PREMIER COUP D’ŒIL DANS NEW-YORK

Je ne sais ce qui se passe en d’autres esprits--nous sommes si

différents les uns des autres--mais les toutes premières impressions des

choses agissent sur moi avec une extrême énergie. En particulier elles

me frappent, si je suis venu de loin dans un milieu suffisamment

différent. La première matinée passée dans New-York me trouva

particulièrement réceptif. Le voyage est court, de France aux

États-Unis: cependant pour celui qui n’a pas beaucoup voyagé, c’est

chose étrange de rester sept jours sans poser le pied sur terre ferme.

Je ne me lassais donc pas de regarder les rues, le trafic, le train des

voitures, tramways, chemins de fer circulant pêle-mêle, se croisant, ou

passant au-dessus les uns des autres. Dans certains quartiers de

New-York, la circulation d’affaires est considérablement plus intense

qu’à Paris. Elle atteint son paroxysme dans le coin de ville avoisinant

les gigantesques ponts de Brooklyn. C’est là, à certaines heures surtout

où chacun se hâte vers son travail ou vers sa maison, que la fourmilière

humaine grouille avec le maximum de célérité. Celui qui, du calme d’une

traversée, tombe directement dans cette agitation, éprouve le plus

violent contraste. Quelle différence aussi, pour moi, entre ces

quartiers où l’humanité coule à flots, tourbillonne en remous et se

précipite en cataractes, et le coin ignoré de Bretagne où j’avais passé

les dernières semaines, livré à une intense préparation intérieure, et

songeant au peuple d’au-delà des eaux!

De ces heurts de la vie, ne nous plaignons jamais; ce sont d’impressives

leçons de choses à recueillir, pourvu que le cœur demeure à son point de

vue véritable et que le prochain ne devienne pas pour nous le figurant

d’un spectacle. Quel profond intérêt humain la vue de foules inconnues

ne doit-elle pas nous inspirer! Ces passants charrient avec eux tous les

fardeaux et tous les problèmes de la société. Ils sont une part du grand

drame qui se déroule et dans lequel s’affirment nos destinées. A toute

heure, la bataille vogue et se poursuit. Toutes les forces sont à

l’action. Vers quel côté penche la balance?

En même temps que me fascine la foule, des figures de détail me

retiennent. Que de types aperçus pour la première fois! Plus qu’il ne

m’était jusqu’alors arrivé, je commence à voir la couleur noire parmi

les ensembles qui me coudoient. Déjà, dans le port, la stature puissante

et les bras nerveux des nègres m’avaient frappé. Maintenant, c’étaient

des femmes, des enfants, croisés à chaque pas, échantillons du fil noir

qui fait partie du tissu américain.

Ailleurs, c’étaient de petits camelots qui vendaient des journaux. Le

camelot adulte est presque inconnu. Souples et entreprenants, ces

garçonnets s’élancent dans les tramways qui passent, dans les wagons des

chemins de fer, les traversent en vendant leur marchandise et sautent à

terre ensuite avec leurs «cents».

Dans les trains du chemin de fer aérien, on passe au niveau des étages

inférieurs des maisons. Je plains ceux qui demeurent là, dans la fumée,

la poussière, le bruit perpétuel de la ferraille et sous les regards des

passants. Mais le passant est mis à même, par cette installation, de

voir en peu de temps une multitude d’intérieurs. Il regarde les uns

défiler rapidement; pendant un arrêt du train, il plonge à loisir son

regard dans les autres et y fait presque une visite. Habitué à pénétrer

dans nos intérieurs modestes de Paris, je prenais un intérêt extrême à

tout ce que me révélait parfois un simple coup d’œil: arrangement des

chambres, physionomie du mobilier, groupes assis à table autour d’un

repas.

Dans les cours et jardinets situés par longues rangées, entre les files

de maisons, et sur les derrières des habitations ouvrières, on voit

immédiatement que les ménagères du peuple lavent beaucoup et tiennent

leur linge très blanc. A tous les étages, elles ont, pour le suspendre,

un procédé très ingénieux. Des cordes partent des fenêtres des cuisines

et vont s’enrouler autour d’une poulie fixée à de hautes poutres de fer

ou de bois, vers le milieu de la courette. Par une manœuvre des plus

simples, la ménagère suspend ses pièces, une à une, et les fait ensuite

avancer, sans se déplacer elle-même. Une fois le linge séché, elle le

rentre par une manœuvre inverse. Les jardinets sont en général

complètement incultes.

Par contre, ce qui frappe, c’est le beau lierre qui, un peu partout,

grimpe aux façades des maisons. Ce lierre perd ses feuilles en hiver. Il

n’a donc pas l’inconvénient d’engendrer de l’humidité pendant les mois

où le soleil se fait plus rare. Depuis certaines modestes demeures,

jusqu’aux maisons les plus riches, cette plante vivace pousse et réjouit

la vue. Elle donne aux églises un air familial et accueillant, grimpe

aux fenêtres des écoles, et constitue un élément gracieux d’une infinie

variété.

New-York est rouge par les briques et la couleur des pierres dont ses

maisons sont bâties. Une multitude d’églises, de monuments, de bâtiments

publics, sont de ce même grès rouge qui rappelle le grès vosgien et les

pierres immortelles de la Cathédrale de Strasbourg.

A un moment de la journée, M. Howland, de la Revue «Outlook», nous prit

en automobile et, par un beau soleil, nous fit faire le tour de Fifth

Avenue et du Parc. Le parc est immense et situé au cœur de la ville. Il

a plusieurs kilomètres de longueur. Le terrain en est ondulé, et par

endroits même, accidenté. Les arbres sont rustiques. On a enjolivé aussi

peu que possible afin de conserver un caractère agreste à ces sites. Il

y a de vrais coins de forêt, tels qu’on pourrait les voir à une grande

distance de la ville, des rochers véritables et d’une physionomie

suffisamment sauvage. Les oiseaux abondent et les écureuils de même. Ces

gracieux petits animaux, qui peuplent tous les parcs américains, sont

gris, d’une belle taille, et absolument sans crainte. C’est la preuve

des bons procédés du public à leur égard. Ils se livrent à mille ébats

et font les délices des enfants.--Quelques équipages circulent par le

parc. Mais il n’y a aucune comparaison entre leur nombre et ceux qui

roulent par les Champs-Élysées et l’Avenue du Bois de Boulogne.

Il fallut quitter toutes les attrayantes nouveautés qu’offre à un

étranger la promenade à travers une ville immense et aller nous occuper

d’affaires. Une tournée de conférences est toujours une sérieuse

entreprise, surtout s’il s’agit d’en faire beaucoup en peu de temps et

de les semer sur un très vaste territoire. Par nécessité, plus que par

goût, j’avais dû m’adresser à une maison qui voulût se charger du soin

matériel de l’arrangement de la tournée. Allant en Amérique pour la

première fois et de plus à mes propres risques et périls, financièrement

parlant, je suis heureux de pouvoir exprimer ma satisfaction au sujet de

la façon dont la maison J. B. Pond s’acquitta d’une tâche toujours

délicate et compliquée de maintes difficultés.

Vers le cœur de l'Amérique · 第 14 / 55 题