1587--1645
Naissance, éducation, caractère du comte-duc d'Olivarès.--Il
devient le favori du prince des Asturies, fils et héritier
présomptif du roi Philippe III.
1587--1621
Le long règne de Philippe IV[41], si funeste à la grandeur de la
monarchie de Charles-Quint, peut être considéré comme l'âge d'or de la
peinture, des lettres et de la poésie en Espagne. Pour ne citer que les
plus illustres parmi les poëtes et les artistes, il vit naître ou
fleurir à la fois, au nombre des premiers, Lope de Vega, Calderon
Gongora, Quevedro; et parmi les artistes, Ribera, Velasquez, Alonso Cano
et Murillo. Cet éclat extraordinaire des lettres et des arts, qui
aurait pu consoler l'Espagne de ses revers, ne fut pas dû seulement à un
concours de circonstances favorables; comme Léon X à Rome, et les
Médicis à Florence, le roi Philippe IV et son premier ministre, le
comte-duc d'Olivarès, peuvent revendiquer, en partie, la gloire d'avoir
élevé l'art et la littérature espagnole à son plus haut degré de
splendeur. Le ministre contribua plus encore que son maître à cet
avancement; non que le roi ne fût porté vers le beau par d'heureuses
dispositions: mais, d'un caractère naturellement apathique et porté à
l'ennui et à la tristesse, cette maladie héréditaire des descendants de
Jeanne la Folle, il avait besoin, pour sortir de son impassibilité,
d'être excité par le favori auquel il abandonnait complètement les rênes
de l'État. Le pouvoir d'Olivarès était si absolu, qu'il est réellement
vrai de dire que, pendant plus de vingt-deux années, Philippe IV se
contenta de régner, tandis que ce fut le comte-duc qui gouverna sans
contrôle la vaste monarchie espagnole.
Nous n'avons point à considérer ici le comte-duc d'Olivarès du côté de
la politique; fidèle au plan que nous nous sommes imposé, nous nous
attacherons exclusivement à retracer les services qu'il rendit aux arts,
la protection qu'il accorda aux artistes, et particulièrement celle dont
il couvrit le plus grand peintre espagnol, don Diego Velasquez.
La vie du favori de Philippe IV a été racontée de diverses manières par
plusieurs de ses contemporains, selon que l'intérêt personnel ou la
haine de l'écrivain le portait à dire du bien ou du mal du ministre et
de son gouvernement. Voiture[42], envoyé de Gaston d'Orléans à Madrid,
où il fut accueilli avec le plus grand empressement par le comte-duc,
ennemi naturel du cardinal de Richelieu, a tracé d'Olivarès un portrait
que Plutarque ne désavouerait pas pour un de ses hommes illustres de
l'antiquité. Mais l'habitué de l'hôtel de Rambouillet exagère, de parti
pris, les qualités du ministre, et amoindrit ses défauts. Représentant à
la cour d'Espagne l'adversaire du grand cardinal, et venant demander à
Olivarès l'appui des subsides et des armes espagnoles pour un prince,
chef de mécontents incapables de lutter contre Richelieu, il dut flatter
le favori de Philippe IV, tandis que la politique de celui-ci consistait
à encourager les troubles en France, et à caresser ceux qui en étaient
les fauteurs ou les soutiens. Voiture, de tout temps fort sensible à la
louange, en sa qualité de poëte, paraît donc, dans cette circonstance,
avoir été la dupe des avances et des cajoleries du ministre de Philippe
IV. Néanmoins, sous la réserve de la vérité, qui ne se trouve point dans
le portrait d'Olivarès, ce morceau est, peut-être, ce que le précurseur
des grands écrivains du siècle de Louis XIV a laissé en prose de plus
remarquable. Si la flatterie tient une trop grande place dans cet éloge,
elle ne doit pas néanmoins rendre injuste envers la mémoire
d'Olivarès. Nous n'admettrons donc pas complètement avec Voiture que:
«Pour ce qui est de son esprit, il ne peut être mis en doute de
personne; pour en faire imaginer la grandeur, il suffit de dire qu'il
s'étend aux deux bouts du monde; qu'il gouverne en Orient et en
Occident, et conduit seul en même temps les plus importantes affaires de
l'Europe. Pour ce que j'en ai pu connaître, il est merveilleusement
prompt, actif, pénétrant, subtil, charmant et agréable, plein de feu et
de lumières.» Mais nous conviendrons avec lui: «Qu'il entra dans les
affaires en un temps où il semblait que le génie de l'Espagne commençait
à se lasser, et que cette monarchie, qui avait été mise au dernier point
de sa grandeur par Charles-Quint, et subsisté à peine sous Philippe
second, semblait vouloir décliner sous les autres rois.»
