CONFÉRENCE A LA MAISON BLANCHE

Le soir, j’arrivai à la Maison Blanche, une bonne demi-heure avant la

conférence, et fus introduit dans un salon du rez-de-chaussée où ne

tardèrent pas à descendre, d’abord Mme Roosevelt, ensuite le Président.

Au courant de la conversation, le Président raconta que Mme Théodore

Roosevelt et lui-même, avaient du sang français dans les veines et

descendaient de Huguenots, expulsés de leur mère-patrie par les rigueurs

de la persécution religieuse.

Déjà les invités de la Maison Blanche, au nombre d’une centaine, étaient

réunis dans le salon voisin.

Je fus introduit le dernier. De tout ce que je pouvais éprouver à cette

heure, c’est l’émotion patriotique qui l’emportait.

Pouvoir, dans ma langue maternelle, parler de mon pays devant un

auditoire si choisi, constituait une douce et suprême satisfaction.

Je me rappelais, en commençant ma conférence, la bonne parole prononcée

par le Président: «_Jamais vous ne nous direz assez de bien de la

France_».

Il existe un très vieux classement des nations, comme il existe une

zoologie à l’usage des petits enfants où chaque animal est sommairement

qualifié d’un seul mot. Le tigre est féroce, l’âne bête, le chien fidèle

et le chat faux. Pour ceux qui aiment et connaissent les animaux, il y a

bien à redire sur cette science brève. Mais déplacer les préjugés est

quelquefois plus difficile que de transporter les montagnes.

L’ethnographie, telle que la pratique la foule, a statué que certains

peuples étaient hypocrites, d’autres lourds d’esprit, d’autres

adorateurs de l’argent. _Les Français sont légers et, en outre, aiment à

se disputer entre eux._ Notre littérature d’exportation et notre

politique intérieure semblent bien un peu donner raison à cette opinion.

Mais elle est, en somme, erronée, c’est ce qu’il faut s’attacher à

montrer. Comme tous les peuples, nous avons, nous aussi, des qualités

par lesquelles nous gagnons à être connus des gens intelligents et

bienveillants de toutes les nations. Signaler ces qualités n’est pas un

effet de vanité nationale: mais c’est un service rendu au bien général.

Il est contraire à l’intérêt international et à la bonne entente, que

les peuples se connaissent entre eux surtout par leurs défauts. En se

connaissant un peu plus par leurs bonnes qualités, ils auraient plus de

motifs de confiance mutuelle. Il faudrait constituer un ordre de

courtiers de la bienveillance entre les peuples, dont la méthode

consisterait à raconter sur chacun ce qu’il y a de meilleur à en dire.

Un peu de réflexion et d’expérience nous enseigne que l’homme ne vit pas

de ses maladies, mais des parties restées saines dans sa constitution.

Les peuples ne peuvent pas vivre de leurs vices. C’est par leurs vertus

qu’ils subsistent. La France non seulement existe, mais elle exerce dans

le monde une action permanente. Son génie, son travail, ses idées, son

goût entrent comme un facteur essentiel dans la collaboration

universelle des nations. Il est évident que la place que nous tenons

n’est pas due à notre légèreté. Il doit donc y avoir autre chose. C’est

ce qu’il s’agit de chercher et de mettre en relief.

Derrière le pays superficiel et bruyant, tel qu’il s’aperçoit de loin ou

se reflète dans les livres et les feuilles publiques potinières, il y a

un autre pays, silencieux, laborieux, studieux, une _France inconnue_

qui rachète largement les défauts criards de celle, hélas! trop connue.

Comme un hôte assis le soir près d’un foyer ami, j’ai voulu, au foyer de

la nation américaine, parler de cette France.

J’ai dit notre vie de famille si réelle, notre peuple économe et

travailleur, les vaillants petits ménages dans les grandes cités, tels

que l’étranger ne les connaît pas et ne saurait les connaître, mais

qu’il m’a été donné de voir en si grand nombre. J’ai parlé des paysans,

des ouvriers; fait un parallèle, par exemple, entre le Paris matinal,

que les Français eux-mêmes connaissent si peu, et le Paris noctambule

que l’étranger ne connaît que trop.

