Je ne voyais pas même le trou noir où je devais m'engager; car,
outre qu'il faisait nuit, le caveau était obscur en plein jour et
on n'y allait qu'à tâtons. Je n'hésitai pas et je passai très
facilement. Je rampai jusqu'à la grille d'un petit soupirail et
j'écoutai. D'abord, je n'entendis rien, et puis je saisis quelque
chose comme des mots dits tout bas; enfin la voix s'éleva assez
pour que je reconnusse celle de l'économe. Il disait ses prières
en gémissant. Je l'appelai avec précaution. Il eut peur et se tut
brusquement.
-- Ne craignez rien, lui dis-je, c'est moi, la petite Nanette
amenée par le petit frère Émilien, qui est là aussi derrière moi
pour savoir si vous souffrez.
-- Ah! mes braves enfants, répondit-il, merci! Dieu vous bénisse!
certes oui, je souffre, je suis mal, car j'étouffe; mais vous n'y
pouvez rien.
-- Peut-être aussi que vous avez faim et soif?
-- Non, j'ai du pain et de l'eau, et je m'arrangerai pour dormir
sur la paille. Une nuit est bientôt passée et peut-être que demain
ma pénitence sera finie. Retirez-vous; si Émilien était surpris
essayant de me porter secours, il serait puni comme moi.
Je m'en revins à reculons vers Émilien, qui me pria de retourner
lui dire ceci:
-- Une nuit n'est rien; mais, si vous devez rester ici davantage,
nous le saurons et nous ferons en sorte de vous délivrer.
-- Gardez-vous-en bien! s'écria-t-il, je dois me soumettre, ou mon
sort serait pire.
Il n'était pas_ _facile de parlementer longtemps, car j'étouffais
dans ce boyau de maçonnerie et je retirais au prisonnier le peu
d'air qu'il avait. Quand je revins près d'Émilien:
-- Je vois une chose certaine, lui dis-je; c'est que, si vous
rentrez au moutier, vous serez traité comme ce pauvre_ _frère.
-- Sois tranquille, répondit-il, je serai très prudent. Si le père
Fructueux ne reparaît pas demain, je sais où il est et je verrai
ce que je dois faire. Comme j'ai à le délivrer, je ne suis pas si
simple que de me faire coffrer moi-même.
Nous nous séparâmes.
Le lendemain, le prisonnier était toujours dans le cachot et le
surlendemain aussi. Nous lui parlions chaque soir et je réussis à
lui faire passer un peu de viande qu'Émilien déroba pour lui et
qui lui fit grand plaisir à sentir; mais il nous dit ensuite qu'il
n'avait pu manger parce qu'il se sentait malade. Sa voix était
affaiblie et, le soir du troisième jour, il semblait n'avoir plus
la force de nous répondre. Tout ce que nous pûmes comprendre,
c'est qu'il devait rester là jusqu'à ce qu'il eût juré quelque
chose qu'il ne voulait pas jurer. Il aimait mieux mourir.
-- À présent, me dit Émilien, il n'y a rien à ménager, ce serait
lâche! Viens avec moi chez le maire, tu témoigneras de la vérité.
Il faut que le magistrat somme les moines de délivrer ce
malheureux.
Ce ne fut pas aussi facile qu'il se l'imaginait. Le maire était un
bien brave homme, mais pas trop hardi. Il avait gagné du bien en
affermant la meilleure métairie des moines, et il ne savait plus
trop s'ils ne redeviendraient pas les maîtres. Il disait bien que
l'économe était le seul bon de la communauté et qu'elle aurait dû
le nommer supérieur; mais il ne voulait pas croire que les frères
eussent l'intention de le laisser mourir en prison.
Heureusement, d'autres municipaux arrivèrent et Émilien leur parla
très vivement. Il leur rappela que la loi rompait les voeux et
décrétait la liberté des religieux. Le devoir de la municipalité
était de faire respecter la loi, il n'y avait pas à aller contre.
Si celle de Valcreux s'y refusait, il partirait sur l'heure pour
la ville où il trouverait bien des magistrats plus courageux et
plus humains.
Je fus toute contente de voir le feu qu'il y mettait, et, par
prières et caresses, je plaidai aussi auprès du maire, qui
m'aimait beaucoup et me questionnait sur le cachot du moine,
sachant bien que je ne dirais que la vérité.
-- Allons, allons, dit-il, il nous faut marcher, nous autres vieux,
devant le commandement de deux enfants! C'est drôle tout de même,
mais on vit dans le temps des changements: nous l'avons voulu, il
faut en supporter la conséquence.