Un autre écrivain, le comte de la Rocca, a publié[43] sous ce titre:
«_Le ministre parfait, ou le comte-duc, dans les sept premières années
de sa faveur,_» une histoire d'Olivarès, qui est un véritable
panégyrique. Il le propose aux rois et aux ministres comme un modèle
accompli, à imiter en toutes choses, et l'exagération de la louange doit
faire douter de l'exactitude de bon nombre de faits, que l'auteur a
probablement présentés à sa manière.
Le comte Virgilio Malvezzi, de Bologne, ne se montre pas moins
flatteur. Parvenu, par la protection d'Olivarès, à faire partie du
conseil suprême de guerre du roi catholique, on ne doit pas trop
s'étonner de lui voir entonner les louanges de ce prince et de son
ministre. Mais, ce qui est fort curieux, c'est l'emphase avec laquelle
cet écrivain raconte les choses les plus simples, et les réflexions,
plus que naïves, mais visant à l'effet, dont il accompagne les faits les
plus ordinaires[44].
Si la vérité historique ne se trouve guère dans ces trois ouvrages, elle
ne paraît pas mieux respectée dans le roman de Gil Blas, où Le Sage nous
représente, au physique, le comte-duc sous un aspect repoussant[45];
tandis qu'il en fait, au moral, un portrait tout opposé à celui de
Voiture[46]. Mais Le Sage n'avait pas la prétention de mettre l'histoire
dans son admirable roman de mœurs qui peint si bien le cœur humain. Il
faut donc prendre pour un tableau de fantaisie et d'_humour_, ce qu'il
dit des relations du ministre avec Santillane.
Ce qui a tout l'intérêt d'un roman, c'est le récit passionné de la chute
du comte-duc par le père Camillo-Guidi, religieux dominicain, résident à
la cour d'Espagne pour le duc de Modène. Ce bon père, nous ne savons
pour quel motif, se montre l'ennemi acharné du favori de Philippe IV,
soit qu'en cela il ait obéi aux instructions ou aux tendances de son
prince, soit qu'il n'ait fait que suivre ses propres rancunes:
...Tantæ ne animis cœlestibus iræ!
Toujours est-il qu'il n'a pour le ministre tombé que haine et mépris. Ce
moine dit quelque part[47]: «_Uno che sia ingiustamente perseguitato, e
che si possa giustamente vendicare, ha tutta l'energia nelle parole e
una certa_ DIVINITA _nelle ragioni_,»--«Celui qui est injustement
persécuté, et qui peut justement se venger, a toute l'énergie dans les
paroles--et une certaine ardeur divine dans ses raisons.»--Il fallait
que le favori de Philippe IV eût bien vivement offensé le prêtre, pour
qu'il savourât ainsi le plaisir de la vengeance. Quoi qu'il en soit,
son libelle, rapproché des louanges excessives du comte de la Rocca et
du marquis Malvezzi, nous servira, comme un acide, dans une expérience
chimique, à analyser et à rechercher la vérité.
