tirerai la chose au
clair. Je ne me soucie pas d'avoir à remercier la Nanon, non plus
que son jacobin de mari.
Tous les nobles persécutés de ce temps-là ne furent pas aussi
implacables, et si, au retour des Bourbons, beaucoup d'entre eux
furent vindicatifs, plusieurs furent reconnaissants et mieux
éclairés. On a vu le grand parloir du moutier s'emplir, aux
grandes occasions, de visiteurs et d'amis de tout rang, depuis les
nobles parents des filles de M. Costejoux, descendantes des
Franqueville par leur mère, jusqu'aux arrière-petits-fils de Jean
Lepic, le grand-oncle de Nanon. Je me suis informé de Pierre et de
Jacques Lepic, ces deux cousins de la marquise qui furent les
compagnons de son enfance. L'aîné à qui elle avait appris à lire,
devint officier; mais lorsqu'il revint en congé, elle dut
l'éloigner au moment de son mariage. Il s'était mis en tête de
supplanter Émilien auprès d'elle, alléguant qu'il était aussi
gradé que son rival et qu'il avait un bras de plus. Il s'est
résigné et s'est fixé ailleurs. Quant au _petit cousin Pierre, _il
est resté l'ami de la famille, et un de ses fils a épousé, sans
cesser, quoique convenablement instruit, d'être un paysan, une des
demoiselles de Franqueville.
J'ai eu occasion de voir une fois la marquise de Franqueville à
Bourges, où elle avait affaire. Elle me frappa par son grand air
sous sa cornette de paysanne qu'elle n'a jamais voulu quitter et
qui faisait songer à ces royales têtes du moyen âge dont nos
villageoises ont gardé la coiffure légendaire. J'ai vu aussi le
marquis en cheveux gris avec sa manche vide attachée sur sa
poitrine au bouton de sa veste. Lui aussi porta toujours le
costume rustique. Ses manières simples, son langage pur et
modeste, une beauté extraordinaire dans le regard, donnaient
l'idée d'un homme de grand mérite, qui a préféré le bonheur à
l'éclat et choisi l'amour à l'exclusion de la gloire.