-- Vous voyez, lui dit Émilien, que nous sommes venus à vous avec
tout le respect qui vous est dû et avec toute la prudence qu'il
fallait. Nous n'avons dit qu'à vous ce qui se passe, tandis que,
si nous avions voulu ameuter les jeunes gens de la commune, le
prisonnier serait déjà délivré; mais ils eussent peut-être
maltraité les moines, c'est ce que vous ne voulez pas. Allez donc
et parlez au nom de la loi.
Le maire pria trois ou quatre du conseil de l'accompagner.
-- Je confesse, dit-il, que je n'irais pas volontiers seul; c'est
bien doux, bien gentil, les moines; mais, quand on les fâche, ça
mord, et ça a la dent mauvaise.
Ils se rendirent sans bruit au moutier et furent bien reçus. Les
moines ne se doutaient de rien; mais, quand le maire leur dit
qu'il avait à leur parler _à tous _au nom de la loi et qu'il ne
voyait point l'économe, ils furent très embarrassés et le firent
passer pour malade.
-- Malade ou non, nous le voulons voir, conduisez-nous à sa
chambre.
On fit attendre longtemps, on voulait endormir la municipalité et
on lui fit honnêtement servir du meilleur vin. Le vin fut accepté
et avalé, on était trop honnête pour le refuser; mais le maire
s'obstina tout de même et on le conduisit à la cellule de
l'économe. On avait eu le temps de l'y ramener en lui disant qu'il
était pardonné, et, quand le maire le questionna sur sa santé, le
pauvre homme, ne voulant pas trahir ses frères, répondit qu'il
avait eu une attaque de goutte qui le forçait de garder la
chambre. Un moment le maire crut que nous avions menti, mais il
était assez fin pour deviner tout seul la vérité, et il dit aux
moines:
-- Mes bons pères, je vois bien que le père Fructueux est très
malade; mais nous savons la cause de son mal, et nous avons
l'ordre de le faire cesser. Si le père Fructueux veut vous
quitter, il est libre et je lui offre ma maison; sinon, nous vous
donnons avertissement qu'il y a danger pour vous de lui assigner
un mauvais gîte, parce que la loi est là pour le protéger, et la
garde nationale pour donner force à la loi.
Les moines firent semblant de ne pas comprendre et le père
Fructueux refusa poliment la protection qu'on lui offrait; mais
les autres se le tinrent pour dit. Ils n'avaient pas cru que le
maire aurait tant de fermeté et la peur les prit. Dès le lendemain
ils tinrent conseil et le père Fructueux, qui pouvait les perdre
et qui ne le voulait pas, fut nommé supérieur des trois autres. Il
fut soigné et choyé, et ne se vengea point. Dès lors, ils se
tinrent tranquilles; mais ils devinèrent bien qu'Émilien avait agi
contre eux et ils le détestèrent à mort, sans oser le lui
témoigner ouvertement.
Cette aventure acheva de nous rendre grands amis, Émilien et moi.
Nous avions travaillé ensemble à une chose dont nous nous
exagérions peut-être la conséquence parce qu'elle flattait notre
petit orgueil, mais où nous avions porté une grande bonne volonté
et bravé quelque danger. Il n'eût pas fallu nous traiter en
enfants. À partir de ce jour-là, Émilien devint si raisonnable
qu'on ne le reconnaissait plus. Il chassait toujours, mais pour
donner son gibier aux pauvres malades, et il ne s'en servait plus
pour festiner sur l'herbe avec les jeunes camarades de la
montagne. Il lisait beaucoup, des livres et des journaux qu'il
faisait venir de la ville, et puis des livres du couvent, car il
disait que, dans le fatras, il y en avait quelques-uns de bons. Il
m'enseignait assidûment et, durant l'hiver où les veillées sont
longues, je fis beaucoup de progrès et j'arrivai à comprendre
presque tout ce qu'il me disait.
N'ayant plus de loyer à payer aux moines et gagnant quelque chose,
car je commençais à aller en journées et je travaillais à la
lingerie du couvent, je n'étais plus dans la misère. Mes élèves me
rapportaient, car ce fut la mode chez nous d'apprendre à lire
jusqu'à ce que la vente des biens nationaux fût faite; après on
n'y songea plus. Mais j'avais un second agneau et je vendis le
premier assez bien, ce qui me permit d'acheter une seconde brebis;
on me donna deux poules qui, étant bien soignées, furent bonnes
pondeuses. Je fus toute étonnée, au bout de l'année, d'avoir
économisé cinquante livres.
