UNE SIESTE ET SES SUITES

Pour flâner, sans crainte de s’égarer définitivement, ce qui est

toujours désagréable, il faut, après s’être éloigné suffisamment du

point où l’on désire revenir, prendre comme règle de tourner à chaque

nouveau chemin, toujours à droite ou toujours à gauche. Mon vieux

système, ce jour-là, me ramena, au bout de plusieurs heures, dans les

jardins de Lindenhurst. On n’est pas rural et jardinier pour rien. Dans

ce pays nouveau, chaque légume m’intéressait, et même les herbes du

chemin. Il m’était agréable de fouler, le long des sentiers du nouveau

monde, les petits trèfles et les plantins qui bordent les chaussées

européennes. Ils souriaient à mes pieds comme de vieilles connaissances.

Mais voici une sorte de rotonde où des fauteuils invitent à s’asseoir.

Pourquoi pas? L’air est doux, et la course fut longue. Et bientôt je

m’endormis, ayant comme dernières impressions, une brise caressante,

soulevant de larges feuilles aux berceaux des vignes chargées de grappes

noires, et balançant des poires d’or aux rameaux inclinés des arbres.

A mon réveil, une petite table de jardin était devant moi, toute

dressée. Pour assiettes, des feuilles; pour mets, des fruits. A ce

service se reconnaissaient des mains d’enfants. Mais ces petites mains

de bonnes fées qui avaient discrètement apporté leurs dons, où donc

étaient-elles? Ma surprise avait des témoins, et des témoins incapables

de cacher leurs sentiments. Des rires étouffés partirent de derrière un

buisson, et je vis venir à moi une petite fille brune, de sept ou huit

ans, pouvant bien être la fille d’un jardinier, et une blonde du même

âge, avec de larges yeux bleus et des boucles d’or dévalant sur ses

épaules. Celle-là, visiblement, était de la grande maison.

Nous ne fûmes pas longs à devenir amis. Je croquais des poires

savoureuses et des raisins au goût de muscat. Et je me délectais à

entendre ces voix fraîches parler anglais. Je leur racontai une

histoire; elles dirent: «encore une», et cela devint une série.

--Voulez-vous venir prendre le thé dans ma maison? dit alors celle qui

avait les yeux bleus.

--Très volontiers, et à quelle heure?

--A cinq heures.

A l’heure indiquée, Mary vint me prendre par la main et me conduire à sa

demeure. Car elle avait une maison sous bois, une maison de poupée; mais

dans laquelle on pouvait entrer. Avec un peu de bonne volonté, je

parvins à m’introduire par la porte. Et le charme de l’enfance envahit

ma pensée. Grâce à une suffisante diplomatie, mes jambes furent casées

sous la jolie petite table verte, et en avant la causerie! Par la

fenêtre, on voyait la forêt où couraient quelques chevreuils, sans

crainte. Le soleil envoyait des rayons tamisés. Ils dansaient parmi les

ombres des feuilles, sur la nappe blanche. Dans la chambre proprette, il

y avait un vrai buffet, de la vraie vaisselle. Plusieurs poupées des

mieux élevées nous tenaient société. Nous causions comme deux grandes

personnes ou comme deux enfants, comme vous préférerez. Les enfants

sont, dans le monde, les personnes les plus vraiment sérieuses. Nous

autres, toujours quelque chose nous trouble à l’arrière-plan. L’enfant

vit pleinement sa vie et la prend absolument au sérieux. Le mieux que

les grands puissent faire, c’est de rester enfants ou de le redevenir.

Une des joies de mon voyage a été ce _five o’ clock tea_ chez Mary.

Pouvais-je, avant de la quitter, lui refuser de lui raconter encore une

histoire! Non. Je lui racontai donc une histoire de plus, et ce fut un

moment de contentement paisible, exquis. Certainement, le plaisir de

l’enfant à entendre raconter, ne pouvait pas dépasser celui que

j’éprouvais à la voir écouter, écouter avec son âme entière, comme les

bois écoutent les sources, comme les fleurs écoutent les abeilles.

Vers le cœur de l'Amérique · 第 20 / 55 题