Lorsque j’eus, pour la première fois, la vision de l’Amérique
gigantesque, personnifiée dans ses bâtisses monstres, ses entreprises
commerciales, sa fièvre d’affaires, ses usines titanesques, le luxe de
certaines classes et leurs somptueuses excentricités, j’eus le sentiment
d’un contraste violent, douloureux. Décidément, je portais en moi un
autre monde que celui qui se révélait par cette civilisation
surchauffée, étincelante de fortune ou souillée de sordide misère, et
semblant se ruer de tout son effort vers la conquête des biens
matériels. Certains soirs, devant des auditoires choisis où brillaient
des toilettes recherchées, constellées de pierreries, une intime
tristesse traversait mon âme, à l’idée que ce qui faisait la substance
même et la moëlle de ma pensée pouvait servir un moment de distraction à
des curiosités blasées.
* * * * *
Mais, à aller au fond même des choses, mes impressions pessimistes ne
purent pas subsister devant des expériences plus réconfortantes. Parmi
les épaves de Bovery mission, comme parmi la fine fleur de la société
américaine, d’après une méthode qui m’est devenue une seconde nature, je
suis allé partout, droit au centre humain. Le luxe et la misère sont des
accidents semblables: au fond demeure l’homme. De la surface, il faut se
hâter vers la substance. La substance fondamentale de «la meilleure
Amérique» c’est la _simplicité_.
Je vois dans certains journaux anglais, allemands, français, que le
signe distinctif de la vie américaine est l’artificialité. C’est juger
du cœur des gens par la couleur de leur gilet, et de leurs idées par la
forme de leurs perruques. Des critiques ont soutenu que l’intérêt pris
par le public américain à l’idée et au livre de la vie simple était du
snobisme pur, du jeu de fantaisie, sans sérieux et sans sincérité. Tout
cela est du jugement fragmentaire et superficiel. Un abcès n’est pas un
organe, une verrue n’est pas une figure.
Une artificialité très visible et à plusieurs points de vue choquante,
flotte il est vrai, comme une écume à la surface de la vie américaine.
Mais l’écume n’est pas l’océan. La vie artificielle et compliquée qui
sévit en Amérique à un degré inquiétant n’est pas dans le caractère
américain. C’est un accident. Toutefois cet accident constitue un
danger, et l’un des plus grands que ce pays puisse courir. En se
laissant entraîner dans la vie superficielle, cette vie, oublieuse de
l’âme, dédaigneuse de la simplicité, l’Amérique est peut-être, plus que
d’autres contrées, infidèle à sa nature même. Elle compromet la source
où réside le secret de sa puissance, de sa raison d’être dans le monde,
le nerf et le ressort de sa belle vigueur. Voilà le fait qui m’a frappé
en ma qualité d’ami. Et voyant ce danger, c’est avec une angoisse
fraternelle que j’ai recueilli tous les bons symptômes capables de faire
espérer que le danger sera écarté. Un mal reconnu est à moitié vaincu.
Si d’un regard clair de sa conscience, l’homme se rend compte qu’il
court risque de perdre le fruit de la vie par la façon anormale de
l’organiser, il est bien près de changer sa méthode. Les vaisseaux
suivent leurs pilotes, et les pilotes leur boussole; les nations ont
pour boussole leur foi et leur idéal. Le véritable idéal américain est
la réalisation d’une belle vie, inspirée par le souci du mieux, large et
humaine, énergique et bienveillante. Sous l’agitation qui a gagné cet
immense territoire, une secrète angoisse est nettement perceptible. Elle
ne l’est sans doute pas chez tous également, ni surtout chez ces masses
encore nouvelles et insuffisamment assimilées qui entrent comme un gros
facteur troublant dans la population générale. Mais partout où l’on
prend contact avec les hommes en qui se résume l’amour du pays, le souci
du bien public, cette angoisse se fait jour. Elle n’a rien des
inquiétudes séniles qu’inspirent aux gens établis leur égoïsme de classe
et la peur des nouveautés. Elle tient de cette aimable et salutaire
crainte de démériter qui anime la jeunesse généreuse, et perce même à
travers ses fougues.
Dans ce qu’elle a de meilleur, l’Amérique sait qu’un pays ne vit ni par
son or, ni par sa puissance militaire, ni par sa prospérité
industrielle, mais que toutes ces choses, en ce qu’elles ont de bon, se
ramènent à quelques vertus fondamentales dont l’humanité ne pourra
jamais se passer. Si la source de ces vertus tarit, toute la splendeur
extérieure d’une civilisation n’est bientôt plus qu’un fruit plantureux
exposé à pourrir sur l’arbre. L’élite du peuple américain en a le
sentiment vif, douloureux. Cette élite, heureusement, n’est pas une
exquise minorité isolée, perdue dans une masse en décadence, qui
n’aurait plus pour agents actifs que les ferments de sa décomposition.
C’est une phalange, innombrable et serrée, de braves gens, clairvoyants
et décidés, sensibles et courageux, ayant en un mot toutes les qualités
d’un ferment virulent capable de pénétrer la pâte.
Ces éléments de santé publique tiennent directement à la vieille et
solide tradition démocratique américaine, où se mêlent, en un si heureux
dosage, le respect du passé, le conservatisme normal, et l’élan
courageux vers l’avenir.
