Je ne vous dirai point où il loge,--car j'ai parfaitement oublié le nom
de sa rue. Elle est triste comme beaucoup de ses soeurs, les rues de
Londres; plus triste même, car une sorte de chantier funèbre la borde
d'un côté. En la cherchant dans mes souvenirs, je la retrouve noire et
grise, avec les dehors d'un sépulcre mal blanchi: ses maisons portent
seulement un deuil incomplet. Tout au bout, la plus décente,--elle a
même une certaine grâce,--c'est celle qu'habite Charles Dickens.
Dieu merci, puisque Martin Chuzzlewit a paru en grande partie dans ces
colonnes, je n'ai pas à dire, pour les lecteurs de l'_Illustration_, ce
que veut dire ce nom: Charles Dickens. Pour le traduire de l'anglais, il
suffit de prononcer: Eugène Sue.
Nous avions un rendez-vous, mon compagnon et moi: précaution nécessaire
quand il s'agit d'un homme aussi recherché, voire de tout autre homme en
Angleterre, où la bonne grâce n'est pas à l'usage des inconnus. En
revanche, l'hospitalité promise est complète. Le domestique, averti,
sourit à l'étranger; les portes s'ouvrent d'elles-mêmes, le maître
arrive et vous prend la main avec une séduisante cordialité.
Ainsi nous apparut le célèbre romancier sur le seuil de son cabinet de
travail: une pièce ovale, aux parois masquées par des livres, aux
meubles simples, à la physionomie studieuse. Le portrait de Dickens,
publié dans ce journal, ne donne qu'une idée approximative de sa figure,
une des plus vives et des plus intelligentes que j'ai vues rayonner.
Il est jeune; de longs cheveux bruns, un peu en désordre, cachent son
front d'une pâleur maladive. Ses yeux vifs et mobiles attestent une rare
sagacité, une rapide intelligence. Néanmoins mon inquiète curiosité n'y
trouvait pas tout ce qu'elle y cherchait; et quand je me demandai ce que
j'aurais pensé de Dickens en le rencontrant par hasard et sans le
connaître, au spectacle, au bal, dans une voiture publique ou sur un
paquebot, je me dis que j'aurai pu faire à volonté du plus populaire
romancier anglais:
Le premier commis d'une grande maison de banque;
Un habile _reporter_ de cour d'assises;
L'agent secret d'une intrigue diplomatique;
Un avocat malin et retors;
Un heureux joueur;
Ou tout simplement le directeur d'une troupe de comédiens ambulants.
Mais sa conversation excluait la plupart de ces hypothèses; car Dickens
a le parler modeste et loyal, la physionomie ouverte, le regard droit,
le sourire honnête. Il s'adressait de préférence à mon compagnon de
voyage, sous les auspices duquel jetais arrivé chez lui, et qui
d'ailleurs lui prêtait une oreille moins rebelle aux terribles ellipses
de la prononciation britannique. Et j'étais heureux de cet arrangement
qui me laissait le loisir d'étudier l'homme, et dans son accent, et dans
les inflexions de sa voix, et dans les mille détails de son entourage.
C'est ainsi que je pus remarquer un beau portrait de jeune femme,--la
madone domestique de ce chaste foyer. Et quand la porte s'ouvrit
discrètement, lorsqu'un marmot naïvement curieux vint, avec la douce
confiance de l'enfant gâté, rôder sur la pointe des pieds autour de
nous,--la tête penchée, le doigt collé aux lèvres,--je pus constater
tout à mon aise la ressemblance de la mère et du fils.
Et la convocation?--la conversation ne tarissait point, mais je la
suivais mal, je l'écoutais à bâtons rompus. Dickens nous parla d'un
prochain voyage qu'il devait faire en France, et manifesta des doutes
sur la valeur qu'on y pouvait accorder à ses ouvrages. Aucun dédain,
bien au contraire, des succès qu'il pourrait obtenir hors de son pays.
Il avait là quelques traductions de ses romans, et généralement ne se
plaignait point trop de ses traducteurs.--J'en tirai la conclusion que
Dickens était très-indulgent et très-poli Puis comme il excepta de cette
bénévole approbation certaine version allemande de _Nicolas Nickleby_ et
d'_Olivier Twist,_ je ne pus m'empêcher de penser que nous ne venions ni
de Weymar ni de Berlin.
Il me parut insister beaucoup sur certaines études physiologiques dont
il était alors préoccupé: le magnétisme, les systèmes de Gall et de
Mesmer, tout ce qui tient à l'existence phénoménale de l'homme, tous ces
miracles inexpliqués dont l'analyse éclaircira plus tard la grande
question philosophique soulevée par Cabanis, inquiétait évidemment cet
esprit inquisitif et subtil. Aussi ne fus-je pas le moins du monde
étonné quand je l'entendis nous recommander, comme une des curiosités
légitimes de notre séjour à Londres, une visite à quelque pénitentiaire
Nulle part, en effet, mieux que dans ces prisons expérimentales, on ne
peut scruter les mystérieux rapports de l'homme physique et de l'homme
intelligent.
Les lecteurs de Dickens qui se rappellent les notes de son voyage en
Amérique, ne s'étonneront pas des conseils qu'il nous donna. Rien de
plus pathétique, en effet, n'est sorti de sa plume que la description du
pénitencier de Philadelphie: pages si énergiques, si éloquentes, si
puissamment empreintes d'une haute raison, qu'elles ont servi d'argument
aux antagonistes du système cellulaire, en Angleterre comme chez nous, à
Londres comme à Paris(1).
[Note 1: On les trouvera dans la Revue Britannique de novembre 1842.]
Le célèbre romancier ne se borna point à de stériles exhortations: il
nous donna un billet pour le directeur de la _Middlesex County Gaol_, ou
si précieuse recommandation nous fit accueillir avec autant
d'empressement et d'obligeance que si le prince Albert lui-même eût pris
la peine de nous accompagner.
Un autre jour je dirai peut-être ce que je vis dans cette sombre
demeure, pour le moment, il faut prendre congé de Dickens, qui se mit
tout entier à notre disposition pour le reste du temps que nous avions à
passer dans son pays.
Malgré sa bienveillance, il m'avait fait peur; je songeais, après
l'avoir quitté, à l'énorme puissance dont il dispose, et je regardai mon
compagnon, je me regardai moi-même avec une inquiétude bien naturelle.
Nous avions, à nous deux, chétifs, fait poser la Frane devant cet
observateur sagace, dont le moindre jugement, à peine jeté sous la
presse, retentit sur toute la surface du globe. Malveillant ou moqueur,
il pouvait esquisser d'après nous, la charge du _French literary
gentleman_, l'envoyer aux quatre coins de l'univers, et faire rire à nos
dépens six ou sept millions de lecteurs bretons, gallois, hiberniens,
pictes, yankes, indiens, chinois, etc.
Or, je remarquai avec une véritable horreur,--pénétré des conséquences
graves que pouvait avoir le plus futile incident, je remarquai, dis-je,
que l'un de mes gants était décousu au-dessous du pouce, de manière à
compromettre mon pays, si par hasard le terrible romancier s'était
aperçu de ce désordre.
Je n'ai pas lu, depuis lors, une livraison de Martin Chuzzlewit sans y
chercher une induction défavorable au caractère de mes compatriotes, à
propos d'un gant de chevreau noir horriblement entrebâillé.