Don Gaspar de Gusman, troisième comte d'Olivarès, était le second fils
de don Henri de Gusman, ambassadeur à Rome pour Philippe III, et de dame
Maria Pimentelli, femme, dit-on, d'un grand mérite. Il naquit à Rome en
1587, et pendant l'espace de douze années il suivit son père, toujours
chargé de négociations importantes, et qui devint successivement
vice-roi de Sicile, puis de Naples. Rentré en Espagne avec son père, il
fut, en sa qualité de puîné, destiné à l'Église, et commença ses études
par le droit canonique, alors la base de toute éducation solide. Sa
naissance et le crédit de son père lui firent bientôt obtenir le grade
de recteur de l'université de Salamanque, la plus célèbre alors de
l'Espagne. Il aurait sans doute poursuivi paisiblement la carrière
ecclésiastique, et serait probablement parvenu aux plus hautes dignités
de l'église, si la mort de son frère aîné n'était pas venue changer sa
destinée. Le marquis Malvezzi remarque avec justesse[48], qu'il vaut
mieux vivre pendant quelque temps au second rang, et arriver ensuite au
premier, que de naître dans cette condition. L'histoire d'Olivarès
prouve la vérité de cette réflexion. Il devait à la place que lui
assignait sa naissance l'instruction sérieuse qu'il avait acquise: la
mort de son frère aîné, don Girolamo, et bientôt après celle de son
père, en lui donnant l'espoir de prendre part un jour aux plus hautes
affaires de l'État, le mirent à même d'ajouter à l'influence de sa
famille et de sa fortune les avantages d'une éducation aussi brillante
que sérieuse. Au dire même de ses ennemis les plus impitoyables, le
comte-duc parlait et écrivait la noble langue castillane avec la plus
rare perfection: il était versé dans les idiomes anciens, et savait
également bien le français et l'italien. Il se présenta donc à la cour,
non comme un grand seigneur ordinaire, mais avec tous les avantages que
donnent des connaissances nombreuses et variées à un esprit vif et
pénétrant.
Son mérite le fit bientôt distinguer; et, soit qu'on voulût utiliser les
dons de son intelligence, soit que ses envieux désirassent l'éloigner
pour avoir le champ libre, on lui offrit l'ambassade de Rome. C'était
alors, comme aujourd'hui, un poste important, mais difficile, et que la
rivalité de la France et de l'Espagne rendait encore plus délicat.
Aussi, n'y envoyait-on que les hommes les plus capables et les plus
prudents; et lorsqu'ils avaient acquis l'expérience des négociations
avec la cour de Rome, il était rare qu'on ne les y laissât pas
longtemps. Le jeune Gusman le savait bien: rempli d'ambition, ayant la
conscience de sa valeur, et visant déjà, peut-être, à vivre dans la
familiarité de l'héritier présomptif de la couronne, il refusa les
hautes fonctions qui lui étaient offertes, bien qu'on lui eût promis
qu'elles le mèneraient à la _Grandesse_. Mais il considérait cette
ambassade, dit le marquis Malvezzi, comme un temps d'arrêt dans sa
carrière[49].
Son avenir prouva qu'il avait raison: la fortune se chargea de lui
offrir bientôt une nouvelle occasion de se produire, plus en rapport
avec son ambition, et qu'il se garda bien de rejeter.
Dès 1612, le prince des Asturies, fils et héritier présomptif de
Philippe III, quoiqu'à peine âgé de sept ans[50], avait été fiancé à la
fille aînée de Henri IV, la princesse Élisabeth, que les Espagnols
nommèrent Isabelle. En même temps, le mariage de Louis XIII avait été
arrêté avec l'infante Anne d'Autriche, fille aînée de Philippe III. Il
entrait alors dans la politique des deux cours de chercher à se
rapprocher par des alliances: après les luttes si longues et si
acharnées qui, depuis le règne de François Ier jusqu'à la fin de
celui de Henri IV, c'est-à-dire pendant près d'un siècle, avaient
ensanglanté presque toutes les parties de l'Europe, il était naturel que
les deux principaux antagonistes cherchassent à se donner des gages de
paix, par l'union de leurs puissantes races. Trois ans plus tard, en
novembre 1615, les cours d'Espagne et de France résolurent d'échanger
les deux jeunes princesses, livrées, pour ainsi dire, comme des otages
de paix. Cet échange eut lieu le 9 novembre, au milieu de la Bidassoa.
