LE CIMETIÈRE DE SLEEPY HOLLOW

Un petit détour pour un pèlerinage à la maison de Washington Irving,

habitée par sa famille. Plusieurs chambres sont restées telles qu’elles

étaient de son vivant. La domestique française qui sert dans la maison

est toute heureuse de voir des compatriotes et de leur parler.

Washington Irving repose dans le cimetière de Sleepy hollow à travers

lequel conduisent plusieurs routes carrossables. Dans ce cimetière, fort

grand et en même temps très gracieux, il n’y a pas une seule tombe

prétentieuse. Beaux arbres, gazons, pierres de granit, simples,

impressives et quelques roses, c’est tout. Et c’est le caractère, en

général, des cimetières américains que j’ai vus. Dans un pays où il y a

tant de richesse, cette simplicité des cimetières dit beaucoup. Elle

marque un sentiment de respect devant l’au-delà et d’égalité dans la

mort, un sentiment religieux simple et profond. Pas de signes d’orgueil

ou de vanité; pas de signes d’écrasement ni de désespoir non plus. La

mort est envisagée comme elle doit l’être, dans la résignation et dans

la foi.

On est si souvent choqué, péniblement impressionné, scandalisé par le

luxe des cimetières, ou terrifié par les signes d’une douleur qui ne

connaît pas l’espérance. J’aime beaucoup l’atmosphère morale qui règne

par les cimetières américains, et mon cœur s’est fait du bien, au

souffle qui court sur les tombes de là-bas.

Ce n’est pas tout de savoir vivre. Il faut savoir aussi mourir. Mourir

fait partie de la vie. L’aspect du cimetière américain a été pour moi

toute une déclaration de principes. Le cœur plein des souvenirs des

chers morts, et persuadé que si les morts ne sont rien, les vivants sont

un peu moins que rien, je tiens beaucoup à ce que tout ce qui rappelle

ceux qui sont allés à Dieu, garde un caractère de haute et vivifiante

humanité. La façon dont on pense aux morts et dont on soigne leur

mémoire, est un grand chapitre dans l’art de vivre, et les autres

chapitres dépendent beaucoup de celui-ci.

En ces premiers instants de mon séjour dans un pays que j’aimais

d’avance et dont je venais voir moins la grandeur que le caractère,

moins la puissance que l’énergie morale, moins la vie extérieure que la

vie intérieure, je fus heureux de recevoir sur les tombes du cimetière

de Sleepy hollow ces impressions réconfortantes. Oh! la belle, la

discrète, la tendre et croyante âme de peuple que j’ai senti se

découvrir à moi dans ce lieu de repos!

Sur la rive occidentale de l’Hudson, le soleil se couchait. En bas, le

fleuve coulait comme une nappe de lave incandescente. Puis venait la

barre sombre, gigantesque de longueur, formée par les rochers, à cette

heure confondus en une seule masse noire. Et, au-dessus, à travers

l’échancrure enflammée de quelques longs stratus, le soleil, embrasant

tout l’Ouest, rougeoyait comme un incendie. Je regardais des yeux et de

l’âme. Ce qui à cette heure me donnait le plus d’émotion, c’est que pour

la première fois, je voyais le soleil se coucher sur le pays du grand

Washington.

Vers le cœur de l'Amérique · 第 16 / 55 题