Mes grands cousins s'étonnaient de mon industrie, eux qui
gagnaient quatre fois comme moi et ne savaient rien mettre de
côté; mais, voyant que je me mettais en mesure de pouvoir les
loger pour rien, ils furent assez raisonnables pour réparer la
toiture et pour élargir ma bergerie.
Au printemps de 1791, une grande nouvelle nous arriva: la loi nous
accordait huit mois de délai pour payer les biens nationaux.
Alors, ce fut comme une volée d'alouettes qui s'abat sur un champ,
et en trois jours tout le monde acheta. Ces lots étaient tout
petits et si bon marché que toutes les menues terres du val y
passèrent. Chacun en prit ce qu'il put, et le père Pamphile, qui
faisait le goguenard, eut beau donner à entendre qu'on ne les
garderait pas longtemps, parce qu'il arriverait malheur à ceux qui
tremperaient dans le sacrilège, il n'y eut que bien peu de
croyants à son dire. D'ailleurs, le père Fructueux lui imposait
silence, il voulait respecter la loi malgré le chagrin qu'il en
avait. Pour moi, je pus acheter ma maison pour trente-trois francs
et je me trouvai encore à même de rendre la cotisation qui avait
été faite pour moi à la fête de la Fédération, en priant le maire
de la donner aux pauvres. Je me tenais pour riche, puisque je me
voyais propriétaire et qu'il me restait encore quinze francs, la
restitution faite.
La seule chose qu'aucun de nous ne pouvait songer à acheter,
c'était le moutier, avec ses grands bâtiments et les terres de_
_réserve qui, étant de première qualité, eussent monté trop haut
pour nos petites bourses. On pensait donc que les moines y
resteraient longtemps sinon toujours, lorsque, dans le courant du
mois de mai, un monsieur se présenta assisté du maire et d'un
magistrat de la ville, et, montrant des papiers qui prouvaient
qu'il était acquéreur du moutier et de ses dépendances, il fit
sommer par huissier la communauté de lui céder la place.
Sans doute, les trois moines qui avaient élu le père Fructueux
pour leur supérieur avaient fini par comprendre qu'il
n'empêcherait rien. Ils avaient pris leurs précautions pour
trouver un gîte ailleurs, car ils n'attendirent pas la sommation,
et, quand le nouvel acquéreur entra dans le moutier, il n'y trouva
que le supérieur tout seul, qui comptait de l'argent et écrivait
sur un registre.
Émilien, qui était présent à l'entrevue, car le père Fructueux
l'avait prié de l'aider à faire ses comptes, m'a raconté comment
les choses se passèrent.
D'abord, il faut dire qui était l'acquéreur. C'était un avocat
patriote de Limoges qui comptait revendre et faire une bonne
affaire si la loi était maintenue, mais qui savait bien qu'en
temps de révolution il y a de gros risques, et qui était décidé à
les courir par dévouement à la Révolution. Voilà ce qu'il expliqua
au supérieur, qui le recevait très poliment et l'invitait à
raisonner avec lui.
-- Je vous crois, lui répondit-il, vous avez la figure d'un honnête
homme, et je sais que vous avez bonne réputation. Pour moi, j'ai
toujours cru que la vente de nos biens se réaliserait aussitôt que
l'assemblée donnerait des facilités pour le payement. Puisque
voilà la chose faite, je n'ai qu'à m'y soumettre. Mais vous me
trouvez faisant les comptes de ce que la communauté possédait en
numéraire, et je voudrais savoir, de M. le maire ici présent, à
qui je dois le remettre, puisque nous n'avons plus droit qu'à une
pension de l'État.
M. Costejoux (c'était le nom de l'acquéreur) fut étonné de la
bonne foi du supérieur. Il avait beaucoup de préventions contre
les moines, et ne put s'empêcher de lui demander si les autres
membres de la communauté abandonnaient aussi fidèlement leur
numéraire.
-- Monsieur, répondit le supérieur, vous n'avez point à vous
occuper de mes frères en religion. Ils sont partis sans rien
emporter de ce qui était le bien commun. Ils n'eussent pu le
faire, puisque j'étais à la fois leur supérieur et leur caissier.
Si on a le soupçon de quelque détournement, c'est sur moi seul
qu'il doit tomber.
Le maire affirma que personne n'avait de soupçons, l'avocat
s'excusa de la parole qu'il avait dite, et le magistrat de la
ville déclara qu'il s'en rapporterait à la sincérité du supérieur.