Pour recevoir la fille de Henri IV avec les honneurs dus à son rang, on
avait donné au prince des Asturies une maison composée de l'élite de la
noblesse espagnole. Olivarès en faisait partie, comme gentilhomme de la
chambre; il avait alors vingt-huit ans. Marié dès 1607 avec Agnès de
Zuniga y Velasco, il entrait dans la maison de l'héritier présomptif
avec le double appui de son mérite personnel et l'influence de deux
puissantes familles. La différence d'âge lui permettait d'ailleurs
d'acquérir facilement sur le jeune prince un empire d'autant plus
irrésistible, que don Philippe était naturellement apathique. Aussi, la
pénétration d'Olivarès, son habileté à flatter les goûts de son maître,
lui assurèrent bientôt sur la conduite du prince un ascendant qui ne se
démentit pas pendant plus de vingt-cinq années.
Ce ne fut pas toutefois sans éprouver une vive résistance de la part de
ses rivaux, qu'il acquit une telle prépondérance. La vengeance et
l'assassinat étaient alors admis presque publiquement en Espagne; aussi,
le comte fut-il plusieurs fois en butte à des attaques imprévues qui le
mirent à deux doigts de sa perte.
Le marquis Malvezzi[51] raconte que bien qu'Olivarès n'eût offensé
personne, il courut deux fois le danger d'être tué. La première, par
quatre assassins qui l'attendaient à sa rentrée chez lui; la seconde,
par trois hommes qui suivirent son carrosse, dans lequel il se trouvait
seul. «Mais, ajoute-t-il, il fut toujours heureusement préservé, sans
qu'il s'aperçût du péril qu'il venait de courir.»
En supposant que les rivalités politiques et les rancunes de l'ambition
déçue aient pu inspirer ces vengeances, il est également permis de
croire que l'amour et la jalousie ne sont peut-être pas restés étrangers
à ces criminelles tentatives.--Voiture pourrait bien donner le mot de
cette énigme, lorsqu'il dit d'Olivarès[52]: «Étant jeune,... il fut sans
doute le plus galant de la cour, jusqu'à ce qu'il en fût le plus
puissant.» On ne doit donc pas s'étonner de voir le plus galant cavalier
espagnol, exposé aux vengeances de ses rivaux. Le dominicain Guidi nous
expliquera plus tard quelles furent les conséquences de ces galanteries
sur la carrière politique du comte-duc.
C'est sans doute à son désir de plaire aux belles de Madrid, qu'il faut
rapporter ce que dit le comte de la Rocca, de sa passion pour les vers.
«Elle lui dura longtemps; il en fit, dit notre auteur, et très-bien.
Mais il eut honte après les avoir faits, les brûla, et condamnait, dans
un âge plus avancé, les premières saillies d'un esprit faible et
surpris. Il ne pouvait même souffrir qu'avec tant d'ambition il eût logé
tant d'amour, et que la gloire eût succédé si tard à sa tendresse.....
D'autres n'en croient rien et logent ensemble ces deux passions, sur ce
que l'une excite l'autre, si l'on se tempère, et s'il est vrai que
l'amour délasse souvent un esprit tendu qui ne rumine que de grandes
choses[53].» Quoi qu'il en soit de cette théorie, Olivarès ne paraît
l'avoir suivie que dans sa jeunesse; car l'ambition fut la seule passion
dominante de sa vie. Exposé, dans la maison du prince des Asturies, à
l'opposition de la princesse Isabelle, aux tiraillements des ministres
et favoris du faible Philippe III, le duc de Lerme, le comte de Lemos et
d'Uzède, qui se disputaient le pouvoir, le comte, assuré de son
influence sur l'héritier présomptif, attendit patiemment la mort du roi.
Elle arriva le 31 mai 1621, et, dès ce moment jusqu'en 1643, Olivarès
fut le véritable souverain de l'Espagne.