Habitué discret de l’institut Pasteur, ami du regretté M. Duclaux et de

beaucoup d’autres chercheurs scientifiques de mon pays, j’ai décrit leur

existence réservée, hostile à toute réclame tapageuse, laissant pénétrer

un regard aussi vers les chambres de nos étudiants studieux, greniers

aimés, comme en contient tant ce grand Paris, où sommeille le capital

scientifique de demain.

Il m’a paru ensuite intéressant d’esquisser tout le grand labeur

d’éducation entrepris par la troisième République, aux divers degrés de

l’enseignement national, au milieu d’obstacles sans nombre, avec une

abnégation admirable. En passant, j’ai encadré dans ce tableau la figure

d’un des meilleurs pédagogues de tous les temps: Félix Pécaut, à qui des

hommages publics ont été rendus à la tribune nationale, mais dont le

plus bel éloge est l’empreinte sérieuse et forte laissée au cœur de ses

disciples.

M’étant longuement entouré de documents sur les œuvres sociales de

France, j’ai indiqué ce que l’initiative privée est parvenue à faire

dans ce domaine.

Un autre mouvement méritait d’être mentionné: celui de la pénétration

sociale entreprise, depuis une vingtaine d’années, dans une série de

mutualités, d’entreprises de collaboration des bonnes volontés entre

classes différentes, de rencontres entre les travailleurs de l’esprit et

les travailleurs manuels. Parmi les pionniers de la première heure de

cette belle œuvre, j’ai nommé T. Fallot, qui venait de mourir, et tracé

le profil de ce fils robuste du Ban-de-la-Roche, en qui semblait

refleurir de nos jours l’esprit du grand Oberlin.

Pouvais-je oublier ensuite de parler d’une tentative unique en son genre

et qui est parvenue à établir, au sein de notre époque troublée et

divisée, un rendez-vous courtois de discussion et de mutuel

renseignement entre les hommes de bonne volonté venus de tous les

horizons de la pensée. J’ai nommé _l’Union pour l’action morale_, œuvre

large et compréhensive, qui serait capable, en se répandant, de fournir

une puissante contribution à l’avenir moral de la France.

Enfin, pendant une longue heure, il m’a été donné de parler d’une France

profonde, besognant sous les dehors agités de notre vie publique, d’une

France recueillie, assoiffée de bonne entente entre concitoyens,

recherchant l’unité des intentions à travers la diversité des origines

et des groupements, bâtissant la cité, dans un effort constant vers la

justice et la bienveillance...

Une réception toute cordiale suivit la conférence.

Belle journée et beau soir... Sur cette impression, il convient de

clore ces souvenirs.

* * * * *

Le 1er décembre, je m’embarquai sur la _Savoie_, entouré d’une multitude

d’amis qui venaient me souhaiter bon voyage.

Le dernier à quitter le bord, au moment où déjà tombaient les amarres,

fut John Wanamaker.

Des nuées de goëlands, symboles des souhaits et des souvenirs qui

accompagnent le voyageur, déployaient leurs grandes ailes au-dessus du

sillage bouillonnant.

Je partais avec le sentiment d’avoir visité l’un des pays où se trouvent

amassées les plus substantielles réserves de l’Humanité...

* * * * *

Maintenant nous tournions le cap vers le soleil levant. A mesure que

nous voguions plus avant, de chères figures émergeaient de l’ombre, les

pensées de revoir se précisaient.

Mais surtout grandissait et s’imposait, d’heure en heure, avec plus de

puissance, l’image de la Patrie.

La France a jadis contribué à fonder les États-Unis. Avec combien

d’obscurités et d’obstacles son bel idéal démocratique, victorieux au

delà des mers, n’a-t-il pas encore à lutter à son propre foyer! Si du

secours moral, des exemples réconfortants peuvent lui venir des contrées

que jadis fertilisa son génie, c’est justice.

Quand blanchissent les moissons, le moment est venu de se rappeler, et

de saluer le semeur.

Dans les lueurs de tes phares, trouant au loin la nuit océanique, je te

saluais, France aimée, semeuse infatigable, à qui nulle inclémence du

ciel, nulle rudesse des saisons ne fut épargnée, mais qui marches

toujours parmi les pionniers d’un avenir meilleur, la main sur la

charrue et l’espérance au front.

Vers le cœur de l'Amérique · 第 53 / 55 题