Il reçut la somme, qui était de onze mille francs et qui devait
être restituée à l'État. Il en donna quittance et il engagea le
supérieur à faire valoir ses droits à la pension promise.
-- Je ne ferai rien valoir et je ne veux pas de pension, répondit-
il; j'ai une famille aisée qui me recevra fort bien et me
restituera même ma part de patrimoine, puisque je ne suis plus
légalement dans les ordres.
L'acquéreur, le voyant si désintéressé et si soumis à la loi, le
pria de ne pas se croire expulsé brutalement par lui, et il
l'engagea à rester plusieurs jours et davantage s'il le désirait.
Le supérieur remercia et dit qu'il était prêt à partir depuis
longtemps.
Alors on s'occupa du pauvre petit frère, qui était là sans un sou
vaillant et avec l'habit qu'il avait sur le corps.
-- Et vous, monsieur, lui dit le magistrat de la ville, a-t-on
avisé à votre existence?
-- Je l'ignore, répondit le petit frère.
-- Qui donc êtes-vous?
-- Émilien de Franqueville.
-- Alors... nous n'avons point à nous inquiéter de vous; votre
famille est des plus riches de la province et vous allez la
rejoindre?
-- Mais, dit Émilien avec un peu d'embarras, je n'ai reçu d'elle
aucun ordre et je ne sais pas où elle est.
L'acquéreur, le maire et le magistrat se regardèrent avec
étonnement.
-- Est-il possible, s'écria l'acquéreur, qu'on abandonne ainsi...?
-- Pardon, monsieur, reprit Émilien, vous parlez devant moi et je
n'autorise personne à blâmer mes parents.
-- C'est fort bien pensé, reprit M. Costejoux; mais il faut
pourtant que vous connaissiez votre position. Vos parents ont
quitté la France, et, si leur absence se prolonge, ils seront
considérés comme émigrés. Or, vous n'ignorez pas qu'il est
question de déposséder les émigrés, et vous pourriez bien vous
trouver sans ressource; car, si la guerre nous est déclarée, la
confiscation de vos biens et de ceux des nobles qui auront passé à
l'ennemi, sera le premier décret que rendra l'Assemblée.
-- Jamais mon père et mon frère ne feront pareille chose! s'écria
Émilien, et j'en suis si sûr, que je compte m'engager comme soldat
si, pour quelque raison que j'ignore, mes parents sont dans
l'impossibilité de rentrer en France et de s'occuper de moi.
-- Voilà de bons sentiments, dit l'acquéreur; mais, en attendant
que nous ayons la guerre et que vous ayez l'âge de la faire,
permettez-moi de m'occuper de vous. Je ne veux point prendre
possession de la prison où l'on vous a mis, pour vous jeter sur le
pavé; restez donc ici jusqu'à ce que j'aie pris des informations
sur les moyens d'existence qui vous sont dus par votre famille.
Elle a laissé dans sa terre un intendant qui doit avoir reçu
quelques instructions, et à qui je me charge de rafraîchir la
mémoire.
-- Peut-être n'en a-t-il reçu aucune, répondit Émilien; mes parents
n'ont pas dû croire à la vente des couvents. Ils pensent donc que
je n'ai besoin de rien.
-- Ne payaient-ils pas une pension pour vous dans cette maison?
-- Non, rien, dit le supérieur; la communauté devait recevoir vingt
mille francs, le jour où il recevrait la tonsure.
-- Je comprends le marché, dit M. Costejoux au magistrat; on
voulait enterrer le cadet et on intéressait les moines à
entretenir sa vocation.
Le supérieur sourit et dit à Émilien:
-- Quant à moi, mon cher enfant, je ne vous ai jamais caché que
c'en était fait des couvents et je ne vous ai jamais beaucoup
tourmenté pour y chercher votre avenir.
Ils se serrèrent la main tristement, car, depuis l'aventure du
cachot, ils s'aimaient et s'estimaient beaucoup l'un l'autre.
Émilien pria fièrement l'avocat de ne pas s'occuper de lui, vu
qu'il n'était point d'humeur à devenir vagabond et que, sans
sortir de la commune, il trouverait bien à occuper ses bras sans
être à la charge de personne. Le magistrat se retira et
l'acquéreur se consulta avec le maire tout en examinant les
bâtiments du moutier. Quand ils revinrent vers le prieur,
M. Costejoux avait pris une résolution à laquelle on ne
s'attendait point.