Je ne m’en suis jamais mieux aperçu que lorsque je franchis le seuil
d’Independence-Hall, à Philadelphie. Cette maison est un sanctuaire
national. Bâtie au siège même du berceau des libertés américaines,
datant de l’époque héroïque, elle a vu les assemblées où s’est décidé,
au milieu des plus émouvantes péripéties, l’avenir de la nation. Parmi
ces menus objets devenus des reliques populaires, dans le cadre de ces
murs qui autrefois ont écouté la parole des ancêtres et maintenant la
murmurent aux oreilles des petits-fils, devant les portraits de ces
hommes qui firent l’Amérique, j’éprouvai la plus intense des émotions
religieuses. Il me semblait marcher sur un sol sacré. Quelques-uns des
plus purs trésors de l’humanité nouvelle s’étaient élaborés là, au
creuset des grandes luttes, dans la fournaise des situations où les
hommes et les peuples s’épurent comme l’or. Et tout ce qui
m’environnait, c’était l’esprit d’une patriarcale, d’une héroïque
simplicité. Des éléments condensés là, en un foyer, est fait _le cœur de
l’Amérique_.
Une fois que l’on tient ce fil, on peut le suivre partout à travers la
trame de la vie nationale. Cette tradition n’est pas un souvenir pieux,
sorte de relique morte, destinée à sortir de sa châsse, dans les grandes
occasions seulement. Elle est mêlée à tous les actes et à toutes les
préoccupations de l’existence. C’est un _Leitmotiv_ qui, à chaque
instant, reparaît dans la vaste symphonie où se manifeste l’âme
populaire.
Si cette âme réagit comme elle le peut et comme elle le fait déjà,
largement, contre le crédit excessif que donne l’argent, et contre cette
usurpation sociale qui, d’un serviteur qu’il doit être, tend à faire de
lui un Roi. Si elle profite de toutes les occasions pour réhabiliter et
honorer les petites gens qui savent être heureux et indépendants en
limitant leurs désirs. Si la conviction se répand que le faste est un
esclavage, le luxe criard une preuve de bêtise, les dépenses
irraisonnées une faute sociale, il n’y a pas de doute que l’avenir
n’appartienne à la meilleure Amérique.
Pour elle, le message de simplicité n’est pas un cri de réaction;
personne de ceux qui ont pris la peine d’en apprécier le contenu ne s’y
est mépris. Il y ont vu un appel à la clairvoyance et à la vigilance, un
appel à l’hygiène élémentaire qui convient à la créature humaine.
Peu importe le pays que nous habitons, la langue que nous parlons, la
foi religieuse ou sociale que nous professons, nous avons tous besoin de
nous convertir à la simplicité. Nous risquons tous de perdre la vie, par
la façon absurde de l’organiser. Quand l’accessoire marche avant
l’essentiel, l’artificiel et le conventionnel avant le positif, tout
l’éclat extérieur dont s’entoure la vie n’est plus que le cadre
magnifique du néant.
Les institutions politiques, religieuses, sociales; la science,
l’industrie et l’éducation, tout l’ensemble de l’effort et du travail
humain doivent contribuer à rendre l’homme plus largement homme. Mais,
si nous n’y prenons garde, tout cela, au lieu d’être un instrument pour
réaliser plus de justice, organiser plus d’ordre et de bonheur dans la
fraternité, devient une entrave et un esclavage. L’homme succombe,
écrasé sous ses œuvres, affaibli et dégradé par ses forces mal dirigées,
ses instincts tournés en vices, son savoir en puissance de mort, sa foi
transformée en fanatisme, toute fonction privée ou publique déviée de
son but.
On affecte souvent de nous dire que l’homme descend du singe. Cela fait
à quelques-uns un plaisir choquant; d’autres s’en affectent outre
mesure. Quant à moi, je pense qu’il n’y a là matière ni à s’enorgueillir
ni à se troubler. J’ai dit quelque part que je consentirais volontiers à
être une fourmi, pourvu que je fusse une fourmi de Dieu. Les chemins de
l’Éternel vont de la poussière à l’Esprit. La distance est prodigieuse;
de nombreuses et d’humbles étapes sont nécessaires. A cela, quoi
d’étonnant? Peu m’importe donc le sentier par lequel je dois passer,
pourvu qu’il monte.
Ce qu’il faut craindre ce n’est pas le singe du commencement, ancêtre,
au surplus problématique, mais c’est celui de la fin, produit hideux qui
sortirait à la longue de la sélection de nos tares. Descendre du singe
et devenir des hommes, c’est un progrès, et quel progrès! Mais être
l’humanité, avoir donné naissance à Moïse, à Platon, au Christ, avoir
dompté les éléments, attelé la foudre à son char, fait de l’éclair son
messager, et redevenir des brutes par la férocité des sentiments, la
bassesse des instincts, l’obscurcissement de l’intelligence, quelle
chute dans les ténèbres! Cela ne saurait être. Élevons nos résolutions à
la hauteur d’une autre destinée. L’humanité parfois s’égare, mais sa
soif la ramène aux sources, aux sources pures de la vie authentique et
simple.